Travaillerons-nous plus ou moins dans l’avenir ?

Il y a 80 ans, John Maynard Keynes, l’un des économistes les plus importants du XXe siècle, prédisait que la semaine normale de travail passerait à 15 heures en 2030. Pronostic réaliste ou complètement farfelu ?

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Photo : Getty Images

En 1930, John Maynard Keynes, l’un des économistes les plus importants du XXe siècle, avait fait ces deux prédictions ambitieuses sur l’économie de 2030 :

  • Le niveau de vie moyen des gens serait multiplié par 8 ;
  • Le nombre d’heures travaillées par semaine serait de 15 en moyenne.

Blogue EconomieDans les deux cas, ces prédictions étaient, à mon avis, très près de la réalité du début du XXIe siècle dans le monde occidental.

En ce qui concerne sa première prédiction, au Canada, le PIB réel par habitant est passé d’environ 6 000 dollars en 1935 à 39 370 dollars par habitant en 2011, soit une multiplication par 6,6. Selon la croissance d’ici 2030, la prédiction de Keynes pourrait être extrêmement proche de la réalité.

Pas trop mal pour une prophétie faite il y a 80 ans ! Cette prévision d’une immense croissance des revenus de la part Keynes était d’ailleurs spécialement courageuse, si l’on considère qu’il l’a énoncée en pleine Grande Dépression.

Du côté de sa deuxième prédiction, à première vue, il avait complètement tort. En effet, le nombre d’heures travaillées au Canada est passé de 39,9 heures par semaine en 1961 à 32,8 heures en 2013 ; ainsi, nous sommes encore très loin de la baisse à 15 heures.

Mais explorons cette prédiction plus en détails. Pour commencer, pourquoi entrevoyait-il une telle baisse du nombre d’heures travaillées ? Essentiellement, il prévoyait que l’effet de richesse l’emporterait sur l’effet de substitution.

J’explique mon jargon d’économiste. Si le salaire horaire augmente, le nombre d’heures travaillées diminuera, étant donné que les gens doivent travailler moins pour obtenir le même revenu. C’est l’effet de richesse.

Par contre, le salaire horaire représente aussi le coût d’une heure de loisir — ainsi, lorsque que le salaire augmente, les gens diminueront le nombre d’heures consacrée aux loisirs et augmenteront le nombre d’heures travaillées. C’est l’effet de substitution.

Puisque le nombre d’heures travaillées est resté plutôt stable, tandis que le niveau de vie s’est multiplié plusieurs fois, la plupart des économistes ont conclu que ces deux effets ont eu environ la même force, s’annulant donc l’un et l’autre.

Je suis en désaccord avec cette conclusion et je crois que Keynes avait raison : l’effet richesse, qui amène une baisse des heures travaillées, l’a emporté.

Les gens consacrent au travail un pourcentage d’heures beaucoup plus bas de leur vie aujourd’hui qu’en 1930. Cela est surtout causé par la grande progression de l’espérance de vie.

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Au Canada, cette espérance de vie à la naissance est passée de 59 ans (en 1930) à 81 ans (en 2009). Ainsi, en 1930, les Canadiens entraient sur le marché du travail avant la vingtaine et y restaient presque jusqu’à leur mort, à 59 ans.

Faisons un calcul rudimentaire. En prenant le nombre d’heures travaillées en 1961 (39,9 heures par semaine) et en faisant l’hypothèse que les gens restent éveillés 16 heures par jour en moyenne, nous obtenons le résultat suivant : les Canadiens de 1930 travaillaient en moyenne 96 500 heures sur un nombre total de 345 000 heures de vie. C’est donc dire que 28 % de leurs heures éveillées étaient dédiées au travail.

Aujourd’hui, les Canadiens entrent sur le marché du travail significativement plus tard et y restent, en moyenne, jusqu’à 63 ans, pour ensuite profiter d’une retraite de 17 ans en moyenne.

Conséquemment, en faisant le même calcul — mais en prenant le nombre d’heures travaillées en 2013 (32,8 heures) —, nous arrivons au constat suivant : les Canadiens travaillent maintenant environ 71 600 heures sur un nombre total de 473 000 heures de vie, donc 15,1 %.

Cette baisse du temps de travail tout au long de la vie est équivalente à passer d’une semaine de 40 heures par semaine à une semaine de 22 heures. Nous ne sommes donc pas si loin que ça de la prédiction de Keynes.

Ainsi, Keynes avait raison : l’effet richesse l’a emporté sur l’effet de substitution. Les gens, plus riches, ont décidé de travailler moins. Néanmoins, soit parce qu’ils ont fait ce choix, soit parce qu’ils ont été forcés par le marché du travail, ils ont concentré leur temps de loisir supplémentaire à la fin de leur vie.

Mais qu’en sera-t-il en 2030 ? En 2130 ? Est-ce que cette tendance se maintiendra ?

Au cours des 15 prochaines années, en raison de la précarité structurelle des finances publiques causée par le vieillissement de la population, il serait surprenant que les Québécois et les Canadiens réussissent à travailler moins d’années et moins d’heures.

Au cours des 100 années suivantes, par contre, je crois que la tendance se maintiendra. Le niveau de vie et l’espérance de vie continueront d’augmenter, et l’effet richesse continuera de l’emporter. Les générations futures travailleront donc un pourcentage de moins en moins grand de leurs heures de vie.

* * *

Alexis Gagné est analyste stratégique à la Fondation Chagnon, qui vise à prévenir la pauvreté en misant sur la réussite éducative des enfants du Québec. Les opinions exprimées ici sont purement les siennes.

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Considérant qu’en 1914 le pouvoir d’achat d’un dollar était environ de 18 fois supérieur à ce qu’il est actuellement, je n’ai pas le chiffre de 1930, je conjecture cependant que le dollar de cette époque devait probablement valoir entre 13 et 15 fois plus en terme de pouvoir d’achat que ce qu’il vaut maintenant.

Si on décidait de coupler comme vous le faites, la valeur du PIB au pouvoir d’achat du dollar, c’est conjecturalement un PIB per capita qui devrait se situer dans une fourchette de 78000 à 90 000 dollars pour que votre démonstration soit vérifiée.

C’est oublier également l’accroissement de la population. Plus la population augmente vite et plus le PIB par personne aura tendance à diminuer proportionnellement, à moins que l’accroissement de la richesse ne soit constamment largement supérieur à l’inflation.

Aussi si le PIB s’est accru, il n’est pas acquis que le niveau de vie se soit réellement multiplié par six ou par sept lorsque rien n’indique qu’il le soit de huit d’ici 2030. Pourtant, si on observe le salaire ouvrier au début du 20ième siècle (variable selon les provinces), lorsque comparé aux salaires minimum en vigueur actuellement. Les salaires les plus bas se sont bonifiés de 40 à 50 fois tout dépendant des provinces.

En plus, puisque nous sommes confrontés précisément au réel, nous savons parfaitement que le pouvoir d’achat n’est pas réparti uniformément dans la population, comme il n’en est rien non plus pour ce qui a trait à l’espérance de vie proprement dite, de tous les gens.

Le nombre d’heures travaillées doit selon moi être calculé sur le nombre d’années travaillées et non pondérées par rapport à la durée de la vie proprement dite. Car pour arriver à ce chiffre de l’ordre de 15 heures par semaines, il faudrait considérer que les gens ne prennent jamais leur retraite. Dans ce cas la rémunération des gens serait constante et les gens tireraient de leur revenu horaire un revenu ou un pouvoir d’achat calculé au minimum sur le double de ce qu’ils perçoivent présentement.

Hors, il n’est pas certain que les gens soient prêts à travailler ou aptes au travail jusqu’à 70 ou 80 ans, même si en contrepartie, ils sont assurés de travailler deux ou trois fois moins par semaine pendant toute leur vie.

Quant à la structure même de l’économie, elle a bien évolué depuis quelques 80 ans. Lorsque ce qui motive de temps moindres passé au travail, c’est essentiellement l’accroissement constant de la productivité. Tout comme l’accroissement du nombre proprement dit de main-d’œuvre. Tout comme l’accroissement relatif de l’offre de produits ou encore de toutes sortes de services.

À ce titre, il n’est nullement certain que le concept de rémunération horaire du travail tienne « ad vitam aeternam ». Surtout lorsque de nombreux offices pourraient astucieusement être avantageusement remplacés par des robots qui travailleront gratuitement sans discontinuer 24 heures par jours tous les jours pour toute la durée de leur vie utile.

C’est pourquoi, je conçois plutôt que les humains gageraient beaucoup à travailler autrement. Pour le plaisir et non pas pour l’argent. Devant cette concurrence cyber-robotique nous allons devoir apprendre à vivre très différemment.

J’ai de la difficulté à m’expliquer comment on peut arriver à une moyenne 96 500 heures travaillées pour des travailleurs de 1930 en se basant sur une moyenne d’heures travaillées de 1961 !

Les données pour les heures travaillées de 1961 sont malheureusement les plus anciennes que j’ai pu trouver. C’est donc évidemment un estimé très rudimentaire, mais qui est tout de même, à mon avis, fort intéressant. J’ai très peu de doute que ma conclusion centrale aurait été changé peu importe la précision de l’estimé, c’est-à-dire que nous passerons un moins grand pourcentage de notre vie au travail que nos grands parents et ce, parce que nous pouvons nous le permettre.

Pour que l’estimé du nombre d’heures de travail au long d’une vie soit précis, j’aurais d’ailleurs du faire la somme des moyennes d’heures pour chacune des années dont ma personne fictive aurait été sur le marché du travail.

« Pour que l’estimé du nombre d’heures de travail au long d’une vie soit précis, j’aurais d’ailleurs du faire la somme des moyennes d’heures pour chacune des années dont ma personne fictive aurait été sur le marché du travail. » C’est ce que je me disais après la lecture du texte. J’ai donc fait quelques recherches et le mieux que j’ai pu trouver pour la période des années trente et quarante, c’est l’Annuaire du Canada avec seulement comme statistique les métiers et leurs équivalents en temps de travail, souvent avec des variations du genre 45-50. Rien qui se rapproche en nombre d’heures travaillées.

L’exercice était compliqué et je crois comme vous que nous passerons et nous avons passé « un moins grand pourcentage de notre vie au travail que nos grands parents »

@ Alexis Gagné,

Pardon de m’inviter dans ce formidable débat…. Mais….

Considérant le tableau intitulé « Salaires et heures de travail de différents métiers et d’ouvriers d’usine non spécialisés dans certaines villes du Canada, 1936 » publié par Statistique Canada qui peut être consulté à l’adresse suivante :
http://www65.statcan.gc.ca/acyb02/1937/acyb02_19370782002a-fra.htm

Étant donné que le nombre d’heures travaillées pouvait varier de 40 à 60 heures/semaines, il est possible toutefois de relever que pour la majorité des métiers répertoriés, le temps passé au travail oscillait entre 44 et 48 h/semaines.

Ainsi une fourchette dans les années 30, comprise entre 2300 et 2500 heures travaillées par ans est selon moi raisonnable.

Vous évaluez dans ces mêmes années, l’espérance de vie à 53 ans et faites mention de 345 000 heures de vies, qui d’après mes calculs correspondent plutôt à une espérance de vie d’un peu plus de 39 années (environ 8764 h/ans en prenant en compte les années bissextiles).

Cette durée correspond plutôt au nombre d’années passées au travail et non à l’espérance de vie proprement dite qui se situerait alors aux alentours de 468 000 heures selon vos propres assertions.

Ainsi sur les bases de vos hypothèses, les gens dans les années 30 consacraient plutôt entre 89 700 et 97 500 heures de leurs vies au travail. Ce qui sur une espérance de vie de 468 000 heures donneraient un pourcentage de temps passé au travail plutôt de l’ordre de 19% à 21% soit en moyenne 20% et non 28% comme vous l’écrivez.

De la même façon suivant vos propres hypothèses, dans les années 30 répartie sur leurs espérances de vie, les gens passaient en moyenne entre 32,3 heures au travail par semaine et 35,3 heures ; et non pas 40 heures comme vous l’affirmez (vos chiffres de 1961 non ajustés).

En plus vos calculs s’entendent pour une personne qui terminait sa vie de travail dans les années 30 et non pour une personne qui y commençait la sienne, laquelle aura travaillé jusque dans les années 70, bénéficiant par le fait, d’une progression de son espérance de vie et d’une réduction sensible de son temps passé comme employé salarié précisément.

Finalement pour s’assurer que les gens travaillent réellement moins maintenant que voici 80 ans ; on devrait aussi prendre en compte le temps passé dans les transports pour aller et revenir du travail, aussi le temps consacré par beaucoup de canadiens au bénévolat, sans oublier le temps supplémentaire et autres « side-jobs » souvent payés au noir qui sont difficiles à prendre en compte précisément dans une statistique.

Ainsi, les gens consacrent sans doute moins de temps à leur travail salarié proprement dit, tandis qu’ils passent plus temps dans toutes sortes d’activités qui revêtent quelques utilités pour la société.

— En conclusion :
Vous avez bien raison, cette « personne fictive » l’est belle et bien, comme vous en faites mention effectivement et je ne suis pas trop sûr que John Maynard Keynes aurait produit cette démonstration (la vôtre) exactement de la même façon !

Vous faites une erreur sur le nombre d’heures de travail par semaine. C’est le Code du travail qui est venu limiter la semaine de travail à 40 heures après la deuxième guerre afin de donner la chance à un plus grand nombre de personnes à travailler. La semaine de travail dans les années 20 étaient de 55 à 60 heures selon l’employeur. Lors des travaux de l’effort de guerre, de 41 à 44, l’horaire normal était de 50 heures et aucun employé ne pouvait empêcher son employeur de lui imposer des heures supplémentaires malgré que ces heures n’était pas mieux rémunérées. Les syndicats sont venus par la suite diminuer ce tempo fin des années 50 en créant des pauses et une heure de repas qui remplaça le 30 minutes qui existait durant la période d’avant guerre. Pour ce qui est du nombre d’heures que les citoyens travailleront durant les prochaines décennies nous n’avons qu’à considérer ce que nous constatons depuis environ 20 ans, une régression constante des postes à temps pleins pour une augmentation des postes à temps partiel. Ceci ne démontre aucunement que les citoyens travaillent moins, bien au contraire, beaucoup d’entre-eux travaillent sur deux postes pour parvenir à vivre, voire survivre. En ce qui a trait à monsieur Keynes, il prédisait que les employés seraient mieux payés (en terme de richesse constante) et non d’un simple multiplicateur dû à un taux d’inflation qui augmente les taux de salaire. Selon Keynes, les emplois seraient MIEUX rémunérés et non PLUS rémunérés, de là, la diffirence. Trouvez donc un citoyen qui travaille entre 15 et 25 heures qui est capable de vivre décemment !