Faut-il s’inquiéter du manque de relève entrepreneuriale ?

Selon une étude économique, le Québec risque de perdre 80 000 emplois et de voir son économie reculer de 2,5 % à 3,7 % de son PIB de 2011 à cause du manque de relève. Le scénario est aussi mécanique que simpliste.

Blogue EconomieLe Québec risque de perdre 80 000 emplois et de voir reculer son économie de 2,5 % à 3,7 % de son PIB de 2011 à cause du manque de relève entrepreneuriale. C’est le message apocalyptique d’une étude de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, en collaboration avec le Fonds de solidarité FTQ et Raymond Chabot Grant Thornton.

Sur la foi d’un sondage au sujet des intentions des entrepreneurs âgés de plus de 65 ans quant à leur retraiteles auteurs de l’étude prévoient qu’entre 8 000 et 10 000 entreprises québécoises sont menacées de fermeture au cours des 10 prochaines années en raison du manque de relève.

Ces fermetures signifieraient des pertes brutes minimales totales de 8,2 milliards de dollars en PIB, peut-être même de 12 milliards de dollars. Il faudrait donc expressément favoriser les transferts d’entreprises, notamment par une exemption fiscale — comme celle promise par le Parti libéral pendant la campagne électorale.

Chaque entreprise perdue se traduirait par une perte nette en termes de revenus et d’emplois. Suivant cette logique, il faudrait toutes les sauver pour éviter l’hécatombe et maintenir notre production économique.

J’en viens à désespérer des études économiques. À partir des intentions des entrepreneurs plus âgés et de l’absence d’une relève identifiée, on construit un scénario aussi mécanique que simpliste.

Il arrive très souvent qu’une entreprise existante soit à bout de souffle et qu’elle ne survive que par la fidélité des derniers clients et l’abnégation de son propriétaire qui se contente de faibles marges.

Cette entreprise n’est plus à la fine pointe de la technologie parce que son propriétaire n’a plus le goût d’investir ou qu’il voit mal le retour potentiel sur l’investissement. Cette entreprise va mourir quoi qu’il advienne, et il ne faudrait pas s’inquiéter de sa disparition. Cela fait partie du cycle de la vie d’une entreprise.

En revanche, une belle entreprise rentable et dynamique trouve un acheteur. Il est d’ailleurs amusant de lire dans l’étude que plusieurs repreneurs potentiels se plaignent de ne pas retrouver de ces petits bijoux. Aux yeux des repreneurs, ils sont trop nombreux à chercher des bonnes affaires compte tenu de l’offre disponible. Voilà, quant à moi, un portrait beaucoup plus juste de la réalité.

Regardons de près ces 8 000 entreprises condamnées si un repreneur miraculeux ne se manifeste pas au cours des prochaines années.

Il y en aurait 1 158 dans le seul domaine de la construction. Croyez-vous un seul instant qu’il y a des personnes qui ne s’engageront pas dans des travaux de rénovation domiciliaire ou de construction résidentielle parce qu’un entrepreneur en construction vient de disparaître ? Les clients iront naturellement chez un autre entrepreneur, qui fera de meilleures affaires et qui embauchera les travailleurs laissés pour compte.

Ce n’est pas le nombre d’entrepreneurs qui compte, mais la vigueur du marché. C’est elle qui détermine l’ampleur des investissements privés et publics. Croire le contraire m’apparaît une proposition économique étrange (pour ne pas dire plus).

Pas moins de 700 restaurants ou petits hôtels pourraient aussi disparaître à cause d’une retraite sans relève. La belle affaire ! Il y en a déjà beaucoup trop par rapport à la population et sa richesse. Le même raisonnement s’applique : nous irons manger ailleurs, et l’offre est abondante. Si c’est le seul casse-croûte du village qui ferme ses portes, il faudrait peut-être en déduire que le milieu ne peut tout simplement pas faire vivre un tel service. L’économie a horreur du vide, et il n’arrive pas souvent qu’il n’y ait pas d’offre quand il y a une demande.

Autre catastrophe, apprend-on dans l’étude : c’est le secteur des finances et des assurances, des services immobiliers et de location et gestion d’entreprise (ouf !) qui serait le plus affecté. Les pertes de ce secteur pourraient représenter de 2,3 à 2,9 milliards de dollars au cours de la prochaine décennie.

Il y a une dizaine d’années, mon courtier d’assurances a pris sa retraite et fermé son bureau. Que s’est-il passé ? Il a vendu son portefeuille à un autre courtier, trop content de faire grandir son propre bureau.

Je suis toujours assuré et je me demande bien comment on peut présumer que la fermeture de ce bureau et de plusieurs autres pourrait se traduire par une dégringolade du PIB du Québec. Cesserez-vous d’investir si votre représentant en valeurs mobilières quitte le métier et déménage en Floride ? Non, vous irez ailleurs, tout simplement.

Ma belle-mère a fermé son salon de coiffure. Cela n’a eu aucune répercussion sur la vie économique, car il y a autant de personnes dans son quartier qui ont besoin d’une mise en plis ou d’une coupe de cheveux.

S’il y a eu une répercussion quelconque, c’est qu’un travailleur actif a quitté pour de bon le marché du travail. C’est ce phénomène qui a une incidence économique, et non pas le transfert d’une activité économique à cause de la consolidation chez un nombre réduit d’entreprises ou d’un effet de substitution, quand un commerce moins à la mode se fait évincer par un autre qui est plus «tendance».

Ces trois phénomènes — le vieillissement de la population, la tendance naturelle à la consolidation et le remplacement d’entreprises existantes par de nouvelles plus dynamiques et innovatrices — sont bien plus importants que le manque de repreneurs, qui me semble être davantage un symptôme que la cause d’un problème.

L’économie a changé. Nous avons délaissé les casse-croûtes du voisinage pour les chaînes (comme Tim Hortons ou Starbucks). Il y davantage de grands détaillants comme Walmart et moins de petits commerces, comme il y en avait dans toutes les villes et tous les quartiers. Aux États-Unis, on compte 60 % de moins d’entreprises en démarrage dans les secteurs de la construction et de la fabrication qu’il y a quatre décennies.

L’entrepreneuriat a aussi évolué et il a épousé ces tendances fortes. Il est devenu plus technologique, plus stratégique et plus innovateur.

Je comprends mal ce cri d’alarme et encore moins les travaux de ceux qui prétendent qu’il faut sauver toutes les entreprises et leur trouver un prétendant pour éviter l’apocalypse. La fin du monde, ce n’est pas justement de maintenir à flot des entreprises qui n’ont plus d’avenir ?

* * *

À propos de Pierre Duhamel

Journaliste depuis plus de 30 ans, Pierre Duhamel observe de près et commente l’actualité économique depuis 1986. Il a été rédacteur en chef et/ou éditeur de plusieurs publications, dont des magazines (Commerce, Affaires Plus, Montréal Centre-Ville) et des journaux spécialisés (Finance & Investissement, Investment Executive). Conférencier recherché, Pierre Duhamel a aussi commenté l’actualité économique sur les ondes du canal Argent, de LCN et de TVA. On peut le trouver sur Facebook et Twitter : @duhamelp.

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2 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Monsieur Duhamel,

Je vous lis toujours avec intérêt et je partage souvent votre point de vue sur les défis économiques que doit affronter notre société et les solutions qui devraient être adoptées. De toute évidence, vous êtes sceptique, voire critique, de notre travail récent sur l’enjeu de la relève d’entreprise au Québec. Permettez-moi d’apporter des nuances aux propos que vous tenez.

D’entrée de jeu, la question des chiffres. Le Québec souffre d’un déficit entrepreneurial, qui accentue le risque pour les propriétaires d’entreprises devant partir à la retraite de ne pas trouver de repreneurs et de devoir fermer l’entreprise. Diverses études et rapports ont sonné l’alarme sur cet enjeu, mais l’étude Le transfert des entreprises à la relève : un enjeu majeur pour l’économie du Québec et la pérennité des PME est la première à fournir un ordre de grandeur de la problématique pour évaluer l’ampleur de la pression que subit l’économie.

Comme vous l’avez illustré dans votre billet, une grande part de la richesse et des emplois générés par les entreprises qui ferment peut être récupérée par les entreprises qui restent. Notre étude fait d’ailleurs état de cet effet de substitution. Il n’en demeure pas moins qu’une fermeture d’entreprise occasionne une perte de savoir-faire et d’expertise. Elle entraîne des pertes en occasions d’affaires et d’innovation. Les transactions retardées ou non réalisées ont également des impacts – parfois directs, parfois indirects – sur les revenus de l’État.

L’étude de la Chambre suggère des solutions afin d’empêcher que des entreprises solides et durables ne disparaissent en raison d’un manque de planification, d’iniquités fiscales ou d’un manque de coordination des ressources disponibles. Sensibiliser davantage les propriétaires d’entreprises à l’importance de planifier leur relève, leur offrir un meilleur accompagnement et améliorer le dispositif fiscal québécois, notamment pour encourager la relève au sein des entreprises familiales, représentent des pistes d’action concrètes et relativement simples à mettre en place. L’étude révèle enfin que les nouveaux entrepreneurs potentiels auraient intérêt à considérer la reprise d’entreprise, souvent moins risquée que la création d’une nouvelle entité.

Monsieur Duhamel, en travaillant à accroître le taux de transfert fructueux de PME à fort potentiel, nous contribuerons à pérenniser des actifs prometteurs pour notre avenir économique.

Michel Leblanc, président et chef de la direction
Chambre de commerce du Montréal métropolitain