Est-ce l’heure de la grande demande (salariale) ?

La pénurie de main-d’œuvre est-elle le moment rêvé pour exiger une augmentation de salaire importante ? Peut-être bien, mais avant, vous devrez déterminer si vous disposez des leviers nécessaires. L’avis des experts.

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Bien que les chiffres mentionnés dans cet article n’aient pas été mis à jour depuis sa publication en décembre 2021, les conseils demeurent valides.

Souvent contraints à se contenter d’augmentations décrétées unilatéralement par les employeurs, les salariés québécois bénéficient enfin d’une occasion en or de donner une impulsion nouvelle à leurs revenus d’emploi. Selon une étude publiée en septembre par l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés du Québec, les employeurs comptent offrir en moyenne une hausse de 2,9 %. C’est la prévision la plus élevée depuis une décennie, mais elle reste bien en deçà de l’inflation, qui atteignait en octobre 5,1 %, en données annualisées.

« C’est assurément le meilleur moment pour exiger plus. Les travailleurs et les chercheurs d’emploi ont le gros bout du bâton », dit Patrick Poulin, président de groupe à Randstad Canada, une entreprise mondiale de services en ressources humaines. En novembre, le taux de chômage affichait un maigre 4,5 % au Québec, un plancher record. Il y avait au début de l’automne quelque 195 000 postes en attente du candidat idéal (ou pas), a estimé Statistique Canada.

Les travailleurs du secteur des technologies de l’information et des communications, qui sont particulièrement recherchés, en sortent gagnants. « Les gouvernements investissent en infrastructures. Les travailleurs de la construction et du génie pourraient donc aussi bien s’en tirer », ajoute Étienne Lalé, professeur au Département des sciences économiques de l’ESG UQAM.

Mais selon une compilation de l’Institut du Québec, à partir de données de Statistique Canada, ce sont les postes en vente et services, parmi les secteurs d’emploi en situation de rareté de main-d’œuvre, qui ont enregistré dans la dernière année les plus fortes hausses salariales, à 9,8 %.

L’hôtellerie et la restauration, en manque criant de personnel, risquent aussi d’être plus réceptives aux demandes de leurs employés. Les régions où les employeurs s’arrachent le plus les cheveux pour combler leurs besoins sont celles de la Côte-Nord, du Nord-du-Québec, des Laurentides et de la Capitale-Nationale, toujours selon Statistique Canada. Soulignons toutefois que tout le territoire québécois, à divers degrés, est touché par le phénomène.

Comment préparer la grande demande

Même si le contexte sourit aux travailleurs, une augmentation ne se demande pas à brûle-pourpoint autour de la machine à café. Mieux vaut aborder le sujet avec finesse, après une solide préparation.

Pour ce faire, les deux experts suggèrent de faire des comparaisons avec des postes semblables dans la même région, toutes industries confondues. Les sites tels que Glassdoor et les données de sites gouvernementaux comme Emploi-Québec constituent une bonne source d’information pour voir ce qui se pratique dans sa profession. Les conversations avec des collègues, des amis et la famille peuvent en outre soulever de bons points de négociation.

Lors de sa rencontre avec son superviseur, l’employé doit plaider sa cause en expliquant ses attentes de manière franche et honnête. Évidemment, les demandes doivent être réalistes et refléter tant la situation de l’employé que celle de l’employeur. « On peut aller chercher des offres d’emploi équivalentes pour entamer la discussion », suggère Patrick Poulin.

Pas seulement une question d’argent

Randstad réalise des enquêtes depuis plus de 10 ans pour connaître les critères les plus importants pour les chercheurs d’emploi. Le salaire trône sans surprise en tête de liste chaque année.

Étienne Lalé estime qu’il ne faut pas négliger pour autant les autres facettes du travail. « Certains patrons n’ont pas la capacité d’offrir de fortes augmentations, mais ils peuvent améliorer les conditions de travail des employés », souligne-t-il.

La flexibilité, le nombre d’heures et les avantages sociaux sont par exemple déterminants. Le télétravail est devenu dans les dernières années un critère essentiel pour certains travailleurs. Ce pourrait être un élément à négocier. Il faut aussi considérer le patron avec qui on fera affaire, la culture d’entreprise, les options d’avancement… Bref, tous ces aspects qui rendent un employé heureux au travail à moyen et long terme.

Pour Étienne Lalé, la qualité de vie constitue une dimension primordiale. « La pandémie a mis en lumière l’importance de la conciliation travail-famille », illustre-t-il. Le professeur ajoute que les employeurs sont aujourd’hui plus enclins à payer des formations. Plusieurs offrent également une gamme d’avantages pour essayer de garder leur personnel, comme un plus grand nombre de jours de vacances.

Aller voir si l’herbe est plus verte chez le voisin ?

Dans un marché aussi favorable aux employés, la tentation d’aller voir ailleurs peut être forte. Il faut néanmoins le faire pour les bonnes raisons.

« C’est le meilleur temps pour tâter le terrain et examiner les autres possibilités d’emploi, admet Patrick Poulin. C’est même bon pour l’égo. Par contre, si on est heureux et satisfait de ses conditions, pourquoi changer ? Un emploi peut être attrayant à court terme, mais il doit concorder avec nos valeurs et nous offrir plus que notre poste actuel. »

Le porte-parole de Randstad estime que l’on gagne à communiquer à son patron une offre alléchante reçue d’un autre employeur. « Si on est courtisé par une autre entreprise, c’est à notre avantage d’en faire part. On peut dire : “On me propose ça, mais j’aime travailler ici. Est-ce qu’on pourrait faire quelque chose pour que je reste ?” »

Dans tous les cas, il faut soigner son approche et être honnête, même si on finit par démissionner pour aller voir ailleurs. « Oui, les conditions sont vraiment favorables aux employés. Ils sont très sollicités présentement. Mais ils ne doivent pas non plus se fermer des portes. » Qui sait si on ne voudra pas rentrer au bercail dans quelques mois ?

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