Gardons les jeunes à l’école !

L’explosion du taux d’emploi des jeunes sans-diplômes pourrait bien faire reculer la lutte contre le décrochage scolaire. Et les entreprises en manque de main-d’œuvre devraient être alertées contre l’embauche excessive de ces jeunes.

Photo : Daphné Caron

Depuis la fin de l’austérité budgétaire provinciale, en 2016, l’économie et l’emploi ont connu une solide expansion au Québec. Nos entreprises ressentent maintenant le manque de main-d’œuvre avec plus d’acuité. Leur problème est que le nombre total de personnes en âge de travailler (disons celles de 15 à 69 ans) est à peu près stationnaire. Pour augmenter l’embauche, les employeurs sont par conséquent obligés de convaincre un pourcentage plus élevé de cette population d’accepter un emploi. Or, ils ont réussi. En 2018, il n’y avait pas plus de Québécois de 15 à 69 ans qu’en 2016, mais ils étaient 120 000 de plus à travailler.

Trois groupes surtout ont vu leur taux d’emploi augmenter : les diplômés universitaires et collégiaux, les personnes de 55 à 69 ans et les jeunes de 15 à 24 ans qui ne possédaient encore aucun diplôme. Dans les deux premiers cas, il faut certainement s’en réjouir. Former des diplômés de l’enseignement supérieur coûte une beurrée à la collectivité. Les voir occuper des emplois en plus grand nombre est donc un réconfort. Garder au travail plus longtemps les personnes plus âgées qui le désirent est aussi une bonne chose. Pour leur propre bien-être — eux qui vont vivre jusqu’à 85 ans ou plus —, pour les travailleurs plus jeunes qu’ils aident en entreprise et pour nous, les contribuables.

Toutefois, mon inquiétude est suscitée par le fait que beaucoup plus de jeunes qui n’ont pas encore de diplôme s’ajoutent à la feuille de paye des entreprises pendant leurs études ou après avoir abandonné l’école. Le graphique révèle qu’après avoir été stable pendant 10 ans, leur taux d’emploi a pris l’ascenseur, étant passé de 35,5 % en 2016 à 43 % en 2018. Il montre également que l’explosion récente du taux d’emploi de ces jeunes est particulier au Québec. La propension des entreprises à les embaucher n’a en effet pas tellement varié dans les autres provinces, bien que le taux de postes vacants y ait été tout aussi élevé qu’au Québec.

Il y a ici danger que la hausse du taux d’emploi des jeunes sans-diplômes fasse reculer notre lutte contre le décrochage scolaire, lequel est déjà plus important chez nous qu’ailleurs au Canada. Aux dernières nouvelles, seulement 71 % des élèves obtenaient leur diplôme du secondaire dans le temps prescrit au Québec, contre 80 % en Ontario. Or, une recherche du professeur Daniel Parent, de HEC Montréal, a clairement établi, il y a quelques années, que le travail pendant les études réduisait la probabilité d’obtention d’un diplôme, particulièrement chez les garçons, et n’apportait pas d’avantages pour la rémunération future ni des garçons ni des filles.

Dans une conjoncture d’emploi favorable, le décrocheur sera également moins porté à « raccrocher » et à terminer ses études secondaires. La perte estimative de revenu du jeune qui n’a pas acquis son diplôme secondaire en cinq ans est présentement de l’ordre de 500 000 dollars sur l’ensemble de sa vie active. D’une part, il risque de ne jamais finir son cours secondaire ; et d’autre part, même s’il y arrive, le retard qu’il aura pris réduira la probabilité qu’il continue à l’enseignement supérieur et qu’il ait ensuite accès à un emploi bien rémunéré. En parfaite cohérence avec ce pronostic, on constate au Québec que le nombre d’emplois occupés par les sans-diplômes de 25 ans ou plus et les diplômés du secondaire de tous âges a plongé de 44 000 de 2016 à 2018, alors qu’il a augmenté de 162 000 pour les diplômés du collégial et de l’université.

Trois prescriptions m’apparaissent indiquées contre ces écueils. La première est qu’un avertissement public soit lancé au plus tôt. Ensemble, les ministres de l’Éducation, de l’Emploi et de l’Économie (MM. Roberge, Boulet et Fitzgibbon) devraient mettre fermement en garde nos entreprises en manque de main-d’œuvre contre l’embauche excessive ou mal gérée de jeunes qui n’ont pas encore acquis leur premier diplôme. La deuxième prescription serait que le ministre de l’Éducation renforce l’impératif de l’éducation en rendant l’école obligatoire jusqu’à 18 ans, à moins que le diplôme secondaire n’ait été obtenu avant cet âge. Le Nouveau-Brunswick, l’Ontario et la moitié des États américains l’ont compris. Au tour du Québec. La troisième prescription serait de modifier la Loi sur les normes du travail afin qu’elle impose un maximum au nombre d’heures hebdomadaires de travail que peut fournir un jeune assujetti à l’obligation de fréquentation scolaire. Ce maximum devrait être établi sur la base de la littérature scientifique pertinente et de l’avis de nos meilleurs spécialistes de l’éducation.

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2 commentaires
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Nous devrions proposer un programme aux jeunes, semblable au programme sport/étude.
Un programme travail/étude qui permettrait aux employeurs de les recruter, à la condition de leur offrir ce programme.
Il est démontré que surtout pour les garçons, l’apprentissage est facilité lorsqu’il est en lien avec l’utilisation de la connaissance en temps réel.
Il nous faut innover et cesser de penser à la diplomation d’abord et le travail ensuite. Une combinaison des deux dans certains cas, pourrait diminuer le décrochage scolaire, faciliter l’apprentissage et mettre à contribution une force du travail.
En Italie, l’ancien modèle (diplomation en ensuite travail) est favorisé, avec comme conséquences que dans plusieurs cas, l’étudiant ne trouve pas de travail avec le diplôme obtenu ou après quelques mois de travail en lien avec son diplôme, il réalise qu’il aurait été préférable de s’intéresser à une autre discipline. La conséquence : décrochage du travail de gens scolarisés ! Triste à mourir.

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Il faut rendre en effet la scolarité obligatoire jusqu’à 18 ans au moins. Ce qui est essentiel « néanmoins » c’est la formation professionnelle, la formation continue et l’alternance travail-études.

Pour parvenir à de tels résultats, cela nécessite de forger un « contrat social ». Or dans l’état actuel de la société québécoise, je ne crois pas que nous soyons encore mûrs pour cela.

De la même façon, ce que cherchent toujours bon nombre de patrons, c’est d’exploiter la ressource humaine quelle qu’elle soit et si possible en réalisant un bénéfice sur cette exploitation.

Alors, pour permettre aux jeunes de progresser à l’école, aux moins jeunes de conserver un emploi, pour créer cette confiance indispensable qui fait en sorte qu’un apprentissage bien fait de toutes choses conduit à un développement harmonieux et de bons emplois ; il faudrait rien de moins qu’une révolution culturelle.

Si les années 60, furent par quelques aspects précurseurs de cette révolution, force est de de constater que les 60 années qui ont suivi, servirent surtout à défaire ce que quelques visionnaires avaient vus.

Je conçois difficilement comment sous la gouverne de la CAQ, nous puissions humainement prétendre inverser de quelque manière que ce soit cette tendance qui si elle devient lourde, appauvrira inexorablement la province, lorsque voici encore à peine six mois nous étions toutes et tous dans la bonne direction et sur la bonne voie.

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