Et si le Québec devenait une grande batterie pour ses voisins ?

Si le Québec joue bien ses cartes, il pourrait alimenter le nord-est des États-Unis en électricité propre pendant les périodes de pointe. L’échec du référendum du Maine montre toutefois qu’Hydro-Québec doit raffiner sa stratégie pour convaincre ses voisins.

Maudib / Getty Images

S’il y a une région de l’Amérique du Nord qui vise à s’affranchir des énergies fossiles, c’est bien le nord-est du continent. Les États de la Nouvelle-Angleterre et de New York ont des cibles ambitieuses de réduction des émissions de GES qui nécessiteront d’énormes investissements dans l’énergie éolienne et solaire. Et le travail a déjà commencé, puisque le charbon a disparu de leur production électrique en 15 ans. Ce grand territoire, où un marché du carbone réservé au secteur de la production d’électricité impose des plafonds d’émissions, n’aura d’autre choix que de diminuer aussi son utilisation du gaz naturel, qui compte aujourd’hui pour plus de 50 % de l’énergie créée

Mais pour parvenir à décarboner l’économie de cette région, l’électrification sera centrale, et elle devra être alimentée par des sources renouvelables. Les gouvernements des deux États les plus populeux du Nord-Est, soit New York et le Massachusetts, ont d’ailleurs réalisé des études approfondies sur ce sujet.

Le vent et le soleil ne suffiront pas

Plusieurs projets de mégaparcs éoliens en mer se préparent à dans l’État de New York, ainsi qu’au Massachusetts et dans tous les autres États côtiers. Or, les besoins sont immenses. Dans l’État de New York, par exemple, des études comme celle-ci et celle-là montrent que la capacité éolienne devra être multipliée par environ 25 d’ici à 2040. Elle passerait ainsi de moins de 2 000 MW à quelque 50 000 MW, soit plus que la capacité hydroélectrique totale installée au Québec (environ 40 000 MW). La capacité solaire, pour sa part, devra augmenter de 700 MW à près de 40 000 MW.

Rappelons toutefois que les éoliennes et les panneaux solaires n’ont un rendement maximum qu’entre 25 % et 35 % du temps — quand il vente ou que le soleil brille. Que faudra-t-il faire lorsque ces installations ne produiront pas d’électricité, mais que Broadway voudra quand même allumer ses projecteurs ? On devra importer de l’électricité ou en stocker dans de gigantesques batteries.

Les équipements de stockage d’électricité se développent rapidement, mais la demande est si grande qu’ils ne pourront jouer qu’un rôle marginal pour y répondre pendant quelques heures, en période de pointe. L’état de la situation du stockage aux États-Unis, ses coûts et ses tendances permettent d’envisager au mieux quelques térawattheures (un TWh équivaut à un milliard de kilowattheures), alors que les besoins vont se compter par plusieurs dizaines de TWh.

Les États du Nord-Est devront donc se doter de lignes de transport les liant à leurs voisins pour importer de l’électricité aux heures où il leur en manquera, et exporter leurs surplus éoliens et solaires aux heures où ils en auront trop.

C’est ici qu’une occasion intéressante se profile pour le Québec et ses réservoirs hydroélectriques immenses, dont la capacité s’élèverait à plus de 176 TWh, selon Hydro-Québec.

Instaurer un véritable échange

La meilleure solution consisterait à instaurer une entente d’échange d’énergie. L’hydroélectricité alimenterait nos voisins du Sud durant les périodes sans vent ni soleil. Puis, dès que les éoliennes et les panneaux solaires entreraient en fonction, le Québec garderait son eau dans ses réservoirs et pourrait être alimenté à son tour — du moins en partie — par l’électricité américaine.

Ce type de raisonnement est très bien connu des Européens et a été illustré récemment dans une grande étude nord-américaine menée aux États-Unis, en collaboration avec les gouvernements canadien et mexicain.

Or, les projets actuels d’Hydro-Québec n’ont pas été conçus ainsi. Ce sont de purs plans d’exportation (autant vers l’État de New York que vers le Massachusetts) perçus comme concurrents aux projets éoliens et solaires, alors que c’est la complémentarité des sources d’énergie qu’il faudrait mettre en valeur. L’opposition à ces projets est d’ailleurs féroce — comme on l’a vu au Maine, qui a rejeté, lors d’un référendum le 2 novembre dernier, la nouvelle ligne de transport qui devait acheminer l’électricité du Québec au Massachusetts. 

Ce qu’il faut d’abord créer, c’est une planification régionale commune dans le Nord-Est. Il est insensé que chaque province et chaque État continue de faire ses calculs de son côté, sans coordination ni réflexion sur les bénéfices d’une plus grande collaboration. La région souffre d’un manque flagrant de leadership politique pour faire valoir les solutions d’avenir qui motiveraient le choix des meilleures options. 

De toute évidence, l’approche régionale, avec davantage de lignes de transport d’électricité pour permettre des échanges optimaux, offre d’énormes avantages — comme une récente étude que j’ai coécrite le démontre. Ce sont des milliards de dollars d’économies qui sont à notre portée si nous travaillons de concert à la décarbonation — autant de bonnes occasions à saisir pour le Québec et ses voisins.

Si nous ne nous entendons pas, le pétrole et le gaz naturel vont encore gagner. Empêtrés dans nos systèmes isolés, nous nous sentirons contraints de continuer à brûler des hydrocarbures, car le coût de la décarbonation paraîtra trop élevé. Les prix poursuivront leur montée, la température aussi, et le climat déraillera. 

Une avenue différente est possible, mais elle demande un meilleur dialogue. Pour construire le partage d’électricité de demain, il faut d’abord bâtir des ponts humains avec nos voisins, par des échanges régionaux qui sont encore beaucoup trop timides.

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés par l’équipe de L’actualité et approuvés seulement s’ils respectent les règles de la nétiquette en vigueur. Veuillez nous allouer du temps pour vérifier la validité de votre commentaire.

On est pas arrivé à l’éclairage électrique en améliorant les chandelles.

Comme on est pas sortie de l’âge de pierre pcq on a manqué de pierre.

Le stockage d’énergie est inhérent à toutes les formes d’énergie sinon c’est l’intermittence.

Pourquoi colporter l’idée que l’intermittence est un problème qui n’appartient qu’aux Énergies Renouvelables (EnR) seulement comme si les énergies sales en étaient exemptes.

Ça fait un siècle que les énergies sales du fossile font des réserves partout dans le monde à coups de guerres, d’occupation militaire, de corruption, de création du terrorisme et de destruction de l’environnement.

Si cette industrie du fossile irresponsable qui vit au crochet des fonds publics ($11 millions par minute de subventions) ne faisaient pas obstacles à la progression des EnR par la désinformation et ne détournait pas les fonds publics ça ferait longtemps qu’on aurait autant de réserve en énergies propres.

Ça coûte déjà moins cher de créer une centrale électrique Éolienne ou Solaire à partir de rien que le ‘coût d’opération’ d’une centrale fossile existante.

Il faudrait avoir le même niveau de confiance et d’enthousiasme envers le futur d’une centrale électrique éolienne ou solaire que celui qu’on a devant un futur barrage hydro-électrique qui est encore vide.
Ou le même niveau de confiance morbide devant un réservoir de pétrole vide après un déversement de mazout ou une marée noire ou après une guerre que le réservoir sera rempli encore.

Plus les EnR se développent moins on aura besoin de grandes centrales qui distribuent sur de grandes distances pcq les EnR mènent à l’autonomie énergétique de chaque région, de chaque communauté par micro-réseaux et même de chaque résidence.
Nous sommes à l’ère des Centrales Électriques Virtuelles (VPP)
Fini les fils électriques qui traînent partout dans le paysage.

Les EnR sont les emplois du futur et les opportunités.

Monsieur Pineau Pineau merci pour ces réflexions sur l’énergie.

Répondre

Le concept d’échange d’énergie entre le Québec et les états américains du Nord-Est est très intéressant sur papier mais si des groupes d’intérêts bloquent la construction de lignes de transport ou que le syndrome <> prédomine à chaque fois, aucun projet ne sera possible.

On ne peut réaliser aucun projet de quelque nature que ce soit sans faire des compromis et pour ce faire il faudrait limiter l’influence des divers lobby du côté américain qui font tout pour faire déraper les projets de lignes de transport électrique jusqu’à maintenant.

Répondre

Hydro-Québec est déjà à court de capacité (puissance) en périodes de pointe au point où elle doit importer de l’énergie des réseaux voisins pour alimenter son propre réseau. Comment pourrait-elle exporter de l’énergie durant ces périodes si elles se présentaient au même moment?

Répondre

Effectivement – il est impératif de pouvoir mieux gérer les pointes de demande au Québec, pour éviter au maximum ce genre de situation. En tarifant la puissance (ce qui est fait chez les clients industriels et beaucoup de commerciaux), on créerait des incitatifs à réduire la pointe (en déplaçant/éliminant des usages moins essentiels), et à mieux utiliser le réseau. Il restera cependant toujours des moments où le réseau est saturé quelque part – et ça bloquera à ces moments. Il faut simplement chercher à minimiser la fréquence de ces situations.

M. Pineau,
Article bien étoffé de nombres qui parlent, qui met en lumière l’importance d’ouvrir le dialogue, à tous les niveaux de la population de cette grande région de l’est d’abord. Ceci permettra de mettre de l’avant ces grands projets de génération et de partage de l’énergie, qui sont à mon avis la meilleure méthode connue de réduire le GES de façon durable.
Note: je ne crois pas que l’on puisse créer de l’énergie; elle est plutôt produite ou générée

Répondre