Des solutions de niche au gaspillage vestimentaire

La location de vêtements et la confection à partir de textiles récupérés gagnent en popularité. Mais elles demeurent des solutions de niche à un problème mondial beaucoup plus vaste.

Photo: Station Service

Quand elle a vu le documentaire The True Cost, sur les conditions misérables des travailleurs du textile en Asie, en 2015, l’entrepreneure Raphaëlle Bonin a eu un choc.

« J’achetais sans lendemain. Je magasinais et je donnais cinq ou six sacs de poubelle par année à des amis. Le documentaire m’a fait prendre conscience de mon propre problème. J’ai décidé de changer radicalement ma consommation, et j’ai cessé d’acheter dans les grandes surfaces. »

Le style qu’elle trouvait dans les friperies comme dans les boutiques dites éthiques ne lui plaisait pas. Dans le cadre de ses études à HEC, elle a imaginé une boutique qui louerait des vêtements de créateurs d’ici, sur le modèle de l’économie de partage.

Une étude de marché et une campagne de sociofinancement plus tard, Station-Service est née en 2017. L’entreprise offre la location de vêtements, de l’habillement de bureau aux tenues de soirée en passant par les bijoux et les accessoires. Les clients pouvaient prendre rendez-vous pour un essayage dans l’atelier du Mile End.

Objectif : une garde-robe plus minimaliste faite de vêtements intemporels qui vont durer longtemps. La demande était telle qu’une boutique sur rue a ouvert ses portes quelques mois plus tard. « Les gens ont besoin de toucher les vêtements, d’avoir une expérience humaine, dit-elle. Ça marche vraiment bien. »

Né aux États-Unis en 2006, le concept de location de vêtements est en pleine expansion à New York et à Paris. Au Québec, d’autres boutiques comme Chic Marie, La petite Marie, Loue 1 Robe et Atelier Privé l’offrent aussi, ainsi que des endroits spécialisés en vêtements de maternité, comme Belle & Belly et Livia. Des services de styliste s’abreuvent quant à eux aux grandes surfaces comme Zara ou H&M.

Chez Station-Service, la location pour sept jours coûte le tiers du prix. Si la cliente tombe amoureuse du vêtement, elle peut l’acheter, sinon, une autre en profitera. « Le prix inclut une assurance si le vêtement revenait vraiment abîmé. Mais pour une tache, pas de problème : on s’occupe du nettoyage, on travaille avec une couturière s’il y a des problèmes — et ils sont rares. »

À la fin de leur vie utile, les vêtements défraîchis ou abîmés sont liquidés en boutique, qui compte aussi une section de vente au détail. « Je privilégie les marques québécoises et canadiennes qui font des produits éthiques. Et je fais de l’éducation auprès de notre clientèle sur le gaspillage vestimentaire. D’ailleurs, on tient une petite quantité de tailles en magasin, on préfère commander au fur et à mesure. »

Quand elle sillonne les magasins pour s’informer des tendances, Raphaëlle Bonin est découragée. « La qualité a tellement diminué. Même dans les friperies : quand j’étais plus jeune, c’étaient des vêtements des années 1980, parfois fabriqués ici, encore en bon état. Maintenant, c’est du grande surface, bouloché, cheap. »

Des retailles pour de belles bobettes

Et si vos sous-vêtements étaient faits de textiles récupérés ? C’est le pari que relève Les belles bobettes, petite entreprise en plein essor menée par Isabelle Charlebois.

Photo : Les belles bobettes

Quand elle a terminé un DEC en design de mode, en 2004, l’entrepreneure a été déstabilisée par certains cours. « On nous apprenait d’entrée de jeu à faire des tech-packs (patrons commerciaux) pour fabriquer à l’étranger. Les professeurs nous orientaient vers la production de masse. Moi, au contraire, ce sont les aspects techniques qui m’intéressaient. »

C’est plutôt dans ses études en art qu’elle a développé sa capacité de créer avec peu. « Je faisais des accessoires de scène. Quand je voyais passer des bouts de tissu, des rouleaux ou des vêtements, je gardais tout, je ne voulais rien jeter. Et finalement, j’en avais beaucoup trop. »

De fil en aiguille (!), elle a pensé à créer des sous-vêtements, « parce que c’est la plus petite retaille de coupe qu’on peut faire ». Grâce au programme de soutien aux jeunes entrepreneurs, son commerce est né il y a quatre ans, mais il a pignon sur rue depuis un an et demi.

Le succès est tel qu’elle ne suffit plus à la demande et songe à embaucher. Des designers et des coupeurs lui fournissent sans cesse des retailles. « Des fois, ils me textent pour me dire : j’ai des sacs, viens les chercher ! » Elle utilise aussi des vêtements usagés, mais de moins en moins, étant donné l’afflux de morceaux. Les doublures, elles, sont toujours neuves.

Les soutiens-gorges légers commencent à 69 $, les bobettes, à 26 $. Il faut ajouter des frais d’expédition. Elle confectionne aussi des boxers pour hommes… quand elle a le temps !

« J’utilise du naturel et du synthétique, parce qu’au lavage, des sous-vêtements en pur coton, ça ne dure pas toujours longtemps. Je me donne surtout comme défi de proposer des couleurs ou des motifs que les designers trouvent dépassés. C’est loin d’être de la dentelle classique : j’essaie des trucs funky et ça trouve preneur. »

Isabelle Charlebois tangue quand même au seul son du mot entreprise. « J’ai travaillé pour des ONG, je n’ai jamais été une consommatrice de fast-fashion. Je ne voulais pas encourager la surconsommation et la surproduction. J’ai une approche plus anticapitaliste. Alors, comme propriétaire d’une entreprise, je me sens un peu dans un paradoxe, à devoir vendre plus et faire de plus grosses marges de profit ! »

Au point qu’elle s’excuse de ne pas être complètement zéro déchet… parce qu’elle jette parfois des élastiques et des mini-retailles !

Il reste que son commerce lui a fait prendre conscience du cercle vicieux de la mode au rabais. « C’est quand je reçois des jeans neufs encore étiquetés à 20 dollars que je comprends que certaines personnes puissent les jeter sans se poser de question. »

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5 commentaires
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La pression de la mode est un facteur hyper aggravant. On pousse les gens à acheter de nouveaux vêtements à tous les ans en changeant les couleurs et les styles. C’est un gaspillage éhonté des ressources de notre planète.

Idem pour la déco qui fait en sorte que l’on jette des matériaux parfaitement sains sous le seul prétexte qu’ils sont de la mauvaise couleur ou d’un style un peu désuet.

L’industrie de la mode, totalement inutile selon moi, devrait être abolie.

Non! La mode c’ est surtout de l’art, de la beauté. Nous en avons besoin autant que de l’air!

L’industrie doit changer certes, mais à moins que vous ne vouliez vous balader nu de l’été à nos -40 en hiver, je vois difficilement comment les vêtements sont « totalement inutiles ». La mode est le reflet de la société dans laquelle elle s’inscrit, comme toute forme d’art elle fait partie de notre culture.

@ Caroline:

Relisez-moi. J’ai clairement écrit « changer de vêtements à tous les ans ». Pas à toutes les saisons, insinuant ainsi que la mode nous pousse à jeter ou à tenter de recycler nos vêtements d’été ou d’hiver de l’année précédente parce qu’ils sont de la mauvaise couleur et/ou du mauvais style, etc…

Toute société qui est consciente des limites de nos ressources devrait abolir l’industrie de la mode et ce, pour le bien de la terre. La mode n’apporte rien d’utile ou de productif. Que du gaspillage éhonté de précieuses ressources qui pourraient être utilisées à de bien meilleures fins.

À GinetteBisaillon:

Vous tentez de relier la mode à une forme d’art, alors expliquez-moi pourquoi ce qui était beau et in hier ne l’est plus aujourd’hui et doive impérativement être remplacé par autre chose.

L’art (le vrai!) est intemporel et traverse les siècles alors qu’il n’y a rien de plus éthéré et éphémère que la mode qui en plus nous fait gaspiller nos précieuses ressources.

C’est un scandale!!!