Dompter les géants

Pourquoi avons-nous attendu que les géants du Web en viennent à avoir la main haute sur de grands pans de nos vies avant de réagir ?

Photo : Christian Blais

Il est rare que L’actualité prenne une position aussi tranchée que celle qui se trouve sur la page couverture de ce numéro. La nature de notre travail nous pousse davantage à poser des questions qu’à énoncer des affirmations — même dans les dossiers qui nous touchent directement.

Mais les durs constats que nous dressons sur les conséquences de l’omniprésence des multinationales du Web font largement consensus. Campagnes de désinformation ; tentatives d’ingérence dans des élections ; prolifération de contenus haineux ; appauvrissement des créateurs, musiciens et médias ; utilisation opaque de nos données personnelles ; quasi-monopole du commerce électronique, de la recherche en ligne, de l’infonuagique… 

« Move fast and break things », bougez rapidement et brisez des choses, s’était donné comme devise Mark Zuckerberg en fondant Facebook en 2004. Il n’y a pas à dire, le gars a tenu parole.

Bien sûr, on peut nuancer. Certains effets nocifs des géants du Web étaient prévisibles, puisqu’ils découlent directement de leur modèle d’affaires. Ainsi, les dirigeants d’Apple et d’Amazon étaient forcément conscients que leurs succès auraient des conséquences importantes pour les artistes et pour les commerces locaux, respectivement. Par contre, rien ne permet de supposer que les fondateurs de Google ou de Facebook avaient anticipé qu’un jour, le fruit de leur travail servirait à organiser une attaque sur le Capitole à Washington.

Sont-ils, tel le professeur Frankenstein, dépassés par le pouvoir qu’a pris leur créature ? Est-ce la nature humaine qui a perverti des inventions destinées à « créer un monde meilleur », selon le mantra qui avait cours dans la Silicon Valley durant les années 2000 ? Permettez-moi un brin de cynisme : l’argent s’est mis à couler à flots, et les réflexions philosophiques se sont probablement arrêtées là.

Après avoir lu le reportage d’Alec Castonguay sur la lutte diplomatique qui s’organise en coulisse pour mettre au pas les géants du Web, je ne peux que me demander comment nous en sommes arrivés à cette situation. Pourquoi avons-nous attendu que ces entreprises en viennent à avoir la main haute sur de grands pans de nos vies avant de réagir ? Pourquoi leurs services n’ont-ils pas été taxés dès le début, comme ceux des autres entreprises ? Pourquoi leur terrain de jeu n’a-t-il pas été mieux réglementé ? Pour quelle raison n’avons-nous pas su anticiper les bouleversements sociaux que ces multinationales entraîneraient ?

Sur le plan personnel, il est aisé de comprendre comment nous avons laissé ces plateformes envahir nos existences. Leurs services sont incroyablement pratiques, divertissants, attirants, et souvent gratuits ! Quand ils sont payants, ils nous donnent l’impression d’économiser : il n’y a rien comme une offre de type « buffet à volonté » pour convaincre un consommateur de s’abonner à un énième service de diffusion en ligne. 

Sur le plan gouvernemental, par contre, il est plus difficile de saisir pourquoi on commence à peine à exiger que ces entreprises paient des impôts et qu’elles veillent à ce que leurs plateformes ne mènent pas à des guerres civiles. Peur de froisser le gouvernement américain ? Sentiment d’impuissance à l’égard de ce qui ressemblait à un raz-de-marée ? Incompréhension des enjeux complexes en cause ? 

Dans notre reportage, Jean-Hugues Roy, professeur à l’École des médias de l’UQAM, compare les géants du Web d’aujourd’hui aux titans du pétrole d’hier. La comparaison peut sans doute se prolonger ici. Il a fallu des décennies avant qu’on commence à prendre conscience des conséquences désastreuses de la consommation de carburant fossile pour la planète. Et cette industrie s’est si bien imbriquée dans notre mode de vie qu’elle est toujours au cœur de nos sociétés, malgré les efforts collectifs pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre. 

Peut-être est-il finalement remarquable qu’il n’ait fallu que 15 ans pour qu’émerge une coalition de pays visant à mieux réglementer l’industrie numérique. Et peut-être n’est-il pas surprenant que le ministre à la tête de ce chantier soit un ancien militant écologiste… 

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« Pourquoi avons-nous attendu que les géants du Web en viennent à avoir la main haute sur de grands pans de nos vies avant de réagir ? »
Devant la nouveauté, on doit quand même prendre le temps d’observer, d’étudier, d’analyser, de constater. Plus notre sens critique est développé, moins sommes-nous passif-réceptif, mais plutôt captatif-actif, plus nous finissons par être pro-actif pour réagir, corriger et promouvoir nos droits.