Gary S. Becker (1930-2014) – La façon économique de voir la vie

Décédé samedi dernier, Gary S. Becker aura été l’un des économistes les plus influents du XXe siècle, élargissant la portée de la science économique par son cadre logique et mathématique en vue d’étudier des phénomènes sociaux comme la discrimination, le mariage, le crime et l’éducation.

Photo : Getty Images
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Gary S. Becker, lauréat du prix Nobel en sciences économiques (en 1992) et de la médaille présidentielle de la liberté, est décédé, samedi dernier, à l’âge de 83 ans.

Blogue EconomieUn des économistes les plus influents du XXe siècle, il a grandement élargi la portée de la science économique en utilisant son cadre logique et mathématique pour étudier des phénomènes sociaux tels que la discrimination, le mariage, le crime et l’éducation.

Gary Becker est né dans une petite ville minière de la Pennsylvanie. Son père avait immigré aux États-Unis de Montréal à l’âge de 16 ans, avant même d’avoir terminé sa huitième année. Il est donc doublement impressionnant que Becker soit entré à Princeton et, ensuite, à l’Université de Chicago, où il a été professeur durant près de 50 ans.

Il fut l’un des piliers de son département d’économie à idéologie clairement néoclassique (libre marché). Mais peu de gens savaient qu’il était aussi professeur de son département de sociologie, ce qui démontre qu’il était très différent des autres économistes de sa génération dans sa façon de penser et dans ses champs de recherche.

Il s’est aussi éloigné des tours d’ivoire en rédigeant une chronique par mois pour Business Week pendant près de 20 ans, ce qui nous rappelle notre propre Pierre Fortin.

J’ai personnellement eu la chance et le plaisir (parfois mélangé à une bonne dose d’anxiété) d’être parmi les derniers étudiants à avoir suivi l’un de ses cours, durant ma maîtrise à l’Université de Chicago.

Je parle de plaisir, car malgré les 79 ans qu’il avait à ce moment-là, il n’avait en rien ralenti. Il était encore un professeur plein de passion, transmettant des idées complexes et profondes avec clarté et énergie.

Je parle d’anxiété car, en homme de sa génération, il utilisait la méthode socratique d’enseignement. Cela veut dire qu’il choisissait souvent, au hasard, un étudiant de la classe pour discuter avec lui des concepts qu’il énonçait au tableau. Ces questions étaient souvent très complexes et pouvaient fuser à n’importe quel moment.

J’avais donc constamment peur d’entendre mon nom (qu’il prononçait malheureusement Alexisse Gaguené) et de me trouver dans l’impossibilité complète de répondre intelligemment à cette sommité du monde économique, devant une classe pleine de grosses têtes du doctorat en économie.

Finalement, il m’a interpelé quelques fois, et j’ai réussi à bien me débrouiller. Son cours fut donc une expérience remarquable pour moi et, j’en suis certain, les milliers de jeunes que Gary Becker a touchés durant sa longue carrière.

Son cours, à l’instar de ses écrits, était une combinaison du cadre logique économique du coût d’opportunité, de gros bon sens et d’un manque complet de respect pour le politiquement correct. Cette combinaison est, depuis son entrée sur la scène économique dans les années 1950, devenue la définition même d’un économiste, rendant cette profession beaucoup plus intéressante — mais pas nécessairement mieux aimée.

Citons quelques exemples de conclusions fascinantes tirées de ce cours et de ses écrits.

Dans son premier livre, publié en 1957 avec Milton Friedman, il analyse le coût de la discrimination en se concentrant non pas sur les coûts des victimes de discrimination, mais sur ceux des personnes qui discriminent. Il y démontre qu’un employeur qui discrimine perd des profits, car il paye des membres de la majorité plus cher pour faire un travail qui pourrait être fait aussi bien — et pour moins cher — par la minorité.

Ainsi, dans un marché compétitif, une entreprise qui ne discrimine pas (ou moins) devrait réussir à amener une entreprise qui discrimine à la faillite. Résultat : selon sa théorie, la discrimination devrait disparaître à long terme si les marchés sont suffisamment compétitifs.

Quant à sa théorie sur le crime, elle est, à son essence, très simple. Elle nous dit que les criminels en devenir comparent mentalement les bénéfices potentiels du crime qu’ils considèrent commettre à ce qu’il en coûterait de se faire prendre. Cela semble n’être que du gros bon sens aujourd’hui, mais au moment où cette théorie a été publiée, la moralité simple dominait encore les écrits sur les «criminels».

Je pourrais continuer très longtemps à discuter des nombreuses contributions de Becker à plusieurs sciences sociales, mais je vais me contenter de terminer en parlant d’une des conclusions de ses écrits sur le capital humain qui touche à un enjeu de l’heure : les inégalités.

Une de ces conclusions voulait que les inégalités de revenus étaient bonnes et nécessaires, car elles encourageaient les individus à investir dans leur capital humain par l’éducation. De tels investissements en capital humain augmentent la productivité des individus et font donc progresser la société.

Cela est presque certainement vrai, mais ce qui est atypique pour un si excellent économiste, c’est que Becker a déclaré les inégalités comme bonnes en n’énonçant que ses bénéfices, sans en étudier les coûts. Mais le fait qu’aujourd’hui, ce sont des épidémiologistes (Wilkinson et Pickett) qui font le travail le plus intéressant pour tenter de nous donner ces coûts — en utilisant des méthodes mathématiques tirées de l’économie — témoigne de l’influence de Gary Becker dans plusieurs autres domaines.

De plus, un grand nombre d’économistes de partout dans le monde suivent ses traces en étudiant des sujets comme les inégalités, l’éducation, le crime et le sport, apportant des contributions importantes aux décideurs publics et privés. Becker est mort à 83 ans, donc, mais son influence perdurera.

* * *

Alexis Gagné est analyste stratégique à la Fondation Chagnon, qui vise à prévenir la pauvreté en misant sur la réussite éducative des enfants du Québec. Les opinions exprimées ici sont purement les siennes.

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Je conçois que d’avoir eu comme professeur, un homme d’une très grande expérience comme Gary S. Becker constitue un avantage considérable pour quelqu’un qui ait souhaité graduer dans la sphère de l’économie.

Toutefois, j’éprouve quelques difficultés à abonder dans ce que vous nous présentez de la discrimination. Évidemment, vous ne nous apportez pas cette démonstration à l’effet qu’un employeur qui discrimine perd des profits. Lorsqu’une analyse précise des profits devrait permettre de savoir sur quels postes on faits des profits et sur quels autres postes on n’en fait pas.

Pour qu’un marché soit compétitif, il faut encore que le marché existe et que les règles qui régissent le marché soient les mêmes pour tout le monde. Nous sommes aux antipodes d’une telle modélisation surtout dans un contexte de mondialisation.

Vous nous parlez de criminels en devenir. Comme si on devenait criminel pour faire des gains. Si on pousse votre exemple un peu plus loin. Ce ne serait pas la prison qui serait l’École du crime, mais Wall Street et de par le fait-même on devrait tirer un très grand prestige et un très grand bénéfice à devenir criminel en col blanc. Risible non ?

En somme, vous établissez qu’il n’y aurait pas de plus grand bénéfice, dans une société injuste, que de commettre le crime, tous les crimes pour prospérer, dès lors que ça rapporte et dès lors qu’on ne se fait pas prendre et qu’on fait des études pour y arriver…. Et qui fait la loi ?

Excellent article qui nous ouvre la voie de l’économie du futur. Ce qui sans doute porte un hommage vibrant à votre ancien professeur d’économie et de sociologie. Je ne sais pas vraiment comment les Friedman, Becker, von Mises de ce monde avec de tels propos, s’y retrouveraient. J’aimerais tant comprendre 🙂

Vous avez TOUT faux. La mondialisation augmente la compétition, elle a été un puissant outil pour réduire la discrimination et ce de manière importante. On le voit dans la réduction considérable du nombre de guerres et de conflits depuis que le monde s’est mondialisé. Discriminer ce n’est pas payant, surtout quand le marché c’est le monde!

« Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser. » — Blaise Pascal

Votre impéritie ne trouve d’égale que votre inanité.

Au début du 20e siècle, une huitième année était une scolarité très respectable pour la classe ouvrière. Mon père, né en 1909, avait une 3e année et ma mère une 6e année. Ce qui ne les empêchait pas d’écrire des textes sans faute et d’avoir l’intérêt de continuer à apprendre par eux-mêmes. Parmi les 10 enfants de ma famille, 6 ont fait des études universitaires. Il fallait surtout que les parents croient à l’importance de l’instruction et désirent que leurs enfants aient toutes les chances dans la vie. De nombreuses personnes de la génération de M. Becker avaient du talent, de la persévérance, et le désir de se dépasser. Le savoir n’est plus réservé aux classes sociales supérieures.