Des emplois venus du froid

Des camps miniers fabriqués à Terrebonne, des pelles géantes à Thetford Mines, des comptables établis à Montréal…. Le développement du Nord crée des emplois partout au Québec, a constaté notre reporter.

Photo : S.Huot
Photo : S.Huot

Le Nord est en train de sauver le village natal de ma mère, Saint-Romain. Cette municipalité de l’Estrie, je l’ai vue dépérir toute mon enfance, à mesure que fermaient la filature, la scierie, des commerces. Mais en 2006, Richard Labrecque, natif de la région, est venu y installer RG Solution, une entreprise de fabrication modulaire pour les chantiers nordiques — campements, cafétérias, cuisines, etc.

Depuis, Saint-Romain revit. La petite entreprise compte maintenant 34 employés — c’est beaucoup dans un village de 800 habitants — et fait travailler 15 sous-traitants locaux — des noms que j’ai entendus toute ma jeunesse : Transport Simon Bouffard, Jocelyn Roy Électrique, Turmel Chauffage et Ventilation…

RG Solution, qui fait 65 % de ses affaires avec le Nord, inaugurait cet automne une gigantesque usine de cinq millions de dollars, dans l’espoir de tripler la production.

Cet automne aussi, mes filles ont perdu leur gardienne, Geneviève. La faute au Plan Nord. Le père de la jeune fille est parti à Fermont, un des 2 500 ouvriers affectés à la construction de l’usine d’ArcelorMittal. Toute la famille a déménagé à Baie-Comeau.

DQuand le Plan Nord fait des vagues jusqu’à Saint-Romain et Montréal, plus de doute, il changera nos vies.

Québec soutient que, sur 25 ans, le développement nordique injectera 80 milliards de dollars d’investissements dans les mines, la forêt, l’hydro-électricité et les infrastructures. L’équivalent de deux mégaprojets comme le CHUM annuellement !

La Chambre de commerce du Montréal métropolitain estime l’incidence économique pour le Sud à 50 milliards sur 25 ans, dont la moitié dans le secteur des mines. Il y a à Montréal 50 sièges sociaux miniers et 1 800 fournisseurs. Car l’extraction des ressources naturelles suppose une grande activité dans le génie-conseil, les cabinets d’avocats et de comptables, les écoles de génie, etc.

Dans les chambres de commerce, les attentes sont très grandes. La tournée Cap Nord, qui a mené le premier ministre Charest dans diverses régions à l’été 2012 pour promouvoir les retombées de son Plan, a été un succès partout, jusqu’à Gaspé.

Et les attentes demeurent élevées depuis l’élection de Pauline Marois. Officiellement, on ne parle plus du « Plan Nord », mais du « Nord pour tous ». Le Secrétariat au développement nordique, créé par les libéraux pour coordonner les actions, sera maintenu, même si son orientation sera nettement plus sociale.

« Nous voulons du développement économique dans le nord du Québec, mais pas au prix de négliger les affaires sociales, les communautés autochtones et non autochtones. Le développement met de la pression sur leurs ressources, et la plupart des communautés ont du mal à suivre. Nous voulons les aider », dit Steven Héroux, directeur adjoint au cabinet de la ministre des Ressources naturelles et de la Faune.

Dans le Plan Nord — pardon, le Nord pour tous —, il y en aura effectivement pour tout le monde. Quand j’ai visité Port-Cartier, en juillet 2012, un entrepreneur de Saint-Jean-sur-Richelieu, Michel Stratis, était à construire une série de grandes maisons avec vue sur le fleuve. À Fermont, IME, de Terrebonne, bâtit un complexe immobilier qui logera 2 500 ouvriers. À Québec, l’agence de communications Paradigme Affaires publiques lance 49e parallèle, un magazine trimestriel qui s’adresse aux entrepreneurs voulant se lancer dans le Nord.

Pour y faire affaire, il faut posséder un savoir-faire, mais aussi remettre en question tout ce qu’on tenait pour acquis, croit Martin Lagacé, vice-président administratif de RG Solution. Il me montre un module endommagé, une cuisine, qui traîne dans la cour. « Le camionneur l’a échappé sur la route de Fermont. Perte totale. Il faut que ça soit bâti à toute épreuve : certaines de nos unités, montées sur ski, seront tirées sur 40 km dans les pierres par un bulldozer. »

Photo : Louise Bilodeau
Richard Labrecque et Martin Lagacé, de RG Solution, qui fabrique des constructions modulaires pour les chantiers nordiques. L’entreprise a fait revivre la municipalité de Saint-Romain, où elle s’est établie en 2006.

Les sociétés qui profitent du Plan Nord s’y sont préparées pendant des années. Comme S. Huot, entreprise quasi centenaire de Québec, qui fait de l’usinage de précision. Quand j’ai visité son usine, la cour était jonchée de pièces d’un convoyeur de 700 m, qui devait prendre le chemin de Fermont. Les machinistes se préparaient à livrer une demi-douzaine de tambours de treuils géants — cylindres de métal assez gros pour contenir un petit camion, et qu’une fraiseuse met des semaines à façonner.

S. Huot est une rescapée de l’industrie forestière, qui s’est effondrée il y a 10 ans. Les deux tiers du chiffre d’affaires ayant été effacés, les petits-fils de Stanislas Huot, Michel et Jean-Marc, et leur nouveau directeur général, Thien Tien Huynh, décident en 2003 d’orienter l’entreprise vers les mines. Il faudra six ans pour réussir.

Avec les mines nordiques, non seulement il faut construire du matériel super-lourd qui sera utilisé au-delà des limites habituelles, mais les clients sont des multinationales astreintes à des processus d’achat pointilleux. « Préparer une offre de service coûte le salaire de quatre personnes pendant un mois », dit Thien Tien Huynh. La réponse arrive un an plus tard, parfois deux. « Si c’est oui, on a un mois pour déposer une “soumission ferme”. Et ce sera peut-être non au final. »

Les entreprises québécoises qui s’intéressent à ce nouveau Klondike sont nombreuses et variées. Même un géant de la sécurité comme Garda a sa stratégie Plan Nord ! Ses camions blindés sortent des mines l’or ou les diamants. Et presque toutes les guérites que j’ai franchies dans le Nord étaient tenues par son personnel.

« Une mine en démarrage a besoin de 15 gardiens de sécurité, mais ça peut monter jusqu’à 150 quand les affaires marchent fort », dit Marc-André Aubé, vice-président principal et chef de l’exploitation financière de Garda. « Nous avons 2 500 employés dans la couronne allant de l’Abitibi à la Côte-Nord. Dans 10 ans, voire 5, ils seront près de 8 000. »

À Montréal et à Québec, rares sont les cabinets d’avocats, d’ingénieurs, de comptables, de financiers qui n’ont pas une équipe Plan Nord. Chez McCarthy Tétrault, on a recruté l’ex- premier ministre Jean Charest. Au cabinet d’avocats Stikeman Elliott, l’équipe Plan Nord touchera à toutes les facettes du droit. À la clé, des millions de dollars d’honoraires en droit des fusions, droit environnemental, droits autochtones, alouette !

Chez Raymond Chabot Grant Thornton, cela fait très longtemps qu’on est dans le Nord. « Celui qui tient notre bureau à Kuujjuaq depuis 32 ans est un comptable égyptien marié à une Innue ! dit Emilio Imbriglio, président du conseil de direction. Avec sept transactions importantes réalisées depuis un an, il y en a vraiment pour tout le monde. »

Des OSBL et des sociétés municipales du sud du Québec profitent aussi des retombées du Plan Nord. L’aéroport de Saint-Hubert, par exemple, que le transporteur indépendant Pascan Aviation a choisi comme plaque tournante. Idem pour le Port de Valleyfield. Situé dans le canal de Beauharnois, à trois écluses au-dessus de Montréal, c’est le port québécois le plus éloigné du Nord. Pourtant, des compagnies maritimes comme Nunavut Eastern Arctic Shipping (NEAS), d’Iqaluit, et le Groupe Desgagnés, de Québec, spécialisées dans le transport maritime nordique, préfèrent Valleyfield à Montréal, parce qu’elles y ont plus d’espace pour gérer des cargaisons hétéroclites. Devant le prochain bateau en partance pour le Nord, le quai est une empilade de motoneiges, voitures, tuyaux, palettes de couches pour bébé, barils de goudron. Il y a même un autobus scolaire. Cette cargaison descendra le fleuve puis remontera la côte du Labrador vers les deux douzaines de ports du Nunavik et du Nunavut.

« Plus il y aura d’activités au Nord, plus ils auront besoin de biens », dit Michel Gadoua, directeur général du Port de Valleyfield.

Au moment où je quitte ses installations, deux camions de déménagement franchissent la guérite. C’est le ménage de la famille d’un travailleur en partance pour Kuujjuaq.

Il n’y a pas que les travailleurs qui sont intéressés par le Nord : les étudiants aussi. Au cégep de Thetford Mines, le programme de technologie minérale a vu le nombre d’élèves passer de 20 à 86 depuis deux ans. Ils sont attirés par les stages rémunérés, les labos et le matériel neufs, les professeurs branchés sur l’industrie.

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Photo : Cégep de Thetford
Étudiants du programme de Technologie minérale du cégep de Thetford lors d’une visite industrielle.

Quand je l’ai visité, l’automne dernier, 15 élèves étaient dehors en train d’installer leur trépied d’arpentage. « Il y a trois ans, nos étudiants venaient surtout de la région. C’étaient des adultes avec une expérience du marché du travail, dit Jean-François Huard, professeur de minéralurgie. Maintenant, ce sont des jeunes qui arrivent du secondaire, de toutes les régions. Ils vont gagner 80 000 dollars en sortant d’ici ! »

Le boum touche aussi la recherche universitaire, selon Warwick Vincent, biologiste néo-zélandais établi à Québec depuis 20 ans, et directeur scientifique du Centre d’études nordiques (CEN) de l’Université Laval.

Sur les neuf centres de recherche à vocation nordique de l’université, le plus connu est le CEN, qui célébrait ses 50 ans en 2011. Ses 250 chercheurs, stagiaires et professionnels touchent à tout : construction de routes sur le pergélisol, datation au carbone 14, anthropologie des Premières Nations. Le centre dirige huit stations de recherche et 80 stations météo automatisées. « Si le Québec est en train de créer son plus grand parc national, Tursujuq, en Jamésie, c’est parce que nous avons acquis des connaissances très fortes du milieu », dit Warwick Vincent.

Sophie D’Amours, vice-rectrice à la recherche et à la création de l’Université Laval, prévoit créer deux autres unités de recherche (en plus des neuf existantes) pour la valorisation de la production minière et les énergies renouvelables. « Un bon nombre de connaissances acquises au Nord reviennent dans le Sud », dit-elle, citant des études en cours qui évaluent la pertinence de donner plus d’autonomie aux infirmières travaillant dans le Nord, où le médecin est à trois heures d’avion. »

Les centres de recherche de l’Université Laval tissent des réseaux entre des centaines de chercheurs des universités québécoises, mais aussi des centres de recherche privés s’intéressant aux mines, à la forêt, aux services sociaux ou à l’énergie.

À Gaspé, le TechnoCentre éolien est en train de prendre le virage nordique. Ce centre de recherche de 15 employés a établi son banc d’essai expérimental à Rivière-au-Renard, un village annexé à Gaspé. Le lieu, boisé et montagneux, a été choisi pour les difficultés qu’il présente, soit du givre et des vents peu favorables. Car les sites nordiques ne sont pas toujours les meilleurs non plus pour y installer des éoliennes…

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TechnoCentre éolien de Rivière-au-Renard

Le directeur général du TechnoCentre, Frédéric Côté, lance maintenant un projet de recherche de 1,7 million de dollars pour le couplage de l’éolien avec une génératrice afin de réduire le recours au diésel. « Dans les zones nordiques isolées, le diésel peut représenter 30 % des frais d’exploitation d’une mine », dit-il.

Le Nord est un environnement impitoyable, où rien ne s’improvise. Et gare à ceux qui font des économies de bout de chandelle. C’est l’expérience qu’a vécue New Millennium Iron à l’été 2012, près de Schefferville, lorsqu’elle a racheté d’occasion un camp pour travailleurs. Une aubaine, croyait-on… Sauf que des moisissures avaient rendu les baraques insalubres. La société a improvisé des solutions de rechange, qui ont finalement coûté plus cher qu’un campement neuf.

Tous les entrepreneurs du Sud qui ont réussi dans le Nord ont éprouvé des sueurs froides au moins une fois. Un fournisseur a intérêt à bien connaître le fonctionnement des sociétés minières au moment de fixer ses prix : les règles de santé et sécurité sont tellement contraignantes dans les chantiers miniers que toute personne qui vient y travailler doit suivre une formation de sept jours avant de faire quoi que ce soit. Une réparation qui prendrait une journée, par exemple, en prendra donc huit ! « Quand il faut payer 5 000 dollars par billet pour envoyer un employé et du matériel au Nord afin de réparer un défaut, on apprend vite à tout prévoir », dit Martin Lagacé, de RG Solution.

L’entreprise de fabrication modulaire avait une mauvaise nouvelle à annoncer à ses troupes au retour des Fêtes : 26 employés sur 60 ont dû être mis à pied — temporairement, espère-t-on. Une grosse commande a été annulée, puisque Québec tarde à donner son accord à Strateco pour l’ouverture d’une mine d’uranium dans les monts Otish, au nord-est de Chibougamau. Québec veut d’abord consulter les Cris de Mistissini, et Strateco s’est adressée aux tribunaux pour forcer le ministre de l’Environnement à rendre sa décision.

Les entreprises intéressées par le développement nordique doivent composer avec deux variables : la conjoncture économique et la politique. Le développement nordique s’appuie sur les ressources naturelles, dont les prix évoluent en dents de scie. Par ailleurs, les signaux contradictoires envoyés par le gouvernement Marois avant et après son élection ont refroidi les ardeurs de grands investisseurs : ils hésitent à plonger tant que Québec n’aura pas annoncé ses couleurs en matière de redevances minières et de cadre juridique.

« Heureusement, ce n’est pas juste au Québec qu’il y a du développement nordique ! » dit Martin Lagacé, de RG Solution, active dans d’autres provinces. « Ça continue de marcher très fort au Labrador, malgré la conjoncture. » Sous-entendu : le gouvernement terre-neuvien encourage le développement minier, lui.

Marcel H. Jolicœur, directeur du développement des affaires pour l’Abitibi-Témiscamingue et le Nord-du-Québec à la société de génie-conseil Genivar, et président de la Chambre de commerce de Val-d’Or, en Abitibi, ajoute 50 000 km chaque année à son odomètre en parcourant les routes du Nord. « Dans le Nord, il faut y mettre le temps, dit-il. Notre grande crainte, c’est de voir des gens du Sud qui s’imaginent partir pour le Klondike, qui débarquent mal préparés, cassent les prix et se plantent après avoir nui à nos entreprises locales. » Aux novices, il suggère de créer un partenariat local. La plupart des contrats d’infrastructure en zones éloignées que signent les ministères encouragent ce genre de partenariat.

L’avocat cri Paul John Murdoch, conseiller juridique du Grand Conseil des Cris et associé chez Morin Murdoch Archambault Avocats, a adressé une mise en garde humoristique aux 1 200 participants du Salon Plan Nord, à Montréal, en avril 2012. « Nous ne passons pas nos journées à attendre que des entreprises du Sud débarquent en disant : “Bonne nouvelle, on veut être vos amis !” On n’a pas rien que ça à faire ! dit-il. Les avions, les trains, le pétrole, la nourriture, on s’en occupe déjà. La logistique du Nord, c’est nous autres ! »

Faire des affaires dans le Nord, « c’est prendre un cours en accéléré », dit Luc Généreux, propriétaire du motel Loupi, à Rivière-du-Loup, qui veut installer un camp flottant à Sept-Îles — un navire de croisière capable de loger 500 personnes. Cet entrepreneur coloré, qui se décrit comme un « tripeux », travaille à ce projet depuis deux ans. « Je peux vous dire que je rame. Il faut tout régler : le permis, le bateau, le pavillon, les moteurs, l’approvisionnement électrique, l’eau potable, les eaux usées, et même le traitement des déchets », explique-t-il. « Sept-Îles est aux prises avec des problèmes de logement, et compte tenu des projets qui s’annoncent, plusieurs centaines de travailleurs auront besoin d’être logés. Je suis prêt. »

Quant à Luc Vermette, président et fondateur de Johnston-Vermette, cabinet de 200 ingénieurs de Trois-Rivières, il a trouvé un endroit pour apprendre en accéléré : l’Afrique de l’Ouest ! Son entreprise y acquiert de l’expérience dans des chantiers miniers, et elle soumissionnera aux contrats miniers nordiques. « On manœuvre pour se rendre intéressant, dit-il. Heureusement, le billet d’avion pour le Burkina coûte moins cher que pour le Nord-du-Québec ! »

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70 % des Québécois sont d’accord avec l’affirmation suivante : le Plan Nord, rebaptisé le Nord pour tous, est crucial pour l’avenir du Québec.

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