États-Unis : la difficile mise en œuvre du «pivot» vers l’Asie

Conscient du scepticisme suscité par son action internationale, Barack Obama a réaffirmé l’importance des États-Unis dans la gestion des grands enjeux internationaux. Mais de sérieux doutes subsistent du côté de l’Asie quant au rééquilibrage de la politique étrangère américaine vers ce continent — le fameux «pivot» annoncé il y a déjà trois ans par le président américain.

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Le président américain Barack Obama et le président chinois Xi Jinping, le 12 novembre dernier à Pékin. – Photo : Greg Baker/AFP/Getty Images

Les critiques de la politique étrangère menée par le président Obama affirment que celle-ci a fortement contribué au déclin de la puissance américaine dans le monde.
Politique

Cette faiblesse permettrait à des acteurs turbulents, tels le président russe Poutine et le président chinois Hi Jinping, ou encore l’État islamique, d’affirmer leur pouvoir.

Conscient du scepticisme suscité par son action internationale, Barack Obama a profité d’un discours à l’Université du Queensland, le 15 novembre dernier, pour réaffirmer l’importance des États-Unis dans la gestion des grands enjeux internationaux.

L’un des plus pressants et déterminants pour la stabilité dans le monde se situe justement en Asie. Il s’agit de la gestion de l’émergence de la puissance chinoise.

Dans un texte rédigé pour la Hoover Institution de l’Université Stanford, Francis Fukuyama analyse les réponses possibles à ce qu’il qualifie de changement majeur du comportement de la Chine, celle-ci délaissant de plus en plus la «diplomatie du sourire» en faveur d’une affirmation beaucoup plus ferme (voire belliqueuse) de ses revendications territoriales.

Fukuyama estime que l’expérience européenne au tournant du XXe siècle peut s’avérer instructive, notamment pour permettre aux États-Unis — puissance dominante du système — de gérer cette situation.

Une approche équilibrée devrait ainsi inclure des mesures d’accommodement et des éléments de dissuasion. Or, Fukuyama n’est pas convaincu que l’administration américaine a une idée claire des différentes options qui se présenteraient à elle advenant un conflit armé dans la région.

L’auteur regrette encore plus le manque d’efforts consentis à la création d’une architecture multilatérale permettant de gérer efficacement les tensions entre pays de la région.

Une source majeure de conflit concerne d’ailleurs les frontières maritimes en mer de Chine orientale et méridionale. Dans The Atlantic, Howard French souligne que la Chine y a intensifié ses opérations et multiplié ses revendications au cours des deux dernières années.

Cette région est en effet d’une importance considérable pour Pékin. Pas moins de 40 % du commerce mondial y transite, de même que la grande majorité des importations chinoises de pétrole.

Ces affirmations de puissance de la part de la Chine, dans des territoires que Pékin considère comme stratégiques, étaient attendues. Elles ont néanmoins surpris par leur intensité et leur agressivité, notamment en ce qui concerne les opérations militaires.

Les pays de la région qui se sentent le plus menacés — le Japon, le Viet Nâm et les Philippines — cherchent donc à se tourner vers Washington pour trouver des garanties de sécurité. Or, certains décideurs à Pékin semblent enclins à penser que depuis la crise financière de 2007-2008, la puissance américaine est durablement fragilisée.

Par ailleurs, ils considèrent la réponse de l’administration Obama aux crises syrienne et ukrainienne comme des marques de faiblesse et d’indécision. Ils pourraient alors être tentés d’accélérer et de forcer leur accession au statut de puissance régionale dominante, multipliant ainsi les risques de conflit.

Face à ce péril, une étude récente du CSIS démontre qu’une immense majorité (79 %) des élites asiatiques impliquées dans les affaires stratégiques appuient le rééquilibrage de la politique étrangère américaine vers l’Asie.

Or, de sérieux doutes persistent chez ces élites quant à la capacité de l’administration Obama de mettre concrètement en œuvre ce «pivot» annoncé il y a déjà trois ans.

Trois sujets préoccupent particulièrement les partenaires traditionnels des États-Unis en Asie.

Premièrement, le partenariat transpacifique (TPP) est considéré comme la pierre angulaire indispensable à une nouvelle architecture économique pérennisant la prospérité de la région. Pour autant, des doutes persistent — tout particulièrement du côté japonais — sur la capacité de la présidence et du Congrès américains à s’entendre pour conclure rapidement les négociations.

Deuxièmement, les États-Unis ont-ils la volonté suffisante de contrer les comportements de plus en plus ouvertement belliqueux dans la région — notamment de la part de la Chine, mais également de celle de la Corée du Nord ? Les partenaires asiatiques des États-Unis surveillent ainsi attentivement l’évolution du budget de la Défense américaine et s’inquiètent de ce qu’ils perçoivent comme un manque de détermination dans les dossiers syrien et ukrainien, qui enverrait de mauvais signaux en Asie.

Troisièmement, l’objectif même de la stratégie américaine pour l’Asie apparaît encore très flou. Les États-Unis cherchent-ils à mettre sur pied un nouveau modèle de relations entre grandes puissances avec la Chine ? Des pays comme le Japon et l’Inde se sentiraient alors marginalisés aux yeux de Washington.

Ou alors, l’ambition américaine était-elle de mettre sur pied un nouveau système d’alliances économiques et sécuritaires avec des partenaires de longue de date qui se sentent menacés par l’émergence de la puissance chinoise ?

Ici, le risque serait de froisser Pékin, qui y verrait une nouvelle forme de politique d’endiguement mise en œuvre par les États-Unis contre l’URSS pendant la guerre froide.

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À propos de l’auteur

Julien Tourreille (@JTourreilleest directeur adjoint à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, qui compte une trentaine de chercheurs en résidence et plus de 100 chercheurs associés issus de pays et de disciplines divers et qui comprend quatre observatoires (États-Unis, Géopolitique, Missions de paix et opérations humanitaires et Moyen-Orient et Afrique du Nord). On peut la suivre sur Twitter : @RDandurand @UQAM.

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Puissante analyse d’un sujet extrêmement complexe… Les USA ne lâcheront pas le morceau. Quand on a l’avantage dans cette guerre hégémonique, l’adversaire doit avoir plus que de bons atouts… Surtout quand la difficulté de faire des alliances est devenu si compliqué par la mondialisation des marchés.

Selon moi, les USA, avec l’arme financiére ( crise 2007 ), ont réussi à endiguer la croissance des pays émergents, même s’il a fallu sacrifier sa classe moyenne. Les populations sont passées de chair à canon à laisser pour compte économique… ( Certains diront que c’est un progrès )

Après avoir subi le crédit prédateur, le client doit payer, austérité oblige. Tout à fait normal, surtout lorsque le droit de la propriété prime sur tous les autres…

Une chance que NOS élus y veillent….. ( 🙂