Et si on se réinventait

Le seul moyen d’assurer un avenir à notre civilisation menacée par les bouleversements climatiques est de transformer notre modèle économique, dit l’essayiste Naomi Klein dans un ouvrage percutant. Tout un défi !

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Illustration : Sophie Casson

«Le système économi­que et la planète sont en guerre l’un contre l’autre. Ou, plus précisément, l’économie est en guerre contre de nombreuses formes de vie sur terre, y compris la vie humaine. Pour éviter l’effondrement, le climat commande une diminution de l’utilisation des ressources par l’humanité ; pour éviter l’effondrement, le système économique commande une croissance sans entraves. Il n’est possible de changer qu’un seul de ces ensembles de règles, et ce n’est pas celui des lois de la nature.

Heureusement, il est éminemment possible de transformer l’économie pour qu’elle devienne moins gourmande en ressources, et de procéder de façon équitable en protégeant les plus vulnérables et en faisant porter l’essentiel du fardeau aux principaux responsables de la situation. On pourrait par exemple soutenir l’expansion des secteurs de l’économie qui émettent le moins de gaz carbonique et la décroissance de ceux qui en émettent le plus. Le problème, c’est que, à une telle échelle, la planification et la gestion de l’économie sont, dans le cadre de l’idéologie dominante, tout à fait impensables. La seule contraction gérable par le système actuel est un effondrement brutal dont feront surtout les frais les plus vulnérables. D’où le dilemme suivant : soit on laisse le bouleversement du climat transformer radicalement le monde, soit on transforme radicalement l’économie pour éviter le bouleversement du climat. Une précision s’impose cependant : en raison du déni collectif à l’œuvre durant ces dernières décennies, aucune solution graduelle ne pourra régler le problème. En matière de climat, depuis que le rêve américain a été dopé aux stéroïdes et mondialisé, de modestes aménagements du statu quo ne suffisent plus. D’ailleurs, la nécessité d’un changement radical n’est plus seulement prônée par les militants les plus radicaux. En 2012, 21 lauréats du prestigieux prix Blue Planet, dont James Hansen, ex-directeur du Goddard Institute for Space Studies de la NASA, et Gro Harlem Brundtland, ex-première ministre de la Norvège, ont cosigné un rapport qui a fait date. « Face à cette urgence sans précédent, la société n’a d’autre choix que de prendre des mesures extraordinaires pour éviter l’effondrement de la civilisation. Soit nous transformons nos façons de faire et créons une société mondiale d’un nouveau genre, soit celles-ci se transformeront sans nous. »

Bien des gens qui occupent des postes importants regimbent devant de telles affirmations, car elles mettent en cause une réalité sans doute encore plus puissante que le capitalisme : l’obsession de la modération, du juste milieu, de la circonspection, bref, le centrisme. Au fond, c’est cet état d’esprit qui domine l’époque actuelle, plus encore chez les progressistes s’intéressant à ces questions que chez les conservateurs, nombreux à nier l’existence même de la crise. La crise du climat représente tout un défi pour ce centrisme prudent, car les demi-mesures ne viendront jamais à bout du problème : une politique énergétique comme celle menée par Barack Obama a à peu près aussi peu de chances de donner des résultats que le régime prescrit plus haut, et les échéances inéluctables dont font état les scientifiques montrent qu’il est plus que temps d’agir.

En présentant les enjeux climatiques comme une guerre entre le capitalisme et la planète, je n’affirme rien qu’on ne sache déjà. La bataille fait rage, mais, pour le moment, le capitalisme est en train de l’emporter haut la main. Il gagne chaque fois qu’un gouvernement reporte l’adoption de mesures pour le climat ou renie des engagements de réduction des émissions en brandissant l’impératif de la croissance économique. Il gagne quand on explique aux Grecs que la seule façon de sortir de la crise économique consiste à autoriser l’exploitation pétrolière et gazière à haut risque dans leurs mers magnifiques. Il gagne quand on explique aux Canadiens qu’ils doivent laisser la forêt boréale de l’Alberta se faire écorcher pour qu’on puisse y exploiter les sables bitumineux. Il gagne quand on démolit un parc d’Istanbul pour faire place à un énième centre commercial. Il gagne quand on explique aux parents pékinois que le port de masques antipollution ornés de mignons personnages de bandes dessinées par leurs enfants sur le chemin de l’école est un prix acceptable à payer pour le progrès économique. Il gagne chaque fois que nous acceptons d’aussi sinistres alternatives : austérité ou extraction, empoisonnement ou pauvreté…

Dans ces conditions, le défi ne consiste pas simplement à investir de fortes sommes et à revoir quantité de politiques. Pour que les changements nécessaires aient la moindre chance de se concrétiser, nous devrons avant tout apprendre à penser de façon différente, radicalement différente. Pour l’instant, avec sa culture de la domination et de la concurrence sans partage, la logique marchande paralyse tout effort sérieux de lutte contre le dérèglement climatique. La compétition acharnée que se livrent les États bloque les négociations internationales sur le climat depuis des décennies : les pays riches campent sur leurs positions en déclarant qu’ils ne réduiront pas leurs émissions par crainte de perdre leur rang enviable dans la hiérarchie mondiale ; les pays pauvres refusent de renoncer à leur droit de polluer comme l’ont fait les pays riches lorsqu’ils voguaient vers la prospérité, même si cela implique d’aggraver une catastrophe dont les pauvres sont les victimes les plus touchées. Pour que le moindre changement puisse se produire, une nouvelle vision du monde devra s’imposer, en vertu de laquelle la nature et les autres peuples ne seront plus considérés comme des adversaires, mais comme les partenaires d’un grand projet de réinvention collective.

La barre est haute. Mais elle ne cesse de grimper. Et parce que nous avons constamment remis à plus tard cette énorme transformation, il est grand temps de nous y atteler. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), si les émissions ne sont pas maîtrisées d’ici 2017 (autant dire demain matin !), l’économie fondée sur les combustibles fossiles aura rendu irréversible un réchauffement extrêmement dangereux. « Les infrastructures énergétiques alors existantes produiront tout le CO2 » autorisé par le bilan carbone pour limiter le réchauffement à 2 °C, « ne laissant aucune place à de nouvelles centrales électriques, usines et infrastructures, à moins que celles-ci soient carboneutres, ce qui coûterait excessivement cher ». Cette mise en garde présuppose, sans doute à raison, que les gouvernements n’envisageront pas la fermeture de centrales et d’usines toujours rentables. Fatih Birol, économiste en chef de l’AIE, ne mâche pas ses mots : « La fenêtre permettant de respecter l’objectif des 2 °C est sur le point de se fermer. En 2017, elle sera fermée pour de bon. » En résumé, nous sommes entrés dans ce que des militants appellent la « décennie zéro » de la crise du climat : soit nous changeons immédiatement, soit nous perdons notre chance.

Autant dire que les promesses habituelles des apôtres du libre marché (« une solution technologique est à portée de main » ; « le développement polluant n’est jamais qu’une étape sur la route qui mène à un environnement propre : regardez de quoi Londres avait l’air au XIXe siècle ! ») ne tiennent pas debout. L’humanité n’a pas un siècle à perdre pour permettre à la Chine et à l’Inde de dépasser leur phase dickensienne. À cause des décennies qu’on a perdues, c’est maintenant qu’il faut renverser la situation. Est-ce possible ? Absolument. Est-ce possible sans s’en prendre à la logique fondamentale du capitalisme dérégulé ? Aucunement.»

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Extrait du livre Tout peut changer : Capitalisme et changement climatique, par Naomi Klein
Actes Sud / Lux éditeur

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