Fidèles au lit, infidèles en argent

L’homme qui ment sur ses revenus, la femme qui cache certaines dépenses : de plus en plus, les couples se font des cachotteries financières. Et parfois, les conséquences sont dramatiques !

« L’une de mes clientes pensait obtenir environ 200 000 dollars au moment de son divorce. Le chèque était six fois plus gros ! Son mari lui avait caché qu’il était propriétaire de trois immeubles d’appartements. » Comptable à Montréal depuis 30 ans, Bernadette Jobin en entend des vertes et des pas mûres en préparant déclarations de revenus et planifications financières. Serions-nous devenus à ce point discrets sur nos finances, dissimulant à l’être aimé ce que le fisc nous force à dévoiler ?

Et pourtant, nous en avons déshabillé, des tabous, depuis 50 ans ! Champions canadiens de l’union libre, militantes de l’égalité des sexes, marcheurs de la révolution sexuelle, nous avons collectivement, baby-boomers en tête, rebrassé les cartes de l’amour, du couple et de la famille. Nous n’avons jamais été aussi libres. Et jamais aussi abreuvés de conseils. Livres, magazines, enseignants et férus de psycho-pop nous le serinent ad nauseam : l’important, c’est la communication.

Malgré tout, dans ces couples si libres, la discussion se clôt quand s’ouvre le portefeuille. Malaise devant le rééquilibrage économique des ménages à deux revenus ? Méfiance de chats et chattes échaudés par les ruptures ? Volonté de maîtriser, individualisme oblige, tous les aspects de notre vie ? Ou encore, pour singer un jargon populaire, goût de préserver le mystère indissociable de la séduction ?

En 2005, la société d’études de marché Harris Interactive sondait près de 2 000 Américains de 25 à 55 ans : 29 % d’entre eux — un peu plus de femmes — avouaient avoir menti à leur conjoint au sujet de leurs dépenses. Pourtant, 72 % estimaient la confiance indispensable au succès de toute relation amoureuse. Et 24 % allaient jusqu’à trouver l’honnêteté financière plus importante que la fidélité conjugale ! « Tant de couples ont désormais des comptes en banque et des cartes de crédit distincts : le risque de tromperie augmente d’autant », disait alors l’avocat Alan Kopit, l’un des commanditaires de l’enquête.

Et nous, Québécois, sommes-nous différents ?

Pour L’actualité, CROP a interrogé 580 personnes vivant en couple, mariées ou pas. Eh bien, 97 % estiment important que leur conjoint soit totalement honnête sur les questions financières, autant que sur les questions de fidélité conjugale (96 %). La surprise est ailleurs : 10 % à peine avouent avoir déjà menti à leur conjoint sur des questions d’argent ou de finances personnelles. Et 54 % n’ont jamais de désaccords à ce sujet ! Un portrait idyllique qui fait sursauter la plupart des experts consultés pour ce reportage.

Seulement 10 % de menteurs, contre un tiers des Américains ? « Oui, je suis surpris, dit Claude Gauthier, vice-président de CROP. Le mot “mentir”, qui suppose un geste volontaire, était peut-être un peu fort. Une expression plus vague, comme “cacher des choses”, aurait donné un pourcentage plus élevé. »

Cela dit, 45 % des répondants avouent se quereller à propos de l’argent… occasionnellement (39 %) plutôt que souvent (6 %). Des querelles qui portent sur les habitudes de consommation (37 %) plus que sur les dettes (29 %) ou le budget familial (27 %). Deux groupes se chamaillent particulièrement : les 35-54 ans — probablement des parents qui, dans le feu de l’action, ont beaucoup de décisions à prendre — et les ménages les plus riches. Et quand les Québécois mentent — si peu —, c’est au sujet de leurs dépenses (62 %) plus que de leurs revenus (12 %).

Oublions le mot mensonge, aux relents antipathiques de confessionnal. Conseillers financiers, comptables et psychologues constatent plutôt l’inventivité des camouflages, cachotteries, oublis, subterfuges, savantes justifications et autres autocensures. « On se permet de petites folies », « on garde son jardin secret », « on a bien mérité de se gâter un peu », « on ne veut pas l’inquiéter », « on a une relation trop passionnée pour parler d’argent »…

« Et alors ? » s’exclame la notaire Denise Archambault, de Montréal, choquée par la notion même d’infidélité financière. Avec la conseillère financière Lison Chèvrefils, elle a publié le best-seller Les bons comptes font les bons couples (Transcontinental). « Dans la mesure où les décisions communes sont respectées, chacun doit pouvoir faire ce qu’il veut avec son argent. Depuis quand serait-il malhonnête de ne pas dire à l’autre ce que l’on fait avec l’argent que l’on a gagné ? »

Il reste que la franchise et la confiance semblent, d’un couple à l’autre, des notions élastiques, à géométrie variable.

Une première explication saute aux yeux : l’augmentation du nombre de couples à double revenu, passé de 35 % à 73 % de 1976 à 2007 (chez les 25 à 54 ans). « Chacun se dit : “C’est mon argent, je l’ai gagné, je n’ai pas à le partager” », constate la comptable Bernadette Jobin. Ni à dire ce qu’il en fait.

Pourquoi deux conjoints de professions libérales se cachent-ils des revenus comparables ? se demande pour sa part Yves Dalpé, psychologue clinicien et auteur de L’infidélité n’est pas banale (Quebecor). « Ils me répondent : “Ce sont mes affaires.” Ils n’ont pas l’intention de mentir, mais ils ne sentent pas le besoin d’être transparents. » Pour lui, cette attitude révèle un manque de confiance en l’autre, même si, « naïvement, les gens n’en sont pas conscients ».

Bernadette Jobin voit même, depuis quelques années, s’accroître la méfiance : « De nombreux clients ne veulent pas dévoiler leur salaire, leurs cachets ou leurs placements à leur conjointe. L’homme et la femme viennent donc me consulter séparément. »

La vérité peut être douloureuse, poursuit-elle. « Dans un cas de planification financière, je constatais un écart inexplicable entre les revenus du ménage et les dépenses inscrites. Excès d’alcool, drogue ? Le monsieur, seul devant moi, a déballé son sac : une maîtresse coûteuse. »

Les arrangements budgétaires à l’amiable sont fréquents, chez les couples mariés aussi bien que chez ceux en union libre. Plus que le statut matrimonial, ce sont les valeurs personnelles qui comptent. L’argent, c’est la sécurité. Mais de la fourmi à la cigale, le seuil de confort varie énormément.

Certains adoptent un modus vivendi souple. Ainsi, Louise (pour un sujet aussi délicat, tous les noms ont été changés), journaliste à la pige, n’informe pas son conjoint, qui est salarié, de ses revenus fluctuants. Dépensière, elle cède parfois à ses pulsions de consommation et en minimise le coût : « Il voit bien que les chaussures neuves s’accumulent dans le placard, il m’appelle moqueusement “Imelda” ou “Notre-Dame-des-Soldes” ! Lui-même est du genre simplicité volontaire. » Pour ce couple, comptes et cartes séparés se conjuguent avec partage des dépenses liées à la maison, aux enfants. Dans l’ensemble, l’argent ne provoque pas de grosses tensions.

Fabien, enseignant à la retraite aux revenus limités, a poussé encore plus loin cette logique. Sa conjointe, propriétaire de leur résidence principale et d’un immeuble locatif, rêvait de construire une maison à la campagne, y voyant un investissement et un refuge pour la retraite. « Je trouvais ce projet discutable. J’ai donc refusé d’y investir. J’ai mis tout mon cœur et mes bras dans la construction, mais sans payer. Si j’avais investi, j’aurais voulu décider tout autant, et là, nous aurions eu de vrais conflits. » Moins riche que sa compagne, il partage les dépenses de la vie quotidienne, mais c’est elle qui jongle avec hypothèques, assurances et autres frais.

Exauçant les vœux de Simone de Beauvoir, de plus en plus de femmes sont financièrement autonomes… et certaines gagnent plus que leur conjoint. C’est le cas de 23 % des Québécoises, et de 33 % des répondantes au sondage CROP. Ont-elles tendance à partager leur pécule ou à le garder ? « J’ai encore très peu de clientes plus riches que leur mari, dit Bernadette Jobin. L’une d’elles, notaire, a un mari dépensier persuadé qu’elle lui cache des revenus… ce qui n’est pas le cas ! »

De nombreuses jeunes travailleuses, instruites et bien payées, consultent la notaire Denise Archambault. Selon elle, l’argent n’est pas un problème au début du couple, lorsque les revenus des partenaires sont à peu près égaux et que l’achat de la première maison commande l’ouverture d’un compte joint. « Ça se complique quand la carrière de la femme décolle plus vite que celle de son chum. Elle ouvre souvent un deuxième compte pour elle, mais trouve délicat de le dire. Alors elle cache ou évite certaines dépenses trop voyantes. Par exemple, elle hésitera à acheter une voiture plus grosse que celle de son chum. » Les frictions peuvent se multiplier.

« Dans les couples où la femme gagne plus, ça se passe bien si l’homme n’y voit pas une atteinte à son amour-propre et si la femme n’en fait pas un outil de pouvoir », renchérit la conseillère financière Lison Chèvrefils. L’important, c’est de respecter les buts communs. Elle conseille des jeunes couples dont les fins de mois sont difficiles : « Si l’un des deux triche et n’épargne pas 30 % de son salaire comme prévu pour l’achat d’une maison, s’il achète plutôt le dernier ordi à la mode tandis que l’autre se prive, évidemment que ce dernier s’estime trahi. »

Un deuxième type de situation peut entraîner malaises et cachotteries : les trop grands écarts de revenus, jusqu’à la dépendance financière totale de l’un des partenaires, dans le cas d’un congé parental, par exemple. Certaines femmes prolongent ce congé par choix, raconte Me Archambault. « C’est tout à fait légitime, mais ça peut créer une dépendance vicieuse… J’ai vu des mères pleurer d’épuisement, lasses d’avoir à trouver des subterfuges pour garder un peu d’argent à elles, pour cotiser un peu à leur REER. »

Au nom de l’amour, pour ne pas provoquer de conflit, on se tait. Clémence Gagnon, consultante budgétaire à l’ACEF de Québec, évoque le cas d’un monsieur à la retraite qui a emprunté pour accompagner son amie de cœur en Floride. « Il n’avait pas le courage de lui dire que ses revenus, diminués, ne lui permettaient pas le voyage. »

Bernadette Jobin voit des femmes qui, amorçant une nouvelle vie de couple, acceptent de partager les frais à 50 %… alors qu’elles gagnent 30 % de moins que leur chum ! Cachent-elles leurs vrais moyens par orgueil ? « Elles ont souvent peur de perdre ce nouveau conjoint. »

D’autres, au contraire, s’engagent dans la vie commune avec des partenaires peu solvables… et cachottiers. « Une infirmière, très mûre, organisée, raconte Clémence Gagnon, a découvert après six mois que son chum, un col blanc, avait des problèmes avec Bell et Hydro, et profitait de son bon crédit à elle. »

L’endettement, quel terreau propice à l’infidélité financière ! « Souvent, les jeunes couples achètent tout à crédit, la maison sans versement initial, les meubles à payer dans un an, la piscine à 49 dollars par mois, les autos louées, les voyages dans le Sud… », constate Denise Archambault. Victimes d’un crédit trop facile, ils se retrouvent vite aux prises avec une angoisse financière terrible, qui sape le couple, qu’il ait ou non des enfants. « Il suffit que l’un des deux conjoints perde son travail ou tombe malade pour que tout s’écroule. »

L’endettement, un peu comme le jeu compulsif, mène à la dissimulation. « Bien sûr qu’ils mentent, en abusant du crédit sans le dire à leur conjoint, en espérant ne pas être découverts ! » dit Clémence Gagnon. « Une jeune femme a aperçu la facture Visa de son chum en apportant le bac de recyclage à la rue : il était endetté de 8 000 dollars ! Une dette qui menaçait leurs projets, ce qui la frustrait beaucoup. »

C’est souvent au moment de la rupture que le pot aux roses est découvert. Georges a accepté qu’après six ans sa blonde emporte tous les meubles, qu’il avait pourtant payés. Mais quand Sears lui a réclamé quelques milliers de dollars, en raison d’une carte de crédit commune qu’il n’avait jamais utilisée, il a résisté. « Je suis même allé à la Cour des petites créances pour qu’elle rembourse. Inutilement. Vivant de “jobines”, elle s’est déclarée insolvable. »

Devant les résultats du sondage CROP, ces 54 % de répondants qui considèrent que les questions d’argent ne créent jamais de la dicorde, Clémence Gagnon se dit surprise. La consultante voit plutôt les tensions augmenter au sein des couples, au rythme des obligations créées par la surconsommation, et ce, dans tous les milieux. « Récemment, trois médecins et deux pharmaciens m’ont consultée, en mal de redressement majeur en dépit — ou à cause — de marges de crédit de 40 000 dollars. »

Gérard Duhaime, sociologue à l’Université Laval, publiait en 2003 La vie à crédit : Consommation et crise (PUL), où il décortique le surendettement comme phénomène social, à partir de 70 entrevues en profondeur. Lui aussi a observé des tensions à couper au couteau et beaucoup de résistance à parler franchement d’argent. Comme Bernadette Jobin ou Clémence Gagnon, il commence à croire que l’argent est plus tabou que le sexe.

Recherche théorique et travail de terrain le conduisent à une autre conclusion : autant la rupture d’un couple entraîne l’appauvrissement des conjoints, autant l’endettement peut provoquer sa rupture. « Qu’il y ait mariage ou non, une union amoureuse est aussi une union économique. L’argent est un facteur important. Une union sur deux se termine par une séparation, et c’est souvent à la suite d’une rupture de confiance. Mon hypothèse est que si l’on se ment sur l’argent, on se ment aussi ailleurs. »

Que les tromperies financières provoquent la rupture, le psychologue Yves Dalpé en doute un peu. « Les couples se défont par incompatibilité, par affrontement sur plusieurs sujets : la fidélité, l’argent, l’éducation des enfants. » Il confirme cependant que le sentiment de trahison que l’on éprouve est comparable, que l’on soit victime d’une dette inavouée ou d’une aventure extraconjugale. « Votre confiance sera aussi ébranlée dans un cas que dans l’autre. »

D’ailleurs, les Québécois n’ont-ils pas dit oui à 97 % à l’importance d’une honnêteté totale, en argent comme en amour ? « Ils ont répondu en grands romantiques, ils ont exprimé un idéal », rétorque Yves Dalpé. Alors que le silence autour de l’argent rend compte plus justement des contradictions modernes de l’amour et du couple. « On fusionne moins qu’avant. Il y a plus de méfiance dans l’amour. »

La conseillère financière Lison Chèvrefils renchérit : « L’amour, ce n’est pas la fusion financière. On le comprend mieux lors d’une deuxième ou d’une troisième union, on a des réflexes, des acquis et du patrimoine. »

Et nul besoin d’être financièrement compatibles, ajoute la notaire Denise Archambault. « Il n’y aurait plus de couples ! Une fourmi et une cigale, ça peut cohabiter, à condition d’être honnêtes au départ. On ne cache pas une dette personnelle, ce serait comme cacher un herpès ! »

Entre-temps, les petites MTF — maladies transmises financièrement — continueront leur rampante progression, jusqu’à menacer le cœur de nos histoires d’amour. Saurons-nous nous en protéger ? Honnête sans illusions, autonome sans cynisme, que le couple nouveau se lève et passe à la caisse. Aucuns frais requis.

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