Froid… mais payant

Ils sont un millier à travailler à la mine Raglan, au Nunavik, au nord du nord du Québec. Là-haut, le rythme de travail est exigeant, mais les salaires sont à l’avenant.

Froid... mais payant
Photo : Xstrata Nickel

Au volant de son camion à benne, Shayne Mercier, 21 ans, transporte chaque jour 350 tonnes de résidus provenant du concentrateur de la mine Raglan, qu’exploite Xstrata Nickel au Nunavik. « J’aime mon travail, dit ce jovial costaud aux cheveux blonds. Seul avec mon iPod, je ne m’ennuie jamais : conduire une grosse machine, c’est tripant ! » Et payant ! Le jeune homme, qui a un diplôme d’études professionnelles en machinerie lourde, gagne 80 000 dollars par année.

Son boulot n’est cependant pas de tout repos. Employé par Nunavik Construction (filiale de Moreau Industries, à Rouyn-Noranda), il bosse de nuit comme de jour, 12 heures sur 24, sept jours sur sept, trois semaines de suite. Avant de redescendre chez lui, à Rouyn-Noranda, pour deux semaines de repos.

Un rythme de vie commun à la majorité des quelque 1 100 employés et cadres du complexe minier Raglan. Filiale canadienne du géant minier suisse Xstrata, Xstrata Nickel emploie 850 personnes (82 % d’hommes), auxquelles s’ajoutent environ 250 travailleurs embauchés par des sous-traitants, comme Nunavik Construction. Les nouveaux investissements annoncés par Xstrata Nickel cet été (530 millions de dollars américains) permettront de créer 200 emplois supplémentaires d’ici 2016, avec l’ouverture d’une cinquième mine souterraine et l’approfondissement d’une autre mine.

En exploitation depuis 1997, le complexe minier Raglan est situé sur l’un des plus importants gisements mondiaux de nickel, un minerai utilisé dans la fabrication d’acier inoxydable. Xstrata Nickel, seule à ce jour à exploiter du nickel au Québec, aura bientôt de la concurrence : la société minière chinoise Jilin Jien Nickel Industry doit ouvrir une mine à 20 km au sud de Raglan d’ici l’été 2012 (270 emplois prévus). Et d’autres projets sont à l’étude. Les besoins en personnel qualifié dans la région ne sont pas près de baisser. « Nous recrutons dans tous les métiers, dit Yannick St-Germain, surintendant des ressources humaines. Électriciens, ingénieurs, mécaniciens, techniciens miniers, spécialistes en environnement, mineurs… » Les échelles sala­riales des employés sont confidentielles, mais peu gagnent moins de 100 000 dollars par année, logés et nourris. Des mineurs peuvent même toucher jusqu’à 150 000 dollars.

Travailler à Raglan n’est toutefois pas fait pour tout le monde. Situé à 1 800 km au nord de Mont­réal, le complexe minier est isolé de tout : le village inuit le plus près, Kangiqsujuaq, est à 80 km de là ; il est accessible uniquement par avion et, l’hiver, par motoneige. Les employés de la mine vivent donc en vase clos durant leurs trois semaines de « rotation ». « Il faut avoir l’esprit aventureux et aimer vivre dans ses valises, dit Yannick St-Germain. Et être capable de travailler de longues heures et plusieurs journées de suite. » L’horaire étant peu compatible avec la vie de famille, les employés de 30-35 ans sont rares ; la plupart sont dans la vingtaine ou ont plus de 40 ans.

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Le concentré de nickel est transporté dans l’entrepôt de la baie Déception, à 100 km de la
mine. Il sera ensuite chargé dans la cale d’un brise-glace grâce à un système pneumatique.

(Photo : Xstrata Nickel)

Des parents trouvent tout de même leur compte dans cette formule atypique. Comme Frédéric Lapointe, de La Baie, 42 ans, coordonnateur de la formation et père de deux enfants de 6 et 9 ans, dont il a la garde partagée. « Le temps que je passe avec eux est de meilleure qualité, dit-il. Avec un emploi ordinaire, j’étais toujours à la course, alors qu’avec mes deux semaines de repos, j’ai le temps de faire le ménage et les commissions pendant qu’ils sont à l’école. » Quant aux célibataires, ils profitent souvent de leur temps libre pour voyager, certains n’ayant même pas de logement en dehors de Raglan.

C’est à bord du Boeing 737 d’Xstrata Nickel que les employés se rendent au boulot au départ de Toronto, Montréal ou Rouyn-Noranda, où l’entreprise a des bureaux. Après avoir atterri à Donaldson, ils doivent encore parcourir une vingtaine de kilomètres à bord d’un autobus scolaire jusqu’au complexe minier. Surgi au milieu de nulle part, dans le décor lunaire du plateau de Katinniq, encore enneigé en juillet, le « village » comprend une douzaine de bâtiments blancs, gris ou bleus, qui abritent les chambres, la cuisine, l’infirmerie, le concentrateur et l’usine.

C’est à la cafétéria que les travailleurs se retrouvent et sympathisent. Les plats sont variés et savoureux, l’ambiance bon enfant. « On se connaît tous et il y a une vraie camaraderie entre nous », dit le superviseur en chef, Gilbert Dunn, 47 ans, au petit bouc poivre et sel. « C’est comme une petite famille. » Les Inuits – issus des 14 villages du Nunavik, ils forment 15 % de la main-d’œuvre – ont tendance à se regrouper à l’écart, mais ils participent aux multiples activités sportives, où tous apprennent à se connaître.

Les travailleurs disposent de peu de temps libre entre boulot et dodo, mais ils ont amplement de quoi l’occuper, avec le gymnase, le poker et les spectacles d’humour ou de musique présentés en soirée. « Tout est fait pour rendre notre séjour le plus confortable et le plus agréable possible », dit Pierre Sansfaçon, un baraqué de 50 ans aux yeux bleus. Coordonnateur des mesures d’urgence, ce pompier de formation garde la forme en jouant chaque soir au volleyball, au hockey ou au soccer. Mais pas question de siroter une bière ou un verre de vin : l’alcool est strictement interdit à Raglan.

En plus d’affronter le climat rigoureux (jusqu’à – 45 ?C durant l’hiver arctique, du 1er octobre au 30 avril), il faut composer avec la luminosité à Raglan. L’été, il fait clair de 20 à 21 heures par jour. Les chambres (indivi­duelles, avec douche et toilettes) sont donc équipées de toiles hermétiques. L’hiver, c’est le con­traire : le soleil luit à peine quatre heures par jour.

La noirceur ne fait pas peur à André Pilotte. À 64 ans, ce mineur de développement, comme on dit dans le jargon, passe 12 heures sous terre chaque jour. L’homme, que j’ai rencontré dans une galerie à 400 m de profondeur, est ravi de parler de son métier. Au moyen de sa foreuse à flèche, il perce des trous longs de 4 m, dans lesquels il insérera plus tard des explosifs. « Nous sommes devant une veine à forte teneur en minerai, explique-t-il. Mon dynamitage du jour vaut 1,5 million de dollars ! » Même après 15 ans à Raglan, André Pilotte a les yeux brillants comme du nickel.

 

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