Fonctionnaires « bonriens » ?

Au contraire, la fonction publique du Québec est reconnue comme la meilleure de toutes les provinces canadiennes. Dans les temps difficiles qui s’annoncent, il est impératif de lui manifester du respect.

Au contraire, la fonction publique du Québec est reconnue comme la meilleure de
Illustration : Rémy Simard

En 1996, le poète Richard Desjardins a écrit une chanson d’une rare cruauté, qui raille les fonctionnaires de la « Régie des bonriens ». Il les décrit comme des pousse-crayons qui font traiter leur dépres­sion imaginaire « à Honolulu » ; des statues qui « ont besoin d’érection » et qui « s’pognent le ouin… ouin » ; des habitués des « danseuses tout nues » qui demandent un reçu en sortant ; des sangsues qui ne rêvent qu’à leur « beau plan de pension » ; des gens qui ont « tellement d’instinct qu’y leur pousse des totons ». La chanson con­clut : « Quand je roule dans la rue pis que j’vois un bonrien / J’pas capab’, j’passe dessus / Ça fait un d’plus en moins. »

Le contraste est extrême entre la description terrible de Desjardins et les louanges que la fonction publique reçoit à l’extérieur du Qué­bec. Dans toutes les capitales, au Canada, on considère la fonction publique du Québec comme la meilleure. C’était unanime dans les con­fé­rences fédérales-provinciales auxquelles j’ai assisté. Les fonctionnaires des autres provinces s’arrachaient les con­seils des nôtres. Ici même, au Québec, tous les groupes de travail gouvernementaux auxquels j’ai participé ont été émerveillés par la compétence et le dévouement exceptionnels des fonctionnaires qui ont accompagné leur démarche.

Alors, où est la vérité ? Dans la chanson de Desjardins, qui laisse entendre que les fonctionnaires du Québec sont une bande de sangsues ? Ou faut-il plutôt croire ce sous-ministre des Finances de la Saskat­chewan qui ne cessait de me vanter leur compétence, il y a quelques années ?

Des « bonriens », on en trouve partout. Il y en a plein dans le commerce de détail, parmi les professionnels, dans l’immobilier, dans les institutions financières, partout. Rien ne justifie de viser les fonctionnaires plus que les autres. La plupart du temps, la stupidité qu’on observe n’est pas celle des fonctionnaires eux-mêmes, mais bien plutôt des règles qu’on les oblige à appliquer et qui sont souvent mal adaptées aux circonstances. Lorsque les lois et les règlements sont déconnectés de la réalité, les responsables ne sont pas les fonctionnaires, mais les élus de l’Assemblée nationale ou des conseils municipaux qui les prescrivent.

Pourquoi mépriser les employés de l’État est-il parti­culièrement dangereux aujour­d’hui ? Parce que le gouver­nement du Québec s’engage présentement dans un difficile programme de compressions budgétaires de six milliards de dollars d’ici 2013. Et parce qu’il devra par la suite contenir l’énorme pression financière qui frappera le budget de la santé à partir de 2012, lorsque le passage des baby-boomers à l’âge d’or prendra de l’ampleur. Or, n’importe quel dirigeant d’entreprise privée ou d’organisme public peut vous confirmer que manquer de respect envers ses employés est le plus sûr moyen de perdre ses meil­leurs éléments et de rendre tous les autres improductifs. Si un tel climat a cours dans la fonction publique ainsi que dans les réseaux de la santé et de l’éducation pendant les prochaines années, les conséquences seront désastreuses pour le Québec.

Le gouvernement est le premier responsable du climat de travail dans le secteur public. Il doit établir des cibles générales de compressions budgétaires et en évaluer rigoureusement l’observance. Mais entre la fixation des cibles et l’évaluation des résultats, il doit faire confiance à l’intel­ligence de ses gestionnaires et de ses employés de première ligne pour déterminer les meil­leurs moyens concrets de réorganiser les ressources humaines et matérielles qui permettront d’atteindre les cibles tout en préservant la qualité des services. Le respect a ici bien meilleur goût. Si on impose d’en haut le détail des compressions, indistinctement et dans l’ignorance de l’extrême diversité des réa­lités sur le terrain, cela équivaudra à prendre les employés de l’État pour une bande de minables. Ce sera non seulement inef­ficace, mais suicidaire. La fonction publique sera démo­ra­li­sée, les bons éléments partiront, les « bonriens » se multiplieront et la qualité des services se dégradera. Et cela, personne ne le souhaite.