Été 2012 : trois scénarios pour l’économie mondiale

L’économie chancelle toujours. La Grèce s’enlise, l’Espagne s’engloutit, l’euro s’empêtre, l’économie européenne s’endort, celle de la Chine s’affaiblit et les États-Unis s’inquiètent. La crise de 2008 n’est pas terminée et la situation peut encore s’aggraver. Faisons le point.

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Les titres des grands journaux sont sans équivoque. « Nouveaux signes d’un ralentissement mondial », affirme le Wall Street Journal. « Euro : comment les banques préparent le scénario noir », écrit en une le quotidien économique français Les Échos. « La production chinoise ralentit fortement : on craint les conséquences », énonce le New York Times.

Quatre ans de stimulants budgétaires, de taux d’intérêt peu élevés et d’une multitude de rencontres au sommet entre chefs d’État et de gouvernement n’ont pas sorti l’économie mondiale du bourbier. On parle même d’une nouvelle ère d’austérité, d’un marché boursier à la baisse encore longtemps, voire d’une grande récession, comme celle des années 1930.

La crise immobilière aux États-Unis ne s’est pas encore résorbée. La construction a repris, mais les maisons se sont dépréciées de 30 % en moyenne. Les propriétaires sont moins riches et consomment moins.

Le système financier reste fragile, surtout en Europe, à cause de l’effondrement immobilier dans certains pays et du bilan des banques, gangrené par des titres de dette d’États au bord du gouffre. Partout en Europe et en Amérique, les gouvernements réduisent leurs dépenses, pesant ainsi sur l’ensemble de l’économie. Le gouvernement américain et ses organismes publics ont supprimé 600 000 postes depuis 2009.

La situation de l’emploi est alarmante dans des pays comme la Grèce (22 % de chômage) et l’Espagne (24 %), et elle demeure préoccupante aux États-Unis, où la faible reprise compense à peine les postes perdus dans le secteur public. L’économie américaine n’a créé que 115 000 emplois en avril, le pire résultat depuis six mois, et 40 % des chômeurs sont sans travail depuis au moins six mois. Les économistes prévoient néanmoins une croissance de 2 % du PIB en 2012, une performance olympienne par les temps qui courent.

L’économie mondiale suffoque et l’équilibre est précaire. Une suite de mauvaises nouvelles suffirait pour tout faire déraper et nous ramener en pleine récession, comme en 2008-2009. Cette fois-ci, cependant, les États sont plus pauvres et la population plus indignée. Les gouvernements de la Grande-Bretagne, de l’Irlande, du Portugal, de la Grèce, de l’Italie, de l’Espagne et de la France ont été « congédiés » par les électeurs et la lutte est serrée aux États-Unis entre Barack Obama et Mitt Romney.

Que se passera-t-il ? Sur les trois scénarios qui suivent, lequel s’imposera ?

Scénario gris pâle : 60 % de probabilité

Le parti de droite Nouvelle Démocratie est reporté au pouvoir en Grèce le 17 juin. Soulagés, les pays de la zone euro consentent à différer de deux à quatre ans l’échéance des cibles budgétaires imposées à la Grèce, ce qui atténuera leurs effets sur son économie.

Les réjouissances sont toutefois de courte durée et la croissance reste médiocre en Europe. L’Italie, les Pays-Bas, le Portugal et la Grande-Bretagne sont déjà en récession. La France est sur le point de basculer, avec une croissance neutre au dernier trimestre. Seule l’Allemagne s’en tire, avec une hausse chétive de 1 % de son PIB.

Angela Merkel s’inquiète : 42 % des exportations de l’Allemagne sont destinées à ses partenaires de la zone euro. Pour éviter de sombrer à son tour, le pays doit lâcher du lest. Mais comment faire plaisir à François Hollande et soutenir un pacte de croissance sans déplaire aux électeurs allemands, qui ne veulent plus que leur pays mette en danger son économie pour soutenir des voisins imprévoyants et moins travailleurs ?

La solution de dernière heure de la chancelière : faire adopter des réformes structurelles pour libéraliser le marché du travail en Europe et rétablir la compétitivité de ses pays. Cette fois, c’est à la gauche de faire un pas.

En attendant, les marchés financiers ne quittent pas l’Espagne des yeux. Les taux d’intérêt des obligations espagnoles s’élèvent à 7 %, seuil qu’avaient atteint la Grèce, le Portugal et l’Irlande avant d’avoir été secourus. Le relâchement de la tension sur le front grec permet de croire que les Européens trouveront, encore une fois, une façon d’apaiser les marchés et d’éviter la catastrophe.

Le pire aura été évité, mais tout le monde reste sur ses gardes.

Scénario gris foncé : 30 % de probabilité

Les politiques d’austérité prônées par l’Europe sont rejetées et une pluralité d’électeurs grecs élisent le parti d’extrême gauche Syriza le 17 juin.

Les partenaires européens sont inflexibles et ne font aucune concession. La Grèce quitte donc la zone euro. Comme le prédisaient les économistes de la Banque Nationale de Grèce, la nouvelle monnaie grecque est malmenée par les marchés et sa valeur tombe à 35 % de celle de l’euro. L’économie, en recul de 14 % de 2009 à 2011, se contracte de 22 % dans l’année qui suit. Le taux de chômage atteint 34 % (il était à 22 % en mai) et l’inflation bondit jusqu’à dépasser 30 %. Le niveau de vie des Grecs s’effondre : le revenu personnel par habitant chute de 55 %.

Après avoir subi des pertes importantes, les banques européennes sont nerveuses. Elles prêtent moins aux consommateurs et aux entreprises, plombant ainsi des économies déjà fragiles. Surtout, elles craignent que le naufrage grec ne soit suivi de l’écroulement espagnol.

À Madrid, le premier ministre, Mariano Rajoy, demande l’intervention de la Banque centrale européenne. Bankia, la quatrième banque du pays, a déjà reçu 4,5 milliards d’euros pour rester à flot. Pour éviter d’être engloutie, elle a besoin de 19 milliards supplémentaires. Cet argent, Madrid ne l’a pas ou, plutôt, en a besoin pour faire face à une tempête sans précédent. Alors, comment renflouer ses banques quand on doit soi-même emprunter à des taux usuraires ?

L’État espagnol creuse sa tombe en sauvant ses banques intoxiquées par de mauvais prêts immobiliers, mais les banques meurent parce qu’elles ont aussi trop d’obligations d’un État qui a perdu la maîtrise de ses dépenses publiques. Inextricable.

L’Allemagne n’a pas envie de se lancer dans une mission aussi périlleuse. Le rêve européen vire au cauchemar et le continent plonge dans une longue récession, où c’est chacun pour soi.

Heureusement, l’Amérique tient bon et l’Asie, portée par son nouveau marché intérieur, encaisse le choc sans trop de mal.

Scénario noir : 10 % de probabilité

Le sommet des chefs d’État et de gouvernement des pays membres de l’Union européenne des 28 et 29 juin, à Bruxelles, se termine par un échec, tout comme s’est achevé celui du G-20 au Mexique, les 18 et 19 juin.

Les divergences sont considérables entre les partenaires. Comment remettre l’économie sur pied ? Qui doit payer la facture ? Les questions sont posées, mais les réponses se font attendre.

Le monde politique est en désarroi et la révolte gronde, alors que sur la planète 75 millions de jeunes de 15 à 24 ans sont en chômage (5,5 millions en Europe seulement), selon l’Organisation internationale du travail (OIT), soit 4 millions de plus qu’en 2007. Au Portugal, 36 % des jeunes n’ont pas d’emploi ; en Grèce et en Espagne, ce taux atteint 51 %. « Il y a un vrai risque de génération perdue », dit Ekkehard Ernst, expert à l’OIT. Le dernier Eurobaromètre de la Commission européenne indiquait que 68 % des jeunes Espagnols étaient prêts à quitter leur pays.

L’accroissement de la pression fiscale dans les pays les plus touchés favorise le travail au noir. Le taux de chômage atteint 25 % en Espagne, mais il y aurait 4 millions de travailleurs non déclarés. Les économies italienne, portugaise et grecque sont elles aussi contaminées, ce qui nuit au rétablissement des comptes publics.

En Chine, qui compte pour 11 % de l’économie mondiale, la croissance de la production industrielle, des exportations, des ventes au détail et des investissements commence à ralentir. Ce coup de frein fait craindre la bulle immobilière, qui inquiète tout le monde depuis quelques mois. La Chine flanche et le marché des ressources naturelles, dont dépend tant le Canada, s’effondre.

Le monde entier tombe dans une profonde et longue dépression économique.