[Entrevue] Diane Lemieux : la lionne sort ses griffes

Près de trois ans après sa nomination à la présidence de la Commission de la construction du Québec, Diane Lemieux s’apprête à donner un grand coup de balai dans l’industrie qu’elle dirige. Et prépare une véritable révolution…

« Ce n'est pas la Commission qui embauchera les travailleurs, elle agira comme facilitateur », dit Diane Lemieux. (Photo © Christian Blais)
« Ce n’est pas la Commission qui embauchera les travailleurs, elle agira comme facilitateur », dit Diane Lemieux. (Photo © Christian Blais)

Il n’y a pas si longtemps, mieux valait faire partie d’un syndicat affilié à la FTQ-Construction si on voulait travailler sur un chantier de la Côte-Nord ! En 2010, des travailleurs dénonçaient à l’équipe d’Enquête (SRC) les pratiques musclées de Bernard « Rambo » Gauthier, représentant de la puissante section locale 791 des opérateurs de machinerie lourde à Sept-Îles, pour favoriser des employés de la FTQ. Ce n’était, allait-on apprendre plus tard, qu’un cas de manœuvres d’intimidation parmi d’autres sur les grands chantiers de construction du Québec.

À compter du 9 septembre, c’est la Commission de la construction du Québec (CCQ), organisme qui chapeaute et réglemente ce secteur névralgique de l’économie, qui s’occupera du placement des travailleurs. Une petite révolution.

Depuis près de 40 ans, les puissants syndicats de la construction décidaient de qui allait travailler sur quels chantiers. Selon Diane Lemieux, présidente de la CCQ, cette mainmise des syndicats ne pouvait plus durer. « Des travailleurs et des employeurs sont écœurés de l’intimidation, dit-elle. Non seulement les syndicats imposaient leurs membres, mais il arrivait même qu’ils imposent le nombre de travailleurs ! »

La CCQ, qui gère entre autres les régimes d’assurance et de retraite de 165 000 travailleurs, a mis en place une plateforme Web où les employeurs exprimeront leurs besoins de main-d’œuvre (compétences requises, horaires du chantier, etc.) et où les travailleurs, inscrits d’office, pourront mettre leurs aptitudes en valeur s’ils le désirent. Fini les manœuvres pour bloquer les enquêtes ou pour donner des cartes de qualification aux amis des uns et des autres, assure la présidente.

Photo © Christian Blais
Photo © Christian Blais

Près de trois ans après sa nomination à la tête de la CCQ par le gouvernement libéral de Jean Charest, Diane Lemieux, ancienne ministre et femme forte du Parti québécois, dresse un premier bilan de sa présidence. L’actualité l’a rencontrée au siège social de l’organisme, à Montréal.

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La Commission de la construction du Québec s’apprête à prendre en charge le placement des travailleurs sur les chantiers. Êtes-vous prêts ?

Nous n’allons pas détricoter en quelques jours des façons de faire établies depuis longtemps. Il y a du « placement syndical » dans la construction depuis plus de 40 ans.

Il est normal que des représentants syndicaux veuillent que leurs membres travaillent, mais il est inadmissible que cela soit obtenu sous la contrainte. Non seulement ils imposaient leurs propres membres, mais il arrivait qu’ils imposent le nombre de travailleurs sur le chantier.

Ce n’est pas la Commission qui embauchera les travailleurs, elle agira comme facilitateur. Nous avons mis en place le Carnet référence construction, une plateforme Web où les employeurs expriment leurs besoins de main-d’œuvre et où les travailleurs mettent leurs compétences en valeur. Les associations syndicales peuvent proposer des candidats, mais les employeurs qui le désirent peu-vent choisir eux-mêmes leurs travailleurs, sans l’intermédiaire des syndicats. Cela était difficile auparavant, surtout dans certains métiers où la grande majorité des travailleurs adhèrent au même syndicat.

Dans quel état avez-vous trouvé la CCQ lorsque vous en avez pris la tête ?

L’organisme avait perdu ses repères. Les associations patronales et syndicales représentées au conseil d’administration avaient l’impression que la Commission leur appartenait. Il leur arrivait de s’entendre entre elles pour légitimer certaines façons de faire. Par exemple, j’ai récemment pris connaissance d’une pratique administrative au sujet des certificats de qualification — les « cartes de compétence », obligatoires pour tous les travailleurs de la construction. Nos inspecteurs accordaient un délai de 60 jours à ceux qui se faisaient prendre sans un tel certificat sur un chantier, pour qu’ils puissent se conformer aux règles. Un travailleur sans certificat de qualification travaille forcément au noir. C’est inadmissible pour la société en général, mais ça pénalise aussi les entreprises concurrentes, qui elles se conforment aux règles.

Nous prenons en faute 15 000 travailleurs en moyenne par année. Pourtant, à peine 5 000 étaient poursuivis. L’octroi de délai, c’est terminé. Depuis le 13 mai dernier, ceux qui n’ont pas de certificat verront leur cas soumis au Directeur des poursuites criminelles et pénales.

Quel bilan peut-on tirer de votre lutte contre le travail au noir ?

La situation s’améliore. Au début des années 1990, on déclarait en moyenne 380 heures travaillées pour la construction d’une maison neuve. On en déclare aujourd’hui 800.

Nous essayons de débusquer les stratégies utilisées par les entrepreneurs qui omettent de déclarer des heures travaillées, embauchent des travailleurs non qualifiés ou font de fausses faillites, avec la complicité de leurs employés, pour fuir leurs responsabilités. Nous ne faisons pas nécessairement plus d’enquêtes, mais nous agissons plus stratégiquement en ciblant les endroits et situations où le potentiel de malversation est plus élevé.

LA CCQ EN QUELQUES CHIFFRES

1 000 employés

4 associations patronales membres

5 syndicats membres

25 000 employeurs

165 000 travailleurs

29 métiers

Ce que vous entendez à la commission Charbonneau vous décourage-t-il ?

Il faut de la « swing » pour ne pas être perturbée par chaque déclaration, chaque témoignage. Mais comme société, nous sommes en train d’écrire une page d’histoire. Les changements culturels, légaux et réglementaires qui accompagneront la commission Charbonneau seront porteurs pour l’avenir.

La réputation de l’industrie est-elle irrémédiablement entachée ?

Non, mais les Québécois doivent sentir qu’il y a une nette évolution dans les mentalités et les pratiques. Pour ce faire, les organisations patronales et syndicales qui travaillent dans le secteur de la construction doivent répondre à certaines questions : leurs réactions sont-elles exemplaires quand certains de leurs membres défient les lois ? Comment doivent-elles agir envers les membres qui causent des problèmes ?

Environ 85 % des entreprises du secteur de la construction ont moins de cinq employés. De nombreux entrepreneurs sont à la tête de petites entreprises familiales. Ces gens-là sont les premiers à souffrir de la réputation salie de leur secteur d’activité. Ils se demandent comment lui redonner une bonne image.

Selon Statistique Canada, le coût unitaire de main-d’œuvre — le rapport entre salaire et productivité — a augmenté de 23,8 % dans la construction de 2007 à 2012, comparativement à 8,7 % pour l’ensemble de l’économie québécoise. La construction semble coûter cher aux Québécois…

C’est à l’industrie de répondre à ce type de questions. Je ne peux pas parler en son nom. La CCQ n’a qu’un pouvoir réglementaire.

Il faut aborder les questions de productivité et d’efficience du secteur de la construction. L’un des enjeux des dernières négociations et du mouvement de grève des syndicats portait justement sur l’organisation du travail et la rémunération du travail la fin de semaine. Par ailleurs, la commission Charbonneau nous apprend qu’il y a eu une surenchère et une hausse des coûts à cause de la collusion et de la corruption.

Quel bilan faites-vous de ce que la CCQ a accompli depuis 40 ans ?

Le Québec a transformé une main-d’œuvre de « jobbeux » en travailleurs plus stables, plus fidèles à l’industrie et mieux formés. Et nous sommes aujourd’hui capables de déterminer nos besoins futurs et les métiers qui ont de l’avenir. La construction est devenue un milieu attrayant pour les jeunes.

Quels seront les prochains défis de la CCQ ?

Il y aura beaucoup de départs à la retraite au cours des prochaines années et il faut assurer le renouvellement de la main-d’œuvre. L’industrie devra aussi intégrer davantage les femmes, les immigrants et les autochtones. Seul 1,3 % des travailleurs de la construction au Québec sont des femmes, contre 6 % en Alberta.

Votre expérience politique vous a-t-elle préparée à relever ce défi ?

Oui, parce que j’ai appris à gérer la complexité. Comme en politique, rien n’est simple, il y a peu de lignes droites et il faut manœuvrer entre le formel et l’informel. Dans les deux milieux, on doit temporiser entre des intérêts divergents, de multiples interventions, et respecter ce que la loi dit et ce qu’elle ne dit pas.

Vous arrive-t-il de songer à un retour en politique ?

J’y ai renoncé pour de bon. La politique n’est pas une fin en soi. Ici, j’ai le meilleur des deux mondes, avec une organisation d’une belle ampleur et un pied dans la politique, au sens large du terme. J’aime beaucoup ça, même si c’est un milieu hyper-macho !

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QUE FAIT LA CCQ ?

• Elle chapeaute et réglemente la construction, secteur d’activité qui compte pour 14 % de l’économie québécoise.

• Elle gère les régimes d’assurance et de retraite de quelque 165 000 travailleurs.

• Elle a un rôle d’enquête au pénal (intimidation, discrimination) et d’inspection sur les chantiers (certificats de qualification, application de la convention collective).

• Elle atteste la qualification de sa main-d’œuvre.

• Elle supervise le scrutin d’allégeance syndicale.

UN PEU D’HISTOIRE

La CCQ (Commission de la construction du Québec) a pris la relève, en 1987, de l’Office de la construction du Québec, créé en 1975, un an après le saccage du campement des travailleurs du chantier de la Baie-James.

Les luttes intersyndicales tendues avaient culminé à la Baie-James. La Commission d’enquête sur l’exercice de la liberté syndicale dans l’industrie de la construction (commission Cliche) avait recommandé au gouvernement Bourassa de créer un Office de la construction du Québec, pour gérer les conditions de travail entre associations patronales et syndicales, les régimes d’avantages sociaux et de retraite.

La CCQ fait participer davantage les parties patronales et syndicales et a pris en main la question de la certification professionnelle des travailleurs de la construction.

 

FALLAIT-IL ABOLIR LE PLACEMENT SYNDICAL ?

Malgré les quelques dérapages qui ont fait les manchettes il y a quelques années, le placement syndical des travailleurs de la construction demeure très efficace, estime Jean Charest, professeur et directeur de l’École de relations industrielles de l’Université de Montréal. Et la décision de la Commission de la construction du Québec (CCQ) de s’occuper dorénavant du placement des travailleurs est « une hérésie de fonctionnaires qui ne comprennent pas comment ça marche sur les chantiers », tranche-t-il.

« Un entrepreneur de Montréal qui a besoin de 32 briqueteurs pour deux semaines à Sept-Îles s’adresse inévitablement aux syndicats de la Côte-Nord pour les trouver, explique Jean Charest [qui n’a jamais été premier ministre du Québec…]. Les syndicats ont leurs listes de membres. Ils connaissent leurs travailleurs. »

Ce placement syndical ne touche pas la majorité des chantiers. Loin de là. Les entrepreneurs n’y ont recours que lorsqu’ils obtiennent de très gros contrats — un barrage, un amphithéâtre… — hors des grands centres, soit 10 %. « C’est un mythe de penser que les syndicats ont la mainmise sur le placement de la main-d’œuvre », dit-il.

En fait, la vaste majorité des entrepreneurs se chargent eux-mêmes d’embaucher leur personnel. « Ils ont souvent leurs gars depuis des années et se fient à leur savoir-faire », explique Jean Charest.

Depuis la naissance du mouvement syndical, au début du siècle dernier, les syndicats ont pour tâche de trouver du travail à leurs membres. « Diane Lemieux s’attaque à quelque chose d’implanté depuis très longtemps », dit Jean Charest, qui concède tout de même que le placement syndical peut mener à certaines dérives : harceler les entrepreneurs qui font affaire avec le « mauvais » syndicat, empêcher un ouvrier d’un autre syndicat de travailler sur un chantier, obliger un entrepreneur à embaucher plus de travailleurs qu’il n’en a besoin…

Plutôt que de prendre en charge le placement des travailleurs, la CCQ aurait pu « jouer davantage à la police », poursuit-il. Au lieu de cela, elle sort l’artillerie lourde. « C’est comme si un patron devait appeler Emploi-Québec chaque fois qu’il veut embaucher une secrétaire ! »

Quant à savoir comment désormais le placement se fera concrètement sur le terrain, cet expert en relations industrielles nage en plein mystère. Selon lui, le projet de loi 33 — qui élimine le placement syndical — a été tellement modifié au fil des mois qu’il est difficile de savoir exactement de quoi il retourne. « Je ne suis pas optimiste du tout pour la suite des choses. »

Daniel Chrétien