Du pot aux bleuets

À quoi ressemble une production industrielle de cannabis ? Pour le savoir, suivez le guide.

(Photo : Hexo)

J’ai beau inspirer à plusieurs reprises, je ne la sens pas, l’odeur de « p’tit bleuet ». Mon guide, Étienne Joanisse, insiste : « Vas-y, approche-toi ! » Je plonge le nez dans la grappe de fleurs fibreuses, écarte les narines, mais non. La seule chose que je sens, c’est du pot.

Je suis chez Hexo, principal fournisseur de la Société québécoise du cannabis. Au cours de la prochaine année, l’entreprise fera planer les Québécois en cultivant 20 000 kilos de marijuana dans trois serres en Outaouais. La plus grande couvre l’équivalent de trois terrains de soccer, mais ce n’est rien comparativement à celle, quatre fois plus vaste, que des travailleurs construisent tout près.

Aujourd’hui, c’est une serre plus modeste — même pas un demi-terrain de foot — que je visite en compagnie d’Étienne Joanisse, 30 ans, spécialiste de l’assurance qualité chez Hexo. Avec ses cheveux longs, sa barbichette et un avant-bras tatoué sur toute la longueur, il passerait inaperçu dans un groupe de musique. Du moins, c’était le cas avant qu’il enfile une blouse de laboratoire blanche, un filet à cheveux, un filet à barbe et des couvre-chaussures bleus, style dentiste, obligatoires pour pénétrer dans la serre.

Autour de nous, des centaines de plants de cannabis sont alignés sous de puissants luminaires, dont les rayons s’ajoutent à ceux du soleil. Malgré les apparences, la luminosité est réduite dans cette pièce, explique mon guide. Les plantes cessent ainsi de croître et consacrent leurs ressources à la floraison. Car c’est la fleur, bien plus que les feuilles, qui renferme les cannabinoïdes, ces molécules qui affectent nos sens.

Récoltez la fleur trop tôt ou trop tard, et les concentrations ne seront pas optimales. Pour s’assurer de faire la cueillette au moment opportun, Hexo analyse des échantillons régulièrement pendant la floraison, qui dure de six à huit semaines. Selon la variété, chaque plant produit de 60 à 120 g de cannabis séché.

À l’œil, le pot aux bleuets semble être une variété plutôt productive : les grappes de fleurs qui surmontent ses feuilles sont énormes. Je tente une dernière fois de percevoir l’arôme de petit fruit, en vain. « C’est vraiment subtil, admet Étienne Joanisse. D’autres trouvent que ça sent le citron. » Dans le fond, le cannabis, c’est comme le vin.

Plus loin dans la serre, les plants prennent une teinte rougeâtre. Il s’agit d’une autre variété, l’After Dinner. « On la recommande après le souper, explique le spécialiste de l’assurance qualité. Elle aide à digérer et sa teneur en THC n’est pas trop haute, alors tu peux te relaxer et discuter avec tes amis sans être trop fondu dans ton canapé. »

Dans la rangée adjacente, tout a été coupé. Il ne reste que les tiges, chacune ayant son numéro d’identification étiqueté à sa base. La plus près de moi porte le numéro 55 420. «L’équipe de destruction» viendra bientôt terminer le travail, note Étienne Joanisse. Elle taillera d’abord la tige au niveau du sol, puis, avec une lame mécanique, tracera un cercle dans la terre afin d’extraire la racine avant de la couper en quatre.

Cette mesure, l’une des nombreuses imposées par Santé Canada, permet de s’assurer que le plant 55 420, comme tous les autres, ne pourra pas être détourné vers le marché noir. Tout se déroule sous le regard des caméras de sécurité, omniprésentes dans la serre. « Les inspecteurs viennent tous les trois ou quatre mois, sans s’annoncer, explique mon guide. Ils demandent toujours à voir des images pour être certains que les procédures sont respectées.»

Nous arrivons devant une porte verrouillée. Étienne Joanisse passe sa carte devant le lecteur magnétique, entre une combinaison sur le pavé numérique, puis franchit le seuil. Mais je ne peux pas le suivre ; je dois d’abord attendre que la porte se referme, utiliser ma carte et taper mon code. Toutes les portes de la serre sont sécurisées ainsi pour que Santé Canada puisse vérifier qui est allé où et quand. Mieux vaut ne pas faire la visite avec un groupe de 20.

Nous entrons dans l’espace « végétatif ». Des pousses y sont exposées à une lumière presque constante pour stimuler la croissance, mais on ne les remarque même pas à côté des plants, géants, situés dans la même pièce. En fait, le mot « arbre » semble plus approprié pour les décrire. Ils mesurent de deux à trois mètres de hauteur, avec un tronc de plus de cinq centimètres, et leur feuillage touffu est exempt de fleurs.

« Ce sont nos mères, dit Étienne Joanisse. On n’utilise pas de graines, alors c’est avec elles qu’on fait nos boutures pour produire de nouveaux plants. »

Encore une porte, une carte et un code, puis nous pénétrons dans la zone de transformation. Dans une pièce, une employée pèse des joints à l’aide d’une balance électronique. Dans une autre, deux techniciens extraient l’huile de cannabis utilisée pour les produits non fumables. « À chaque étape, tout est pesé, pour montrer à Santé Canada que les quantités ne changent pas », souligne Étienne Joanisse en m’entraînant vers un « coffre-fort ».

Il s’agit en réalité d’une pièce de quelques mètres carrés coulée dans le béton, où l’on entre, bien entendu, par une porte sécurisée. « Ici, c’est le vieillissement du cannabis. Un peu comme le vin, mais beaucoup moins longtemps. » Au lieu de barriques, l’endroit renferme des centaines de boîtes de plastique pleines de fleurs de cannabis. « Y a environ 800 kilos ici. En valeur, on peut arrondir ça à huit millions. »

La température et l’humidité y sont réglées afin que la fleur sèche, « mais pas trop vite, sinon ça goûte la chlorophylle et c’est plus harsh dans la gorge. Après quelques semaines, on arrive à la pleine saveur, avec un produit qui est beaucoup plus goûteux. » Pour illustrer son point, Étienne Joanisse ouvre une boîte qui contient la variété aux arômes de bleuets. J’inspire à plusieurs reprises. Oui, cette fois, il y a une odeur de petit fruit. Mais ça sent surtout le pot.

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