Emploi : la guerre des chiffres

L’économie québécoise a-t-elle ajouté 47 800 emplois en 2013, comme le prétend le gouvernement, ou a-t-elle perdu 66 800 emplois à temps plein, comme le clame l’opposition ? La réponse à cette question est devenue un enjeu électoral, explique le blogueur Pierre Duhamel.

Blogue EconomieL’économie québécoise a-t-elle ajouté 47 800 emplois en 2013, comme le prétend le gouvernement, ou a-t-elle perdu 66 800 emplois à temps plein, comme le clame l’opposition ?

La réponse à cette question est devenue un enjeu électoral, et on se fait fort d’opposer des données publiées par l’Institut de la statistique du Québec et celles de l’Enquête sur la population active (EPA) de Statistique Canada.

Précisons d’abord trois choses : ces deux chiffres sont bons, ils proviennent de la même enquête de Statistique Canada, et les deux méthodes sont utilisées par les deux agences de statistiques. Il ne s’agit pas d’une bataille de statisticiens, mais d’une bataille de politiciens.

Il est de bon ton de dire que l’enquête mensuelle de Statistique Canada est peu fiable et que ses résultats sont trop volatils pour être pris au sérieux. C’est ici affaire de jugement.

Les financiers, par exemple, accordent une grande importance aux données mensuelles, qui sont les premières à saisir le pouls de l’économie. Avant d’avoir un portrait de l’évolution de l’économie dans son ensemble (PIB) ou des exportations, l’EPA s’impose comme un indicateur incontournable pour indiquer si l’économie va bien ou traîne de la patte. Des décisions d’achats ou d’investissements dépendent de ces données, et il n’est pas rare que la Bourse se requinque (ou plombe) le vendredi matin, où les données du marché de l’emploi sont divulguées.

Il ne faut pas pour autant prendre ces données pour de l’argent comptant. Ces données mensuelles proviennent d’un sondage national réalisé auprès de 56 000 ménages (plus de 100 000 Canadiens), dont environ 10 000 ménages du Québec. La marge d’erreur est importante.

Pour le Québec, on considère que le marché de l’emploi n’a pas bougé de façon significative si les données varient entre un ajout ou une baisse de 15 200 emplois.

Début mars, Statistique Canada annonçait qu’il y avait 26 000 emplois de moins au Québec en février. Ce chiffre est à l’extérieur de la marge d’erreur, et tout indique que l’économie québécoise a perdu des emplois le mois dernier. Elle pourrait en avoir perdu entre 40 000 (26 000 + 15 000) et 10 000 (26 000 – 15000).

Pour atténuer cette volatilité et mesurer la tendance du marché du travail pendant la même année, Statistique Canada mesure les fluctuations mensuelles.

Selon cette méthode, l’économie du Québec a ajouté 3 900 emplois au total en 2013. Ce qui faisait dire à Statistique Canada, dans son bilan de l’année 2013, que «comparativement à 12 mois plus tôt, l’emploi était pratiquement inchangé au Québec. Le taux de chômage n’a pas beaucoup varié non plus, se fixant à 7,7 % en décembre.»

Le Parti libéral retient que l’économie du Québec a néanmoins perdu 66 800 emplois à temps plein en 2013.

Pour obtenir les 47 800 nouveaux emplois créés en 2013, le gouvernement du Québec compare la moyenne annuelle des emplois de chacun des mois de 2012 à la moyenne annuelle de tous les mois de 2013.

Il y avait, en 2013, une moyenne de 4 032 000 personnes au travail au Québec, contre une moyenne de 3 984 000 en 2012. On peut donc aussi affirmer qu’il s’est ajouté 48 000 emplois l’an dernier, comparativement à 2012.

C’est la méthode utilisée par l’Institut de la statistique du Québec dans son État sur le marché du travail 2013. Cette méthode a l’avantage de permettre une meilleure analyse sur une longue période.

Cette méthode a aussi ses défauts. Elle accorde une grande importance aux résultats de l’année 2012 et elle ne permet pas de repérer rapidement les changements dans le marché du travail.

Cela pourrait déjà être amélioré si on tenait compte des deux premiers mois de 2014. Si on appliquait la même méthode pour comparer les périodes allant de mars 2012 à février 2013 et de mars 2013 à février 2014, le Québec n’aurait ajouté que 27 600 emplois sur une base annuelle.

C’est un bilan inférieur aux engagements électoraux des trois partis : 34 400 pour le PQ (172 000 emplois en 5 ans),  50 000 pour le PLQ (250 000 en 5 ans) et 52 500 pour la CAQ (210 000 en 4 ans).

* * *

À propos de Pierre Duhamel

Journaliste depuis plus de 30 ans, Pierre Duhamel observe de près et commente l’actualité économique depuis 1986. Il a été rédacteur en chef et/ou éditeur de plusieurs publications, dont des magazines (Commerce, Affaires Plus, Montréal Centre-Ville) et des journaux spécialisés (Finance & Investissement, Investment Executive). Conférencier recherché, Pierre Duhamel a aussi commenté l’actualité économique sur les ondes du canal Argent, de LCN et de TVA. On peut le trouver sur Facebook et Twitter : @duhamelp.

7 commentaires
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Je m’abstiendrai de mettre les pieds dans le plat ou d’ajouter ma voix dans ce débat, quant à savoir quels chiffres sont les plus fiables ou les plus emblématiques ou les plus justes pour départager laquelle des formations politiques a le plus raison d’extraire telles données de tel indicateur plutôt que d’un autre ; s’il est plus convenable à priori de fonder ses calculs sur une base données mensuelle ou bien sur une pondération annualisée, s’il faut privilégier l’Enquête sur la population active ou s’il faut se satisfaire du seul le bulletin annuel de l’état du marché du travail.

Ce qui me semble un peu plus excitant, ce que les gens souhaitent savoir, comme enjeux électoraux, c’est quelle politique est la plus propice pour créer des emplois. Quelle politique il faut mettre en œuvre pour créer de préférence des emplois de qualité à plein temps, de préférence une masse critique d’emplois durables, de préférence des emplois diversifiés, de préférence des emplois bien répartis sur le territoire et sur l’ensemble des régions.

À ce titre nous disposons de quelques informations : La CAQ a son projet Saint-Laurent, QS son programme en environnement, le PLQ sont plan nord plus et le PQ a entre autre sa cimenterie en Gaspésie, son électricité pas chère pour Alcoa et de vastes ambitions pour le pétrole de fracturation notamment à Anticosti.

Est-ce que les arguments des uns et des autres sont suffisants pour faire frémir quelconque de ces bases de données pour nous assurer et surtout nous rassurer quant au fait que ces prochaines années ne ressembleront pas aux années précédentes ?

Ce qui m’intéresse personnellement, ce qui oriente plutôt mon champ de réflexions, ce sont les conditions et les facteurs qui sont propices à la création de richesse, ce qui signifie encore de la création d’emplois. Ces facteurs peuvent sans-doute varier selon les endroits. Lorsque d’une manière générale, il importe de faire un très bon usage de toutes les ressources. Ce qui signifie bien sûr les ressources naturelles, énergétiques, industrielles, etc., mais encore, une bonne gestion du temps, des ressources humaines et aussi de l’argent, ce qui inclus l’argent public bien évidemment. Puisque l’argent public bien alloué et bien administré contribuera significativement à ces créations.

— Pour moi, ce qui compte, c’est que l’argent soit dépensé où il faut, lorsqu’il faut et à qui de droit. Reste donc à savoir qui est le mieux placé actuellement pour combler toutes mes attentes et mes aspirations. Évidemment, j’ai ma petite idée, mais personne ne le saura !

(Désolé, méchante tablette ou mauvais bouton…)

Les statisticiens calculent des données et préparent des tableaux. Les politiciens, les militants et les stratèges prennent les chiffres, et les parties des tableaux utiles pour étayer un point de vue partisan.

Jusque là, rien à redire, c’est la réalité, et personne n’est dupe….

Là où, nous pourrions être étonnés, choqués ou même dégoûtés, c’est de voir des soi-disant journalistes, qui DEVRAIENT être les gardiens d’une véritable démocratie pour le bénéfice des citoyens moins instruits ou plus susceptible d’être embrouillés par de la désinformation.

Ne vous méprenez pas, je trouve VOTRE ARTICLE tout à fait clair et explicatif et je vous en remercie.

Seul Bémol, selon moi c’est la phrase: « » »Les financiers, par exemple, accordent une grande importance aux données mensuelles, qui sont les premières à saisir le pouls de l’économie. » »’ Je crois plutôt que les financiers et, surtout les spéculateurs, sont pressés de voir ces données afin de tenter d’évaluer l’impact que leur lecture aura sur les investisseurs en général… Afin de tenter de profiter de la fluctuation de la bourse…

Travail qui ne produit pas vraiment de la richesse… Par contre, aux rémunérations qu’ils soutirent à leur clientèle, ils augmentent le P.I.B. !!!!

Je ne suis pas vraiment surpris des statistiques catastrophiques sur l’emploi au Québec:

http://blogues.journaldemontreal.com/iedm/finance/lemploi-au-quebec-sur-une-pente-dangereuse/

EXTRAIT:

INSTITUT ÉCONOMIQUE DE MONTRÉAL
L’emploi au Québec : sur une pente dangereuse
MICHEL KELLY-GAGNON – 17 MARS 2014
Les « deux solitudes » au Canada existent aussi dans le marché du travail… malheureusement pour le Québec.

Les plus récents chiffres de Statistique Canada sur l’emploi démontrent une tendance fort différente quant à la nature des emplois créés au Québec (lorsqu’il y en a), versus le reste du Canada.

Le Québec perd des emplois dans le secteur privé à un rythme inquiétant, tout en créant des emplois publics… à un rythme tout aussi inquiétant!

Ottawa a réussi à éliminer 41 300 emplois au gouvernement au cours des 12 derniers mois, pendant que le secteur privé au pays créait 128 500 emplois. Au Québec, le secteur privé a perdu 26 100 emplois durant la même période, pendant que le gouvernement ajoutait 14 800 nouveaux salariés sur sa liste de paye.

Comme le souligne le blogueur Jérôme Lussier, le Québec perd près de deux emplois du secteur privé pour chaque emploi créé au gouvernement.

À ce rythme, tous les travailleurs de la province, sans exception, devraient travailler pour le gouvernement du Québec d’ici… 2110 environ. Il s’agit bien sûr d’une métaphore, mais elle illustre la tendance en cours.

Fin de l’extrait.

Bref, l’influence du parti québécois sur l’emploi au Québec a été épouvantable et pour tromper les Québécois et leur donner l’illusion que tout va bien, eh bien les péquistes créent des emplois artificiels de fonctionnaires pendant que l’emploi dans le privé (les VRAIS emplois!!!) stagne et/ou diminue.

Rappelez-vous à quel point ils ont créé la panique et l’affolement dans tous les milieux économiques lorsqu’ils ont pris le pouvoir. L’impression de pédantisme et de dogmatisme anti-secteur privé est demeurée et nous en sommes à en constater les effroyables dégâts.

Imaginez maintenant s’il fallait qu’ils nous annoncent un référendum…

¸Va donne froid dans le dos hein?

Il faut immédiatement foutre ces incompétents à la porte!!! Il y a de la survie économique de la nation québécoise.

Une chose est certaine; le Québec créera de moins en moins d’emplois, faute d’une croissance démographique adéquate. D’autant plus que le PQ s’exerce à freiner les attitudes des québécois de souche envers l’immigration.

« Cette méthode [moyenne annuelle] a aussi ses défauts. Elle accorde une grande importance aux résultats de l’année 2012 et elle ne permet pas de repérer rapidement les changements dans le marché du travail. » La méthode de l’EPA en ce qui concerne les changements rapides du marché du travail n’est pas mieux. Selon Statistique Canada l’erreur type pour les données mensuelles oscille autour de 29 000 emplois. Appliqué au Québec, ce résultat peut donner d’énormes distorsions comme l’explique Statistique Canada :

« Pour illustrer comment on peut interpréter ces intervalles de confiance, on considère deux exemples récents de variation mensuelle de l’emploi, de juillet 2013 à août 2013 et de décembre 2013 à janvier 2014.

Le communiqué du Quotidien de l’EPA diffusé pour le mois de référence d’août 2013 a révélé que l’emploi avait augmenté de 59 000 de juillet à août. Compte tenu de l’erreur type de 28 900, l’intervalle de confiance de 68 % pour cette estimation se situait entre des gains d’emplois de 30 100 et de 87 900, l’intervalle de confiance de 90 % se situait entre des gains d’emplois de 12 760 et de 105 240, et l’intervalle de confiance de 95 % se situait entre des gains d’emplois de 1 200 et de 116 800 emplois.

Il est donc possible de déduire avec 95 % de certitude que, sur une base nette, l’emploi a augmenté de juillet à août. La mesure dans laquelle la croissance de l’emploi a été forte au cours de ce mois est cependant moins certaine.

En ce qui concerne la période plus récente allant de décembre 2013 à janvier 2014, il y a davantage d’incertitude sur la question de savoir si l’emploi a augmenté ou diminué. Cette incertitude est due au fait que l’estimation de 29 000 de la variation de l’emploi était plus faible. Elle était en effet significative sur le plan statistique au niveau de 68 %, mais pas aux niveaux de 90 % ou 95 %. »

Il faut donc être patient et attendre plutôt l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH) publié avec un retard de quelques mois, mais dont les données proviennent d’un recensement auprès des entreprises ce qui laisse une marge d’erreur pratiquement nulle.

Pour faire suite au commentaire qui précède, l’écart type pour le Québec est de 15 200 – ce qu’a expliqué Pierre Duhamel dans son article – avec un intervalle de confiance à 68 %. Sur un intervalle de confiance à 95 %, l’erreur type double (1.96) ce qui nous donne 30 400 (29 792 ). Vu que l’EPA pour le mois de février a donné une perte de 26 000 emplois et que si on utilise l’intervalle de confiance à 95 %, on constate qu’il se peut que la perte ait été de 56 400 (55 792) emplois, mais aussi qu’il y ait eu un gain de 4 400 (3 792) emplois. On peut conclure comme l’explique Statistique Canada que l’estimation est significative au niveau de 68 %, mais pas au niveau de 95 %.

Ça donnerait quoi comme stats au Québec si on enlevait les emplois de fonctionnaires inutiles qu’a créé le Parti québécois?