L’erreur électrique – Entrevue avec Pierre-Olivier Pineau

Grâce à l’hydroélectricité, le Québec est le champion mondial des énergies renouvelables. Mais nous gérons mal ce trésor collectif, affirme le professeur Pierre-Olivier Pineau, qui propose une nouvelle stratégie.

Photo : Amit Dave/Reuters
Photo : Amit Dave/Reuters
Inauguré en mai, le Gujarat Solar Park, situé dans le nord de l’Inde, est la plus grande centrale solaire photovoltaïque du monde, avec une capacité de 600 MW. La centrale solaire de Sarnia, en Ontario, inaugurée en 2010, est l’une des plus grandes d’Amérique du Nord, avec ses 97 MW.

Les Allemands paient leur électricité 32,5 cents le kilowattheure. Les très sociaux-démocrates Norvégiens, 17,5 cents le kilowattheure. Et les Québécois, 7,2 cents le kilowattheure. C’est trop peu, affirme Pierre-Olivier Pineau, professeur à HEC Montréal. Selon lui, le Québec doit s’attaquer sérieusement au gaspillage de l’hydroélectricité avant de se lancer dans la production plus coûteuse d’autres énergies, comme l’éolien ou le solaire.

LAT07_ENERGIE_06Dans la dernière décennie, la menace climatique et le prix croissant des carburants fossiles ont fait exploser la production d’énergies renouvelables dans le monde. Jadis confinées à la Californie ou au Danemark, les éoliennes, construites sur les cinq continents, ont désormais une puissance totale 15 fois supérieure à celle des centrales hydroélectriques de la Baie-James. L’énergie solaire, elle, s’est taillé une place importante dans le portefeuille énergétique d’une dizaine de pays, et le prix des panneaux solaires a chuté des deux tiers en moins de trois ans. L’humanité recourt aussi de plus en plus à la biomasse, à la géothermie et à l’hydroélectricité, et multiplie les tests grandeur nature de technologies qui exploitent l’énergie des océans.

Pourtant, 84 % des besoins en énergie de la planète sont encore couverts par les carburants fossiles (comme le pétrole, le charbon et le gaz naturel), dont la combustion est de loin la première cause du réchauffement climatique. Il faudra accroître les efforts pour développer les énergies renouvelables, selon l’Agence internationale de l’énergie.

Au Québec, par contre, la moitié de l’énergie consommée pour se chauffer, s’éclairer, se déplacer ou faire tourner les usines provient déjà de sources renouvelables. C’est quasiment un record mondial ! Doit-on faire plus ? Pour Pierre-Olivier Pineau, on doit surtout faire mieux, en s’attaquant d’une part au gaspillage et d’autre part à la principale source d’émissions de gaz à effet de serre : l’automobile. Formé en administration et en philosophie, ce spécialiste des politiques publiques de l’énergie étudie notamment les réformes institutionnelles et stratégies d’investissement dans le secteur de l’énergie en Amérique du Nord.

L’actualité l’a rencontré à Montréal.

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Selon vous, Québec devrait d’abord augmenter les tarifs d’électricité plutôt que d’encourager la production d’énergies renouvelables. Pourquoi ?

tableau_p18AOn reproche souvent au gouvernement de réclamer trop peu de redevances à l’industrie minière, mais on fait la même chose pour l’électricité ! La province est assise sur une mine d’or avec ses grands barrages hydroélectriques et elle en tire très mal parti en bradant cette ressource à la fois aux industries et à la population. Les tarifs — environ sept cents le kilowattheure pour les ménages — ne reflètent pas la valeur réelle de l’énergie. Résultat : un énorme gaspillage, malgré les centaines de millions de dollars que dépense annuellement Hydro-Québec pour encourager l’efficacité énergétique.

Si les Québécois consommaient moins, la société publique pourrait exporter beaucoup plus d’électricité et faire baisser la demande d’énergie fossile chez ses voisins. On diminuerait ainsi les émissions de gaz à effet de serre, tout en générant des revenus pour l’État. Une hausse des tarifs de deux ou trois cents le kilowattheure rapporterait plus de trois milliards de dollars par an. Ce serait suffisant pour inciter les gens à mieux consommer l’électricité, qui resterait tout de même moins coûteuse que presque partout ailleurs dans le monde. À Ottawa, par exemple, les ménages paient plus de 12 cents le kilowattheure, et à Boston, 15 cents !

Pourquoi une hausse des tarifs est-elle souhaitable ?

Tableau_p18BPour satisfaire son énorme demande intérieure et ses ambitions d’exportation, Hydro-Québec doit exploiter des sources d’électricité de plus en plus coûteuses. Quand il sera en service, en 2020, le complexe de la rivière Romaine produira à un coût d’environ sept cents le kilowatt-heure. Le coût de l’énergie éolienne, lui, est de 10 à 12 cents le kilowattheure. Avec la chute des prix du gaz naturel, les centrales au gaz américaines produisent aujourd’hui de l’électricité pour à peine quatre à cinq cents le kilowattheure, ce qui fait baisser les coûts dans plusieurs États. Mais en Nouvelle-Angleterre, l’hydroélectricité québécoise est toujours compétitive. Seules des économies d’énergie permettront au Québec de rester concurrentiel, et seule une hausse des tarifs motivera des changements de comportement chez les consommateurs. En Norvège, qui est dans une situation comparable à celle du Québec, le tarif résidentiel de l’électricité est deux fois et demie plus élevé !

Ne risque-t-on pas de pénaliser les ménages à faible revenu ?

Les Québécois dépensent en moyenne un peu plus de 1 300 dollars par année en électricité, soit moins qu’en alcool et en cigarettes. Il y a de multiples manières d’aider les familles les plus pauvres, comme on le fait par exemple en accordant des crédits de TPS et de TVQ. Pour les autres, la hausse des tarifs ne paraîtra presque pas si les gens modifient leurs habitudes et suppriment les fuites d’air dans leur maison. Réduire le chauffage peut faire diminuer sa facture de plus de 10 % ! On vante beaucoup les thermostats électroniques, mais la plupart des gens ne les programment pas ou fixent une température de consigne inutilement élevée. Il faut des mesures incitatives pour qu’ils les utilisent mieux.

Dans ces conditions, doit-on continuer à encourager les éner-gies de remplacement ?

Les grands barrages hydroélectriques fournissent, et de loin, l’énergie renouvelable la plus rentable. Et elle répond le mieux à la demande de base, parce qu’elle n’est pas intermittente et qu’on peut l’emmagasiner en réglant le niveau des réservoirs. Même si le potentiel éolien du Québec est important, les projets lancés dans la dernière décennie ont surtout servi le développement régional et l’image de marque du gouvernement, mais ils ne répondaient pas aux politiques énergétiques à cause de leurs coûts. Cela a permis au premier ministre, Jean Charest, de se faire photographier devant des éoliennes pour ses affiches électorales. Des emplois ont aussi été créés en région, mais ils sont éphémères pour la plupart. Et les nouveaux projets se heurtent de plus en plus à l’opposition de la population.

Qu’en est-il de l’énergie solaire et de la géothermie, dont le gouvernement et Hydro-Québec encouragent la production par des subventions ?

Tant que les tarifs d’électricité resteront très bas, elles seront très difficiles à rentabiliser, et les subventions n’y changeront pas grand-chose. Ces formes d’énergie restent l’apanage de gens convaincus ou d’entreprises qui veulent soigner leur image. Nous n’aurons certainement jamais de grande centrale solaire ou géothermique en raison de notre climat et de notre géologie. Il serait toutefois intéressant d’installer plus de chauffe-eaux solaires ou de recourir à la géothermie plutôt qu’au mazout pour chauffer des bâtiments. Mais cela sera rentable seulement lorsque le prix de l’électricité aura augmenté.

Vous voyez en revanche un réel potentiel pour l’utilisation de la biomasse.

Le gouvernement libéral avait pris une excellente initiative en interdisant l’enfouissement des déchets organiques, comme les restes de table, à partir de 2020. Des déchets qui sont aujourd’hui transportés par camion sur des distances de plus en plus longues vers les dépotoirs seront plutôt traités dans des usines de biométhanisation et généreront de l’électricité ou de la chaleur là où se trouve la matière première et où il y a des besoins. C’est un cercle vertueux qu’il faut encourager. Malheureusement, deux grands projets d’usines de biométhanisation dans la région de Montréal se heurtent actuellement au syndrome du « pas dans ma cour ». Les habitants de certains quartiers craignent la circulation accrue de camions dans les rues.

Les énergies vertes peuvent-elles jouer un rôle important dans la diminution des émissions de gaz à effet de serre au Québec ?

Non, car le transport routier est la principale source d’émissions au Québec. Or, les solutions de remplacement aux carburants fossiles ne parviendront pas à améliorer nettement le bilan avant au moins 20 ans ! Les biocarburants actuels ne diminuent pas forcément les émissions, et on ne peut les incorporer à l’essence qu’en quantité limitée. Quant aux voitures électriques et hybrides, leurs coûts et contraintes sont tels qu’elles ne se répandront pas assez vite pour que, d’ici 2020, le Québec réduise de 20 % ses émissions de GES par rapport au niveau de 1990. Elles ne permettront pas non plus de régler les problèmes de congestion, d’étalement urbain et d’infrastructures, comme les ponts, qui coûtent très cher.

Il reste sept ans au Québec pour retirer des routes l’équivalent de plus d’une voiture sur cinq. Même les constructeurs de véhicules électriques disent que c’est impossible ! Le seul moyen d’y parvenir, c’est de persuader la population de se tourner vers les transports en commun, le vélo ou la marche, tout en faisant payer aux automobilistes leur juste part des multiples coûts qu’engendre le transport par voiture.

Quel rôle joue le politique dans les choix énergétiques ?

Au-delà des besoins et des impacts environnementaux, l’énergie est souvent considérée par le politique comme un outil de développement économique à court terme. Le programme de petites centrales hydroélectriques du gouvernement libéral visait ainsi les régions, alors que le plan d’électrification des transports en commun des péquistes sert avant tout une filière industrielle. L’impact de ce dernier sur les émissions de gaz à effet de serre sera d’ailleurs mineur, car électrifier les transports en commun ne les rend pas plus populaires. Les politiciens feraient mieux de préparer le Québec aux augmentations du prix de l’essence qu’engendrera le marché du carbone d’ici 2020… mais ils rechignent à s’attaquer à un sujet aussi impopulaire !

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L’explosion chinoise

Photo : Jason Lee/Reuters
Photo : Jason Lee/Reuters

Pour faire face à la hausse très rapide de ses besoins en énergie, qui augmentent de plus de 10 % par an, la Chine fait feu de tout bois. En 2010, la moitié des éoliennes installées dans le monde l’ont été dans ce pays, qui compte aussi le tiers des barrages hydroélectriques et des centrales nucléaires en construction. La Chine tire encore 92 % de son énergie de ressources fossiles comme le charbon, mais vise 85 % pour 2020. En quelques années, elle a pris une place prépondérante dans la construction d’équipements pour la production d’énergies renouvelables. Ainsi, l’an dernier, elle a construit 55 % des panneaux photovoltaïques vendus dans le monde.

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La bulle solaire

Jianan Yu/Reuters
Jianan Yu/Reuters

Depuis 2009, plusieurs pays européens ont offert des tarifs très alléchants aux producteurs d’énergie solaire pour encourager cette industrie, et la production massive de panneaux solaires venus de Chine a fait chuter les prix. Résultat : les projets se sont multipliés bien au-delà des objectifs fixés, ce qui a coûté très cher à ces États et aux consommateurs, à qui une bonne partie de la facture a été refilée. L’arrivée de la Chine sur le marché des panneaux solaires a aussi entraîné une série de faillites dans les entreprises américaines et allemandes qui étaient jusqu’alors les leaders mondiales du secteur.

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Quel rôle pour la Régie de l’énergie ?

Photo : Francis Lépine/Biospherephotography.ca
Photo : Francis Lépine/Biospherephotography.ca

En mars dernier, la Régie de l’énergie a refusé d’accorder à Hydro-Québec l’augmentation de tarif qu’elle réclamait. La Régie, dont le mandat consiste à protéger l’intérêt public, l’intérêt des consommateurs et celui de la société d’État, n’a accepté qu’une hausse de 2,4 % des tarifs d’électricité au 1er avril 2013, soit environ 30 dollars par ménage par an. Hydro-Québec demandait une augmentation de 3,4 % pour être en mesure de verser un dividende accru à l’État, comme l’aurait souhaité le ministre des Finances, Nicolas Marceau. La Régie a aussi permis à Hydro-Québec de sabrer ses budgets consacrés à l’efficacité énergétique. Difficile dans ces conditions d’espérer que la lutte contre le gaspillage d’électricité s’intensifiera ou que les Québécois tireront un plus grand profit de la société d’État.

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Gaz de schiste et pétrole : deux poids, deux mesures ?

Les ressources gazières et pétrolières du Québec ne peuvent être exploitées que par la fracturation hydraulique, une technologie adoptée partout ailleurs en Amérique du Nord avant même qu’on en connaisse bien les risques. Les règlements à venir devront encadrer cette technologie. Le gouvernement Marois entend encourager rapidement l’exploitation pétrolière en Gaspésie, à Anticosti et dans le golfe du Saint-Laurent, mais pas le gaz de schiste de la vallée du Saint-Laurent, beaucoup plus peuplée. « Est-ce à dire que l’environnement naturel a moins besoin d’être protégé que les humains ? » s’interroge Pierre-Olivier Pineau. Pour l’instant, même les industriels ne sont plus guère intéressés par le gaz de schiste du Québec, car les cours du gaz se sont effondrés.

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Photo : iStock
Photo : iStock

3 500 MW

Le Plan Nord prévoit l’ajout de 3 500 mégawatts (MW) à la capacité de production d’électricité du Québec dans les 25 prochaines années, dont 3 000 MW d’hydroélectricité, 300 MW d’énergie éolienne et 200 MW d’autres sources, notamment des hydroliennes. Hydro-Québec n’envisage cependant pas de construire de nouvelles centrales hydroélectriques d’ici 2020.

48 611 MW

Aux États-Unis, les éoliennes fournissent 3,6 % de l’électricité. C’est l’équivalent de 1,3 fois toute l’électricité produite par Hydro-Québec ! Le Texas fournit à lui seul le cinquième de l’énergie éolienne américaine, loin devant l’Iowa et la Californie. Les parcs d’éoliennes les plus rentables produisent de l’électricité à un coût comparable à celui des centrales au gaz, soit de 4 ¢ à 5 ¢/kWh. La crise économique a toutefois fait fondre le nombre de nouveaux projets depuis deux ans, et la Chine a supplanté les États-Unis à titre de premier producteur mondial d’énergie éolienne.

Centrale de Sorel-Tracy

En 2011, Hydro-Québec a fermé la centrale thermique polluante de Sorel-Tracy, d’une capacité de 660 MW. Mise en service en 1964, cette centrale ne servait qu’en période de pointe de la demande d’électricité depuis 2004.