Fraude avec vue

Jeannot Beaulieu voulait investir 500 000 dollars pour ouvrir une auberge et un restaurant à Biencourt, tout près du nouveau parc national du Lac-Témiscouata, aux portes du Nouveau-Brunswick. Ce producteur forestier y a renoncé. « Ce n’est pas rentable. Comment voulez-vous qu’on puisse louer nos chambres 100 dollars quand d’autres le font pour 50, parce qu’ils n’ont aucune règle à respecter ni de taxes à payer ? »  

Chronique Affaires : Fraude avec vue
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Jeannot Beaulieu voulait investir 500 000 dollars pour ouvrir une auberge et un restaurant à Biencourt, tout près du nouveau parc national du Lac-Témiscouata, aux portes du Nouveau-Brunswick. Ce producteur forestier y a renoncé. « Ce n’est pas rentable. Comment voulez-vous qu’on puisse louer nos chambres 100 dollars quand d’autres le font pour 50, parce qu’ils n’ont aucune règle à respecter ni de taxes à payer ? »

Les autres, ce sont ces particuliers qui, au Témiscouata comme ailleurs au Québec, louent des chalets, des chambres, des terrains pour une fin de semaine ou une semaine, sans avoir une attestation de la Corporation de l’industrie touristique du Québec. En se soustrayant à la loi qui encadre l’hébergement touris­tique – qui édicte que tout établissement faisant régulière­ment de la location pour moins de 31 jours doit être dûment agréé -, ces gens croient simplement faire un pied de nez au fisc. Dans les faits, c’est à l’économie de leur région qu’ils font mal, en créant une concurrence déloyale, puisqu’ils n’ont ni taxes à payer ni normes à respecter.

« Ceux qui paient des taxes en ont plein le pompon de voir que d’autres n’en paient jamais et qu’on les laisse faire », dit Denis Fiset, directeur régional de la Chambre de commerce du Témiscouata, une région de 4 000 km2, huit fois la taille de l’île de Montréal. « Dans le Témiscouata, pour une offre légale, il y en a trois d’illégales. »

Qui pense travail au noir pense généralement construction et rénovation. Toutefois, beaucoup de revenus dans la restauration, l’hébergement, les services ménagers ou encore la garde d’enfants échappent au fisc. Statistique Canada estimait à 36 milliards de dollars la valeur de l’économie souterraine en 2008, soit 2,2 % du produit intérieur brut. Au Québec, dans une note de 2005 du ministère des Finances, on calculait que l’activité au noir représentait 4 % du PIB, soit 9,7 milliards de dollars. Certains chercheurs parlent même de 15 %.

Denis Fiset, de la Chambre de commerce du Témiscouata, voudrait que Québec intervienne dans l’industrie de l’hébergement, un peu comme il l’a fait dans la restauration avec son logiciel de facturation, qui enregistre toutes les opérations dans un appareil sécurisé. « Quand on demande 800 dollars par semaine pour un chalet sans permis, c’est beaucoup d’argent qui n’est jamais déclaré ni taxé pour financer les services publics. » Parce qu’ils ont trop longtemps fermé les yeux, des pays comme la Grèce ou l’Espagne se trouvent maintenant au bord du gouffre. « Veut-on devenir comme eux ? Il ne faudrait pas que cela arrive ! » dit Denis Fiset, partisan de la tolérance zéro à l’égard des délinquants. Au ministère du Tourisme, on est au courant du problème. « Des visites ponctuelles d’inspecteurs sont effectuées », écrit un fonctionnaire à L’actualité. La Chambre de commerce a été invitée à porter des cas précis à l’attention de Québec.

Étienne Paquet, qui exploite une auberge avec centre de santé à Cabano, déplore lui aussi que peu soit fait pour mettre un terme à l’hébergement illégal. « C’est agaçant de voir des gens dîner chez nous et de nous rendre compte qu’ils ont loué un chalet par Internet alors que nous avons encore des chambres de libres. La concurrence est inégale. En plus, c’est mauvais pour l’image de la région, parce que parfois les touristes sont déçus de ce qu’ils ont loué. »

Jeannot Beaulieu rejette l’idée de s’adonner lui aussi à l’économie souterraine. « J’ai des enfants et des petits-enfants. Il faut que notre économie repose sur des bases solides, pour que ça dure longtemps. » Selon lui, ceux qui opèrent dans l’ombre et ne paient pas leurs taxes ne sont que des « voleurs de générations ». Voleurs tout court, peut-être ?

ET ENCORE

Selon Statistique Canada, la construction, le commerce de détail, de même que les services d’hébergement et de restauration représentaient près de 60 % de l’économie souterraine en 2008.