Des «pinottes» américaines pour Haïti

Pris avec des tonnes d’arachides sur les bras, le gouvernement américain a décidé de les donner à Haïti. L’idée peut paraître séduisante… sauf qu’Haïti est aussi un producteur d’arachides.

Photo: Pixabay
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En matière de fausse bonne idée, le département américain de l’Agriculture vient peut-être de se surpasser. Sous couvert d’aide alimentaire, il semble vouloir refiler un problème de surproduction d’arachides à Haïti. Explications.

Au cours des dernières années, la sécheresse a détruit beaucoup de récoltes à Haïti, provoquant des pénuries alimentaires. Les prix des denrées de base ont augmenté de près de 60 %, selon le Programme alimentaire mondial (PAM). Un tiers de la population fait actuellement face à l’insécurité alimentaire.

Des mesures d’aide ont été mises en place. Par exemple, l’Unicef fournira à 200 000 enfants et femmes enceintes de la pâte d’arachide, un traitement d’urgence contre la malnutrition.


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Les États-Unis ont saisi la balle au bond. À la fin mars, le département américain de l’Agriculture a annoncé l’envoi de 500 tonnes métriques d’arachides, rôties et empaquetées, pour 140 000 élèves dans les cantines scolaires, par l’intermédiaire de l’ONG Feed the Future.

Sauf que la mesure a toutes les allures d’un cadeau de Grec. Parce que le don est d’abord une façon de se débarrasser de surplus américains.

Il faut comprendre que le marché des arachides est subventionné aux États-Unis. En cas de surproduction, le département de l’Agriculture rachète une partie des surplus pour les stocker.

Devant la chute du prix de plusieurs denrées agricoles, des producteurs se sont naturellement tournés vers la culture des arachides plutôt que celle du coton, du blé ou du soya, qui n’offrent pas les mêmes avantages.

La production ayant largement dépassé la demande, les autorités fédérales sont maintenant aux prises avec des tonnes d’arachides sur les bras. Le gouvernement ne peut les liquider sur le marché, puisqu’il provoquerait assurément un effondrement des prix.

Il a donc décidé de les donner à Haïti. L’idée peut paraître séduisante… sauf qu’Haïti est aussi un producteur d’arachides, à plus de 21 000 tonnes par année. Et qu’en période de sécheresse, c’est l’une des plantes qui résistent le mieux.

En d’autres termes, Haïti ne manque pas d’arachides, une filière qui emploie 45 000 personnes là-bas. En inondant le marché haïtien avec ses cacahuètes, les États-Unis risquent de déstabiliser une économie agricole déjà fragilisée.

Ce qui est d’autant plus absurde que des ONG américaines… soutiennent l’agriculture haïtienne. Ce serait donc leur tirer dans le pied. Plusieurs organisations haïtiennes dénoncent le don avec véhémence, tout comme le Washington Post en éditorial.


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Régler un problème interne en le pelletant ailleurs? Le département américain de l’Agriculture s’en défend, précisant que les arachides complèteront un programme de nutrition quotidien. Il ajoute que le don ne représente qu’une infime proportion (2 %) de la production annuelle à Haïti.

La réaction des organisations locales est fort probablement démesurée. Mais on peut la comprendre, puisque l’affaire rappelle de mauvais souvenirs. En 1994, quand Bill Clinton a ramené le président Jean-Bertrand Aristide au pouvoir, il a conclu un accord pour inonder le marché haïtien de riz américain.

L’entente a tué l’industrie rizicole haïtienne, autrefois prospère, mais aujourd’hui noyée sous les exportations qui occupent 82 % du marché. Au point que Bill Clinton a lui-même reconnu son erreur et exprimé ses regrets. Chat échaudé…

Idem au début des années 1980, quand Washington a forcé Haïti à abattre tous ses cheptels de cochons noirs, pour empêcher une hypothétique épidémie de fièvre porcine africaine qui aurait pu atteindre les élevages américains.

Ils ont été remplacés par des cochons américains, qui demandent une alimentation spécifique et onéreuse, tandis que le cochon créole, lui, se nourrissait des restes de l’agriculture de subsistance des paysans pauvres.

Vous connaissez peut-être le proverbe: quand un homme a faim, mieux vaut lui apprendre à pêcher que de lui donner un poisson. L’aide alimentaire est bien sûr nécessaire en période de crise. Mais si elle se transforme en dépendance commerciale, ou risque de détruire les capacités de production locale qui auraient pu contribuer à l’économie, c’est qu’elle n’atteint pas ses buts.

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6 commentaires
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C’est la même chose pour le riz.
L’aide dite « humanitaire » tue l’agriculture locale.
Les USA envoie du riz subventionné et très bon marché à Haïti ce qui a pour effet de maintenir le prix du riz au plus bas et qui fait en sorte que les producteurs locaux doivent aussi pratiquement donner leur riz et donc travailler pratiquement à perte.

« en 2008 Haïti a été le troisième plus important importateur de riz états-unien, une culture subventionnée par le gouvernement à la hauteur d’un milliard de dollars par an. »
http://cadtm.org/Le-marche-haitien-du-riz-un-cas

Haïti : l’esclave noir du riz blanc Dans l’Actualité, le 18 mai 2011
http://www.lactualite.com/monde/haiti-lesclave-noir-du-riz-blanc/

« Le riz américain inonde Haïti. Cette conquête se fait sur fond de lutte inégale entre riziculteurs haïtiens et américains. À lui seul, Riceland Food, l’un des deux plus importants exportateurs de riz en Haïti, avec American Rice, a engrangé plus de 554 millions de dollars de subventions de l’État américain de 1995 à 2009, rapporte l’Environmental Working Group (EWG), de Washington.

Ces subventions, combinées à la réduction draconienne de la taxe d’impor­tation, font que le riz américain se vend de 30 % à 50 % moins cher que le riz haïtien. Si bien que la production locale a périclité. »

L’aide (sic) internationale…
Dans bien des cas on peut dire ce que Virgile disait sept siècles avant J.C.:

« Je crains les grecs même quand ils font des présents »
Dans ce cas-ci, il faut remplacer Grecs par États-Uniens.

Serge Charbonneau
Québec

Concernant le riz…
Mon commentaire précédent donne l’impression que je parle du passé.

Il y a un mois on pouvait lire ceci:
http://lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/157805/Pour-renforcer-la-filiere-riz-en-Haiti

On y dit, entre autres:

« l’aide alimentaire couvre 80% de la consommation de riz dans le Pays »

Les Haïtiens sont conscients de leurs problèmes agricoles locaux,
mais ce sont les programmes d’aide (sic) alimentaires qui ne les aident pas.

Serge Charbonneau
Québec

Les USA ont fait la même chose avec leur surplus de riz il y a 15/20 ans, anéantissant presque la culture du riz en Haiti. Quand un riche donne, il faut se méfier……..ce n’est pas pour des peanut sur.

Aristide se retrouvait dans une position bien fragile à la tête d’un pays dont près de 70% du budget d’opération et 90% du budget des grands projets reposait sur l’aide et les prêts internationaux. Une aide qui n’était pas sans condition. L’exemple du riz est éloquent. En 1995, le gouvernement américain, qui subventionnait son industrie rizicole à hauteur de 40% du prix de détail, obligeait le gouvernement haïtien à réduire à 3% les tarifs sur les importations de riz. Du jour au lendemain, Haïti a été inondé de riz américain qui se vendait à 70% de la valeur du riz haïtien.

De 1995 à 2002, les importations annuelles de riz en provenance des États-Unis ont grimpé de 7 000 à 220 000 tonnes pour un marché total de 350 000 tonnes. La production locale a été presque complètement détruite et la spectaculaire hausse actuelle du prix des denrées alimentaires menace de famine un pays dont les trois-quarts de la population survit avec moins de deux dollars par jour et plus de la moitié avec moins d’un dollar.

La marge de manœuvre d’Aristide était extrêmement mince. Son programme, bien que très prudent, envoyait tout de même un signal sur la direction qu’il entendait prendre avec, en sus de l’épuration de l’armée, la distribution de terres, une campagne d’alphabétisation, la baisse du prix des aliments et une augmentation modeste du salaire minimum.

Haiti ! Entendre parler d’ Haiti devient avec le temps de la redondance et les problèmes de ce pays ( si on peut appeler ça un pays ) sont récurants ! Ça n’ intéresse plus personne tant et aussi longtemps que cette population ne devienne plus mature et son élite plus démocrate et surtout plus honnête !

Ça fait déjà quelques années que ce problème existe et je ne sais pas si vous faites référence à une aide récurrente ou à une vieille nouvelle. Ceci dit, les ÉU aident les autres pays si ça profite aux Américains et dans ce cas, les cacahuètes ont donné le prétexte suffisant pour aider le pays. Ils auraient pu acheter les cacahuètes des producteurs haïtiens, ce qui leur aurait au moins donné un coup de pouce mais l’intérêt des ÉU n’y était pas. Ils ont aussi un intérêt géopolitique et plusieurs ONG américaines ne communiquent qu’en créole avec les Haïtiens, jamais en français, espérant que la langue seconde d’Haïti passe à l’anglais qui est prépondérant dans le monde et qui permettrait de soumettre en fin de compte Haïti à la dominance américaine.

Enfin, vous pourriez aussi parler des Nations Unies… Pour les Haïtiens, l’aide de l’ONU est aussi un cadeau de grec… On sait pertinemment que les troupes onusiennes ont ramené le choléra à Haïti (il y avait été éradiqué) mais l’ONU s’en lave les mains et refuse de reconnaître sa responsabilité dans la mort de plusieurs milliers d’HaÏtiens. Avec des amis comme ça, on n’a pas besoin d’ennemis…