Elvis : El Rey de lo usado

Frigo, autos, tuxedos… Une semaine à la Havane avec le Montréalais qui veut inventer le marché cubain de l’usagé. Portrait d’un drôle de businessman.

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«Elvis», tel qu’il apparaissait dans les pages de L’actualité en 1995. Photo de Guy Tessier

[Washington a annoncé, cette semaine, un assouplissement de ses sanctions contre l’État cubain et la reprise des relations diplomatiques entre les deux pays. L’actualité vous présente ci-dessous un portrait de Daniel Côté, propriétaire des magasins Ameublement Elvis de Montréal et pionnier des échanges commerciaux entre le Québec et Cuba. Cet article est originalement paru dans le numéro de L’actualité du 15 mars 1995.]

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Apporte-moi un café, des oeufs, dos, avec des toasts, mucho mucho toasts, por la favor !» Il est 8 h du matin et le buffet du déjeuner de l’hôtel Kohly, à La Havane, a un petit quelque chose de soviétique. Les rôties sèchent sous la lampe depuis plus d’une heure, les oeufs sont froids, le café déjà sucré dans la cafetière.

Rien là-dedans pour altérer l’indévissable optimisme de Daniel Côté, alias Elvis, le propriétaire des magasins Ameublement Elvis de Montréal. L’homme ne parle ni anglais ni espagnol mais, à force de faire rire la serveuse, il réussira à déjeuner chaud, lui! Voilà une semaine que je le suis et il ne cesse de me fasciner…

Pourtant, quand je l’ai vu se pointer à l’aéroport de Mirabel, le dimanche précédent, avec ses moustaches de Capitaine Bonhomme, son Stetson, ses bottes de cowboy en peau de serpent, son ghetto blaster et son chariot croulant sous l’excès de bagages, j’ai eu une pensée assassine pour mon patron qui, de sang-froid, m’envoyait passer une semaine à Cuba avec cet énergumène.

Daniel Côté était probablement le seul, dans la file qui s’allongeait devant le comptoir de Cubana, à ne pas rêver de mer bleue et de rhum brun. Dans sa montagne de valises, pas une bouteille de lotion solaire, pas un roman de plage, mais des piles de dossiers, des baladeurs, des vêtements pour dames. Daniel Côté veut conquérir le commerce des marchandises usagées à Cuba. Ses cartes d’affaires l’ont déjà sacré: Elvis, el Rey de lo usado ! Le roi du seconde main!

Son intérêt premier, ce sont les frigos et les cuisinières usagés qu’il vend depuis près de 20 ans à Montréal. Mais il vise beaucoup plus grand. Il y a quelques mois, il a annoncé dans le Globe and Mail son intention de se lancer dans l’exportation de marchandises d’occasion au pays de Fidel. Depuis, on l’a appelé de partout au Québec et en Ontario pour lui confier la vente de deux conteneurs de pièces de Lada, de photocopieurs usagés, d’une montagne de lait en poudre supervitaminé, de 800 paires de bottes militaires, de 18 000 pantalons de travail, de 40 000 robes et jupes pour dames, d’un stock de smokings de toutes les couleurs, d’ambulances et, peints aux couleurs d’Air Creebec, de cinq avions Hawker-Siddeley d’une capacité de 40 passagers!

Il m’avait raconté tout ça un vendredi, dans le bureau qu’il a aménagé derrière son entrepôt de la rue Papineau, à Montréal. Un capharnaüm poussiéreux lambrissé de préfini drabe, tapissé jusqu’au plafond d’effigies d’Elvis jeune et moins jeune, en noir et blanc ou en couleurs, sur tapis de «phentex» ou gravé sur bois à côté d’un thermomètre. Avec, en sourdine, la voix du King qui susurre Welcome to my world.

Un bureau à l’image de cet homme d’affaires imaginatif et brouillon, fonceur et sans prétention, rebelle et heureux. Marié pour la première fois à 17 ans, il a été lutteur (sous le nom de Gorman Perdy), puis technicien en réfrigération, avant de fonder Ameublement Elvis, à 25 ans. Père de trois enfants, il entretient sur le terrain de sa maison lavalloise une véritable ménagerie: des poules, des lapins, des chats, un chien et un macaque japonais. Pour sa fille, qui rêve de devenir vétérinaire.

Fondé il y a moins de 20 ans, Ameublement Elvis est presque une institution montréalaise du meuble usagé. Daniel Côté y emploie près de 25 personnes d’avril à novembre et une quinzaine en hiver, la saison morte. C’est là que, depuis quelques années, un nombre grandissant de Cubains débarquent pour acheter des frigos et des cuisinières, qu’ils font toujours livrer à Mirabel ou dans le port de Montréal. «J’ai fini par comprendre, dit Daniel Côté. Ce sont des marins et des agents de bord qui achètent ici des produits rares chez eux. Ils les importent pour les revendre à des compatriotes, en dollars américains bien sûr.» Depuis que le gouvernement cubain permet à ses citoyens de posséder des dollars, le billet vert est devenu l’unique moyen d’acheter viande, téléviseurs, ventilateurs, vêtements à peu près à la mode. Tous les Cubains ou presque essaient désespérément de s’en procurer.

Certains mois, près de 40% des appareils électroménagers qui sortent de chez Elvis prennent le chemin du Sud! À une époque où la TPS et la TVQ empoisonnent le commerce de l’usagé («Le gars qui se cherche un frigidaire à 150 piastres, y veut-tu payer 15% de taxes, tu penses? Tout le monde veut payer cash mais, moi, il faut que je déclare!») et où tous les clients marchandent pour le moindre dollar, Daniel Côté a vu là une belle occasion. Pourquoi ne pas vendre lui-même à Cuba?

«Très mauvaise idée, aucun marché pour ça», a décrété Galax, l’agence d’exportation canado-cubaine que Côté a contactée à Montréal en janvier 1994. Mais le mot «non» ne fait pas partie du vocabulaire d’Elvis. Il est quand même parti à Cuba, tout seul, armé de ses deux mots d’anglais et de l’adresse d’une entreprise de La Havane qui s’occupe de commerce et de réparation d’appareils électroménagers. Il est revenu, une semaine plus tard, transporté d’enthousiasme: «Onze millions d’habitants avec peu d’argent et plein de besoins. Un paradis pour l’usagé!»

Ouais. Ce paradis, c’est aussi la bureaucratie socialiste doublée des problèmes du Tiers-Monde, où la seule ouverture d’un compte bancaire coûte plus de 2000 dollars américains et exige des semaines de procédures frustrantes. «Pas grave.»

En mai dernier, quelques mois après son premier voyage, Daniel Côté a quand même décidé de frapper un grand coup et s’est payé un stand à la foire internationale Expo-Cuba de La Havane. Épique, paraît-il. Frigos, laveuses, cuisinières, machines distributrices, tous ses échantillons étaient dans le port de Montréal, un gros trois semaines avant le début de l’événement. Prix du transport par bateau: 2500 dollars américains par conteneur, soit environ 100 dollars par appareil. Mais le bateau n’est jamais venu et Elvis a dû se résoudre à tout envoyer par avion pour la modique somme de 9000 dollars, américains toujours. À son arrivée à La Havane, deux jours plus tard, quelques petites surprises l’attendaient. Premièrement, tous ses appareils étaient égratignés, endommagés ou carrément hors d’usage, la compagnie aérienne cubaine les ayant déballés avant de les embarquer! Deuxièmement, tous les téléviseurs, radios, baladeurs avaient disparu. Et enfin, on lui a annoncé qu’il devrait payer 3800 dollars pour acheminer son stock jusqu’au site de l’exposition, à moins de 15 km!

Même si Daniel Côté a passé trois jours à laver, repeindre et réparer ses échantillons, son stand de frigos et de distributeurs automatiques de Coca-Cola fait moins chic que ceux où ses voisins présentent leurs vélos, leurs jus de fruits ou leurs poissons. Mais c’est un des plus fréquentés. Car il a le sens du marketing. Il a posté, à chacune des trois portes d’entrée du pavillon, un jeune Cubain habillé en Elvis et chargé de remettre à chaque visiteur un dépliant vantant les mérites d’Ameublement Elvis… au recto seulement: dans ce pays où personne ne jette jamais rien et où le papier est rare, le verso devient le carnet de notes dans lequel on griffonne et qu’on conserve.

Il y a aussi les pains et saucisses à hot dogs importés du Québec (plus de 700 dollars de frais), que Côté fait cuire et distribue sur place, embaumant tout le pavillon d’une bonne odeur de viande grillée, si rare en cette «période économique spéciale» qui, depuis la disparition de l’Union soviétique, signifie rationnement sévère pour tous les Cubains. «Je n’ai pas fait une « cenne » dans cette exposition, dit-il. Mais je me suis trouvé un nouveau partenaire cubain. Pis j’ai eu du fun ! D’ailleurs, je repars pour Cuba après-demain. Mon conact vient de m’obtenir un rendez-vous avec un important ministre et un autre avec un vice-ministre du comercio interior. C’est très important!»

Je suis partie avec lui, incognito pour ne pas effrayer ses fameux contacts, d’anciens hauts fonctionnaires cubains qui tentent de se poser en intermédiaires entre les gens d’affaires étrangers et les Cubains au pouvoir. Officiellement, j’étais la secrétaire-interprète d’Elvis.

Quelle semaine! Chaque fois que notre Nissan de location s’arrêtait à un feu rouge, les moustaches d’Elvis provoquaient le fou rire des piétons. Il a perdu ses clés de chambre et de voiture 200 fois au moins. Des voyous ont forcé le coffre de l’auto et pris toute sa cargaison d’échantillons de vêtements pour dames. Et il a visité la salle de montre que lui avait installée son associé… dans le fond d’un entrepôt poussiéreux, perdu dans une lointaine banlieue.

Le premier matin, il a reçu, en short, ses contacts cubains dans sa chambre d’hôtel transformée en salle d’exposition avec des dossiers partout, des dizaines de robes sur les lits et les fauteuils, avec les radios, les baladeurs, les photos d’avions. «Et où diable ai-je mis mon échantillon de mur?» Les pauvres messieurs, noyés sous l’avalanche d’informations, raides comme des barreaux de chaise, imperméables à toute pointe d’humour, semblaient chercher désespérément des yeux un vrai interlocuteur, sérieux. «Il ne faut pas montrer tout ça au ministre, a finalement articulé le plus courageux des deux. Il va vous prendre pour un fou et vous jeter dehors!»

Mais le lendemain, le fameux ministre a fait savoir que, tout compte fait, il ne recevrait pas le Québécois. Puis, probablement sous la pression des «contacts», il s’est ravisé, précisant toutefois qu’il exigeait un interprète cubain. J’ai sagement attendu à l’hôtel pendant que Daniel Côté faisait antichambre deux heures durant avant d’être introduit auprès du ministre, un malotru hirsute et éméché qui l’a regardé de haut.

Et il y a eu la saga du magnétoscope, introuvable à Cuba et dont Elvis avait absolument besoin pour présenter certains de ses produits. Avant le départ de Montréal, il a donc loué (287 dollars pour la semaine) un téléviseur avec magnétoscope incorporé, un monstre aussi encombrant que fragile… Il avait choisi d’atterrir à la station balnéaire de Varadero dans l’espoir d’éviter les questions embarrassantes des douaniers de La Havane. Peine perdue. « Ilegal », a décrété le fonctionnaire, méfiant, en découvrant le magnétoscope. Confisqué. «Pourquoi?» a demandé Côté. « Porque es ilegal. »

Une heure de sourires et de plaidoiries ayant laissé le douanier inflexible, nous sommes partis pour La Havane, où Daniel Côté a couru toute la journée du lendemain afin d’obtenir l’autorisation officielle d’introduire cette séditieuse technologie sur le territoire cubain. Muni du fameux papier dûment signé et tamponné, il s’est ensuite retapé l’aller- retour entre Varadero et La Havane, plus de 280 km, pour récupérer son bidule qui, grâce à Dieu, n’avait pas disparu entretemps.

Le lendemain, nous nous sommes pointés, téléviseur-magnétoscope au bout du bras, à une rencontre où Côté devait présenter, sur vidéo, une technologie québécoise de construction de maisons tropicales. Dans la salle de réunion trônaient… un magnétoscope dernier cri et un téléviseur couleur 36 po! Ne restait plus qu’à retraîner le monstre jusqu’à Montréal. Dure, dure, la vie d’exportateur.

Deux heures plus tard, second rendez-vous important avec, cette fois, le vice-ministre del comercio interior. Daniel Côté, toujours flanqué de son interprète, déballe son fourbi. Les frigos et les congélateurs intéressent le vice-ministre, dans des formats bien précis et à condition d’avoir aussi des pièces de rechange. Des avions? « No », dit le vice-ministre. Des ambulances? No. Des bottes militaires à cinq dollars la paire? Peut-être, mais à la condition d’en avoir au moins un conteneur, près de 10 000 paires, sinon ça ne vaut pas la peine. Aux bleus de travail, le monsieur lève un sourcil. Cuanto ? Un dollar vingt-cinq chacun? Le sourcil retombe. Il peut les obtenir ailleurs pour 90 cents, paraît-il.

Moi, à la place de Côté, je remballerais mes robes et mes ambulances, et je rentrerais à la maison. Pas lui. Après tout, il a bien réussi à vendre, lors de ses précédents voyages, des pneus, des frigos, des ventilateurs, des climatisateurs et même d’anciens autobus de la Société de transport de la Communauté urbaine de l’Outaouais. Aujourd’hui, ils sillonnent, pas même repeints, les rues de La Havane. L’un d’eux, cadeau d’Elvis et de deux autres hommes d’affaires montréalais, arbore même trois belles moustaches.

Et Daniel Côté concocte toujours son grand rêve. En décembre dernier, il a vu un gros cargo qui, des années durant, a servi à transporter les Lada que Cuba importait de l’URSS et qui dort aujourd’hui dans le port de La Havane, en attendant un acheteur. Prix demandé: 4,5 millions de dollars américains. Son idée est simple. Acheter le cargo (le SS Elvis ?), l’amarrer dans le port de Montréal et acheter comptant toutes les marchandises usagées qu’on lui apporterait. «Une fois le bateau plein, s’excite-t-il, bingo, on ferme les portes et on part! Aussitôt accosté dans le port de La Havane, on ouvre les portes et on vend, directement sur place. Comme ça, on débarrasse le Québec de tout l’usagé qui traîne et on rend service aux Cubains!» Ne lui manque que les sous pour acheter le rafiot. Mais son idée, assure-t-il, avait enthousiasmé John Ciaccia, alors ministre des Relations internationales, de l’Immigration et des Communautés culturelles.

Le jour du retour, il s’est présenté à l’aéroport de Varadero à 5 h 30 du matin. Avec son Stetson, ses bottes, son ghetto blaster, sa bouteille de rhum entamée et des glaçons dans un sac de plastique. Un peu fatigué (il avait passé toute la nuit à faire ses bagages, à chercher ses clés et à faire la route entre La Havane et Varadero), il semblait pourtant d’excellente humeur.

À 11 h, nous étions toujours là, moi à siroter mon quatrième café en méditant sur la ponctualité socialiste, lui à chantonner du Elvis en buvant son cinquième Cuba libre.

À midi, après une demiheure de vol en direction de Montréal, notre Iliouchine a mis le cap sur La Havane, à cause d’un ennui mécanique. À 19 h, on nous a annoncé que, comme nous ne pouvions repartir avant le lendemain, Cubana s’affairait à nous trouver des chambres d’hôtel. Pendant que les autres passagers parlaient de recours collectif, Côté, lui, planifiait déjà la soirée.

À 21 h, il est venu me chercher à mon hôtel. Pour me remonter le moral, il avait fouillé dans ses échantillons et s’était affublé d’un smoking jaune citron assorti d’une chemise à jabot rose saumon…

À son retour à Montréal, des piles de messages l’attendaient. On lui proposait de vendre aux Cubains des caisses de vins français et italiens (des invendus de la SAQ), des refroidisseurs d’eau, 700 pneus, 57 000 montres, 50 000 paires de lunettes solaires, 500 camions, du bois d’oeuvre et 35 conteneurs de peinture…

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