Des sherpas pour Québec Inc.

Elle exporte des milliards de « nos » dollars aux quatre coins du monde et soutient l’expansion à l’étranger d’entreprises québécoises. Comment la Caisse de dépôt et placement du Québec fait-elle ses choix en ces temps troubles sur la planète financière ? Les patrons répondent.

Photo : Éric Désabrais

Maintenant que la Caisse a retrouvé une santé financière, quels sont vos plans ?

Michael Sabia : Nous avons fait d’énormes progrès pour renforcer les fondations de l’organi­sa­tion et, maintenant, nous travaillons à développer les compétences et les connaissances nécessaires pour profiter des grands bouleversements de l’économie mondiale. Dans notre jargon, c’est ce que nous appelons « le chapitre 2 ». Un nouvel équilibre est en train de s’installer entre les pays développés, les pays émergents et les autres. Nous devons repositionner la Caisse pour gagner dans ce nouvel environnement.

Roland Lescure : L’urbanisation des pays émergents et l’éclosion des classes moyennes vont avoir des conséquences durables et très importantes sur certains secteurs d’investissement. Et pas seulement dans les pays émergents, mais aussi dans les États développés, dont le Canada et le Québec. Nous voulons être présents dans ces secteurs dans les trimestres et les années à venir.

Et quels sont ces grands secteurs ?

R.L. : Le secteur des infrastructures et celui des ressources naturelles nous interpellent particulièrement. Une partie du monde est surendettée et l’autre est en train de se construire. Forcément, les deux vont avoir des besoins accrus en matière de financement privé pour des projets d’infrastructures. De plus, tout le phénomène d’urbanisation des pays émergents va augmenter la demande d’énergie et de matériaux de base, des secteurs très importants pour le Canada et le Québec.

M.S. : Plus de la moitié de la croissance mondiale est dans les pays émergents. Y aller n’est pas facultatif. Nous devons avoir accès à ce niveau de croissance pour répondre aux besoins de nos déposants. Mais je ne veux pas donner la perception que nous ciblons seulement les marchés émergents. Un autre volet de notre stratégie est d’investir de façon directe et indirecte dans les entreprises québécoises pour encourager leur expansion à l’international, car nous sommes convaincus que l’avenir de l’économie québécoise se trouve aussi dans l’économie mondiale.

Comment, concrètement, allez-vous vous y prendre ?

R.L. : Nous pourrions, par exemple, investir dans des entreprises qui fournissent les matériaux nécessaires à l’urbanisation. Nous pourrions aussi acheter des actions de sociétés qui font des produits de consommation de masse, comme Procter & Gamble, ou investir dans des centres commerciaux au Brésil ou en Chine pour profiter de l’émergence des classes moyennes.

M.S. : Développer nos compétences à l’interne est une chose, mais nous voulons aussi aller chercher des partenaires externes. Nous avons une compétence impressionnante dans le secteur immobilier, parce que nous savons comment gérer un centre commercial grâce à notre filiale SITQ. En cela, la Caisse peut être un atout important pour un partenaire à l’étranger.

La majorité de votre actif est investie à l’extérieur du Québec, et on vous reproche souvent de ne pas assez soutenir les entreprises d’ici. Que répondez-vous à cela ?

M.S. : Je suis mal à l’aise avec ce débat sur le pourcentage investi au Québec et ailleurs, car nous avons des positions directes mais aussi indirectes qui ont des répercussions au Québec. Prenez le cas de Kruger. Ses dirigeants nous ont contactés pour nous dire qu’ils avaient pris la décision d’investir aux États-Unis afin d’avoir accès à un nouveau marché. Ils nous ont demandé si nous étions désireux de travailler avec eux sur ce projet. Nous avons évalué le dossier et décidé que, oui, c’était un bon investissement pour nos déposants et une autre façon de renforcer l’entreprise ici, au Québec, en lui facilitant l’accès à la croissance extérieure. Ça aussi, ça aide l’économie du Québec. Le Québec doit gagner sur les marchés mondiaux, car c’est l’avenir ! Nos investissements à l’étranger ne servent pas juste à faire de l’argent, mais aussi à comprendre l’environnement de plus en plus mondialisé dans lequel les entreprises québécoises évoluent.

Avec l’endettement des pays de la zone euro, le chômage aux États-Unis et le spectre d’une nouvelle récession qui plane, les perspectives économiques n’ont jamais été aussi sombres. Êtes-vous inquiets ?

M.S. : À mon avis, la situation en Europe est beaucoup plus inquiétante qu’aux États-Unis, car en Europe, ce n’est pas nécessai­rement l’endettement qui est important, mais les conséquences de cet endettement sur les institutions financières, qui sont plus fragiles. Je ne suis pas convaincu non plus qu’il y a une volonté suffisante des gouvernements d’agir pour régler la situation.

R.L. : Cette crise démontre bien que si l’intégration économique et financière de l’euro avait été réalisée, l’intégration politique, elle, n’avait pas encore été faite. On se rend compte maintenant qu’une divergence dans un tout petit pays comme la Grèce peut faire tomber toute l’Europe. Ce qui me rassure, toutefois, c’est que les gouvernements ont pris conscience de la gravité de la situation. Mais ce ne sera pas facile de trouver une solu­tion, parce qu’il n’y a pas qu’un ou deux pilotes dans l’avion, mais 35 !

Les plans d’austérité adoptés en Grèce, en Italie et en France ne sont-ils pas un signe que les gouvernements prennent la chose au sérieux ?

M.S. : C’est beaucoup trop simple de dire qu’il faut réduire les dépenses. Je ne suis pas certain non plus que des sociétés occidentales pourront accepter des plans d’austérité suffisamment sévères pour régler le problème de l’endettement. Ce dont nous avons besoin avant tout, c’est de croissance économique ; c’est la seule façon de régler l’endettement ! Toutes ces politiques d’austérité à la Herbert Hoover m’inquiètent beaucoup. [NDLR : Les politiques d’austérité de ce président des États-Unis auraient mené à la grande dépression des années 1930.] Le monde a plutôt besoin de stratégies à court terme en Europe et aux États-Unis pour augmenter le niveau de croissance économique.

R.L. : Il faut quand même se rendre à l’évidence que la dette grecque n’est plus soutenable. On peut bien soutenir l’économie par des relances budgétaires, mais en Grèce, ce n’est plus possible. Il est évident maintenant que ce pays ne remboursera pas toutes ses dettes. Mais qui va payer ? Il va falloir partager le fardeau entre certains pays de la zone euro, tout en protégeant ceux qui respirent déjà un peu mieux, comme l’Espagne et le Portugal. Il faudrait aussi, à l’évidence, recapitaliser les banques, comme ce fut le cas aux États-Unis en 2008-2009, mais faire avaler ça aux Européens ne serait pas facile…

Pourquoi relancer la croissance est-il si important, selon vous ?

M.S. : Tout réside en deux mots : croissance et confiance. Actuellement, est-ce que les consommateurs et les PDG des grandes sociétés ont confiance en l’avenir ? Je ne crois pas. Et c’est un enjeu majeur ! Les multinationales de ce monde doivent avoir confiance pour investir, afin qu’à leur tour ces investissements accélèrent la croissance ! Il faut donc que les gouvernements trouvent une façon de déclencher cette croissance à court terme, tout en adoptant des stratégies à moyen et à long terme pour diminuer l’endettement de leur pays.

Mais comment ? Car les États sont déjà surendettés…

M.S. : Les gouvernements peuvent encore donner des inci­tations fiscales ou faire des dépenses d’investissement dans les infrastructures, surtout aux États-Unis. Les autorités monétaires, comme la Réserve fédérale, peuvent aussi agir sur les marchés. Je ne dis pas que c’est facile. C’est très difficile, compte tenu du contexte économique de faible croissance.

Comment se positionne la Caisse dans cet environnement turbulent ?

M.S. : Notre défi est de gérer à plus court terme tout en nous demandant quelles stratégies nous permettront de gagner à long terme dans ce monde en changement. Je crois que nous en avons pour trois, quatre ou même cinq années encore de transition.

R.L. : Au fond, la Caisse vit le même paradoxe que les gouvernements actuels ! Nous devons combiner des stratégies de court et de long terme. Nous avons toutefois un grand avantage compétitif : celui d’être un investisseur qui a des objectifs de rendement à long terme, contrairement à d’autres qui doivent rendre des comptes tous les mois. Notre taille est un autre avan­tage. Nous avons d’importantes équipes de recherche et l’accès à des possibilités d’investissement que d’autres n’ont pas. En plus, le Québec et le Canada, qui deviennent de plus en plus à la mode pour les investisseurs, sont nos territoires naturels. Nous connaissons mieux le terrain que quiconque.

Les marchés n’ont jamais été aussi volatils. Comment faites-vous pour gérer l’équilibre de vos portefeuilles dans un tel environnement ?

R.L. : Une seule information peut nous amener à changer notre vision d’un placement. Par exemple, quand il y a eu un accord sur le relèvement du plafond de la dette américaine, à la fin juillet, nous nous sommes réunis dès le lendemain pour voir si cela nous rassurait ou non. La réponse a été non, et dès le 1er août, nous avons pris la décision de répartir notre actif de manière plus défensive.

M.S. : En ce moment, nous avons une position plus défensive, mais il est impossible d’immuniser complètement un portefeuille. Si une crise incroyable se produisait, la performance de la Caisse ne serait pas immunisée. [NDLR : Au 31 décembre 2010, la Caisse détenait des participations dans de grandes banques européennes, dont BNP Pari­bas (19 millions de dollars), la Société Générale (37,3 millions), Deutsche Bank (53,3 millions) et Com­merzbank (5,7 millions).]

Voyez-vous quand même des occasions d’investissement dans la tempête ?

R.L. : Ce n’est pas encore le moment d’ouvrir les coffres, mais est-ce le moment de renifler les aubaines ? Oui. C’est souvent quand l’on craint la fin du monde que l’on s’approche du point mort. Actuellement, nous sommes dans une situation où nous sommes forcés de ne rien vendre, mais nous n’avons pas le pistolet sur la tempe. Nous avons des liquidités suffisantes pour nous demander ce que nous allons pouvoir faire, plutôt que ce que nous allons devoir faire. C’est un gros changement entre la Caisse d’hier et celle d’aujourd’hui.

M.S. : Il est certain que nous ne pourrons pas gagner en ayant seulement une stratégie défensive. Il faudra passer à l’offensive quand ce sera le moment.

Vous insistez souvent sur l’impor­tance de la gestion du risque. Qu’est-ce que cela veut dire concrètement ?

M.S. : Au fond, gérer le risque est simple. C’est une question de jugement. La raison pour laquelle, par exemple, on veut trouver un bon partenaire au Brésil, c’est que c’est pour nous la seule façon de comprendre les risques dans ce pays. Les outils de mesures statistiques ne sont qu’un élément, mais sélectionner un bon partenaire, qui comprend l’envi­ronnement d’affaires, est la chose la plus importante quand on veut investir dans les pays émergents.

Y a-t-il des secteurs ou des endroits dans le monde où vous éviteriez d’aller ?

M.S. : Actuellement, nous ne sommes pas à l’aise pour faire des investissements en Russie. L’environnement d’affaires y est trop difficile et imprévisible.

Quelles leçons avez-vous tirées de la crise du papier commercial, en 2008-2009 ?

R.L. : On s’est bercés d’illusions ces dernières années en croyant que le risque allait se gérer de lui-même grâce à la diversification dans des produits complexes. Même si un projet n’était pas terrible, on se disait qu’il allait être compensé par un autre plus performant dans le même produit financier. Dans la dernière année, nous nous sommes reconcentrés sur ce que la Caisse fait depuis toujours, soit l’immobilier, les placements à revenu fixe, les placements privés et les actions publiques.

M.S. : L’idée est de regarder la qualité des investissements que l’on fait plutôt que la quantité. C’est un changement de culture. Et maintenant que nous avons fait des progrès à ce chapitre, nous sommes prêts à passer à l’autre étape de notre stratégie, qui est de profiter des possibi­lités d’investissement dans un nouveau contexte économique mondial.

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