Des « amours » dispendieux

Certains rêvent encore de revoir « Nos Amours » jouer à la balle contre les Phillies de Philadelphie, une bière dans une main, un hot-dog dans l’autre. Après tout, si Québec cherche à ravoir ses Nordiques, pourquoi Montréal ne retrouverait-elle pas ses Expos ?

Chronique Affaires : Des « amours » dispendieux
Photo : R. Remiorz / PC

On peut bien rêver ! Mais ça risque de rester un rêve pour ce qui est de l’avenir prévisible. À moins qu’un milliardaire ne soit disposé à perdre beaucoup d’argent ou qu’un conglomérat de médias n’éponge les pertes de l’équipe grâce aux revenus tirés de la diffusion des matchs sur sa chaîne sportive.

Aux yeux de Mario Lefebvre, du Conference Board du Canada, ce sont là les deux seules options plausibles. « Si on veut une équipe rentable, il faudrait un club gagnant dont la masse salariale est élevée. Je ne suis pas sûr qu’on puisse se payer ça à Montréal », dit l’économiste, qui a récemment cosigné avec son collègue Glen Hodgson une étude sur le retour des Expos. Et ainsi donné une assise à la rumeur voulant qu’un groupe anonyme d’investisseurs souhaite récupérer la franchise.

« Montréal est une ville de base­ball, il n’y a aucun doute là-dessus », affirme Mario Lefebvre, qui déboulonne le mythe tenace selon lequel il n’y aurait pas assez d’amateurs dans la métropole. Une règle empirique utilisée par les économistes veut que l’on multiplie le nombre de parties à domicile (81) par le nombre moyen de spectateurs par match (30 000). Avec ses 3,5 millions d’habitants, la région de Montréal est assez peuplée, même en tenant compte des foules qu’attirent les Canadiens, les Alouettes et l’Impact.

Mieux : de 1979 à 1985, avec plus de 25 000 spectateurs, le Stade olympique accueillait 5 000 amateurs de plus en moyenne que les autres villes de la Ligue majeure de baseball. Ces années-là, les Expos gagnaient. Mais lorsqu’ils ont été moins compétitifs, la fréquentation a dégringolé. Moins de 10 000 spectateurs assistaient aux matchs dans les dernières années.

Il faut donc une équipe gagnante. Ou, du moins, qui a des chances de l’être. Et c’est là que le bât blesse, explique Mario Lefebvre. Pour cela, il faudrait consentir une rémunération qu’à peu près aucun groupe à Mont­réal ne peut offrir. Il n’y a pas de plafond salarial ferme au baseball, contrairement au hockey. Les Yankees de New York ont versé 203 millions de dollars en 2011 ! À Toronto, ville plus riche que Montréal, la masse salariale des Blue Jays est de 63 millions de dollars. Et l’équipe traîne en quatrième place.

En plus du prix d’achat de la franchise (les équipes les moins chères valent plus de 330 millions), il y aurait le coût d’un nouveau stade à ciel ouvert, pour stimuler l’intérêt et dans lequel vendre des loges d’entreprise au prix fort. Facture : 400, 500, 600 millions ? Qui en a les moyens ? À moins de faire payer la note avec des fonds publics, comme pour Quebecor et ses éventuels Nordiques.

Pour cela, il faut une forte pression populaire. Or, dans les rues de Montréal, il n’y a pas de défilé bleu-blanc-rouge ! Et le maire, Gérald Tremblay, ne se pense pas investi par son peuple d’une mission comme l’est celui de Québec, Régis Labeaume.

Même avec un stade financé par l’État, reste le problème récurrent de la masse salariale. À Toronto, Rogers (propriétaire de L’actua­lité) s’en tire avec les Blue Jays en faisant surtout des profits grâce à sa chaîne Sportsnet et aux produits dérivés. Ici, il n’y a que BCE et Quebecor qui pourraient tabler sur cette même convergence. Mais ces entreprises sont-elles disposées à investir des centaines de millions de dollars pour avoir « une équipe qui, de peine et de misère, serait parfois compétitive » ? demande Mario Lefebvre. Alors, à qui la chance de perdre des millions ?

ET ENCORE

L’affluence aux matchs des Expos a atteint son sommet en 1983, avec une moyenne de 28 650 spectateurs. Le creux est survenu en 2001, avec 7 935 spectateurs. L’équipe a quitté Montréal en 2004, 35 ans après son arrivée.