Gérer les déficits « pandémiques »

Si les plus récentes projections se réalisent, Ottawa devra emprunter 343 milliards et Québec jusqu’à 15 milliards pour financer les déficits budgétaires en 2020-2021. Quelles seront les conséquences pour les finances canadiennes et québécoises ?

Photo : Daphné Caron

Au cours des derniers mois, l’économie canadienne est tombée en récession et les gouvernements ont introduit des mesures directes de soutien à l’économie. Ces mesures temporaires étaient nécessaires pour combattre la crise entraînée par le virus, mais elles sont imposantes.

Le 8 juillet dernier, le ministre fédéral des Finances, Bill Morneau, a estimé que le déficit budgétaire fédéral de l’année financière en cours (2020-2021) atteindrait 343 milliards de dollars. Cette somme incluait le coût des mesures directes de soutien (237 milliards) et l’incidence de la récession sur le budget (106 milliards). Les crédits et la liquidité qui ont aussi été offerts aux entreprises ne font pas partie du déficit parce que ce sont des prêts ou des avances remboursables, et non, à strictement parler, des dépenses.

Le 19 juin dernier, le ministre des Finances du Québec, Éric Girard, a dit s’attendre à un déficit budgétaire provincial de 15 milliards de dollars en 2020-2021 plutôt qu’au déficit zéro prévu dans son discours du budget du 10 mars dernier. L’augmentation du déficit provincial provient des mesures directes de soutien, des dépenses de santé requises par la crise sanitaire, et des effets de la récession sur les dépenses et les revenus consolidés.

Quelles seront les conséquences de ces déficits « pandémiques » pour les finances d’Ottawa et de Québec ?

Si les projections de MM. Morneau et Girard se réalisent, Ottawa devra emprunter 343 milliards et Québec jusqu’à 15 milliards pour financer les déficits budgétaires en 2020-2021. Ces sommes s’ajouteront à leur dette accumulée. Est-ce que ce sera la catastrophe ? Non. Ça ne leur coûtera pas très cher, et il ne leur sera nécessaire ni de rembourser l’argent emprunté ni de plonger l’économie dans une période d’austérité où on hausserait les impôts et on sabrerait les services publics.

Ce n’est pas la dette elle-même, mais le montant annuel des intérêts à payer dessus — le service de la dette — qui est une composante du budget. Or, même si les 343 milliards d’Ottawa et les 15 milliards de Québec sont des additions considérables à la dette publique, les taux d’intérêt auxquels ces sommes peuvent être empruntées à l’heure actuelle sont si faibles que les conséquences pour le service de la dette seront modestes. Le graphique montre que la tendance baissière des taux sur les emprunts gouvernementaux est lourde. Ils ont diminué sans arrêt depuis 40 ans, et les avis couramment exprimés par les chercheurs, les banques centrales et les marchés financiers indiquent qu’ils ne remonteront pas de sitôt.

Ottawa pourra emprunter 343 milliards pour 10 à 30 ans à un taux moyen de moins de 1 %. Cet ajout de 3,4 milliards à son service de la dette équivaudra à 1 % de ses revenus normaux de 350 milliards. Québec, quant à lui, pourra emprunter 15 milliards à un taux moyen de moins de 2 %. Son service de la dette va donc augmenter de 300 millions, absorbant ainsi 0,25 % de ses revenus normaux de 120 milliards. Ce contexte financier est historiquement avantageux. Car s’il fallait qu’Ottawa emprunte ses 343 milliards à un taux d’intérêt de 8 % comme au milieu des années 1990 plutôt qu’à 1 % comme aujourd’hui, son service de la dette augmenterait huit fois plus : de 27 milliards plutôt que de 3,4 milliards. Une telle addition aux intérêts à payer serait particulièrement onéreuse.

De plus, avec des taux d’intérêt à l’emprunt aussi faibles que présentement, les deux gouvernements n’auront pas à décréter une période d’austérité afin d’encaisser le coup. Chaque année, les frais d’intérêts à payer feront augmenter la dette pandémique cumulée de 1 % à Ottawa et de 2 % à Québec. Mais comme en temps normal le PIB annuel progresse encore plus vite — de 3 % ou 4 % au Canada et au Québec —, le rapport entre la dette et le PIB, qui mesure le vrai poids de l’endettement, va néanmoins diminuer de lui-même, sans qu’il soit nécessaire de hausser les impôts ou de réduire les services aux citoyens. Si des mesures d’austérité sont toutefois adoptées, ce sera pour d’autres raisons que pour alléger le fardeau de la dette pandémique.

Ce sont de bonnes nouvelles. Mais attention ! Il ne faut pas que tout cela dégénère en bar ouvert à l’endettement. Car à long terme, plus nous consacrerons d’épargne au financement de l’État, moins il en restera pour financer l’investissement de nos entreprises. Un rythme d’endettement mal justifié risque également d’amener les prêteurs à réclamer des taux d’intérêt plus élevés aux emprunteurs gouvernementaux.

Un beau mariage de prudence et d’audace est ce qu’il nous faut.

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J’ai une question, M. Fortin. Pourquoi les taux d’intérêt sont-ils si bas, et, pourquoi sommes-nous convaincus que cela va durer? Est-ce que les baby-boomers ont tant d’argent que ça qu’ils sont prêts à le passer à quelqu’un d’autre pour presque rien? Tiens … de qui nos gouvernements vont-ils emprunter cet argent? Il y a anguille sous roche. Que font les gouvernements pour maintenir les taux si bas? Rappelez-vous les années 1980s. Nous étions tous convaincus à ce moment-là que les taux à 20%/année étaient là pour toujours …

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Gérer les déficits « pandémiques »
Merci pour cette explication claire et simple!
Pour quelqu’un comme moi qui n’y connais pas grand-chose, ça fait du bien d’enfin « comprendre »!

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Excellent sommaire de la situation Mr. Fortin. Mais vous auriez dû mettre le dernier paragraphe en caractères gras, histoire de bien illustrer le piège à éviter.

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Encore une fois merci pour des explications claires et simplifiées. Toujours fascinant. On parle ici beaucoup du poids de la dette par rapport au PIB (avec raison). Je comprends qu’en période de ralentissement économique et de récession, les banques centrales de partout veulent baisser les taux d’intérêts pour aider leurs économies à se maintenir, voir rebondir. La situation du COVID ne fait pas exception. Je comprends aussi que le poids ajouté dû à ces déficits extraordinaires est relatif, particulièrement lorsqu’on considère le taux plus faible auquel il est emprunté et la croissance du PIB à long terme (donc l’impact va diminuer au fil des ans). Question: Est-ce que la dette accumulée (celle pré-COVID, de plus de $720 milliards) bénéficiera elle aussi de la baisse des taux d’intérêts à 0.99%? Si oui, est-il raisonnable de penser que malgré l’ajout du déficit projeté de cette année (qui élèvera notre dette à plus de $1 billion), le poids de la dette sera inférieur à ce qu’il était pré-COVID à cause de la baisse des taux?

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Il n’y a effectivement aucun problème à étaler le déficit public dû à la pandémie sur 30 ans ou plus. Ce qui pour moi est source de préoccupation, c’est le cumul des déficits pour les prochaines années et objectivement le retour aux équilibres fiscaux et aux excédents de trésorerie sont choses désormais du passé.

Il va donc falloir oublier ces mantras de budgets équilibrés et faire face à des déficits subséquents qui devraient perdurer pour assez longtemps. Ici encore, le problème n’est pas pour moi celui des déficits, c’est plutôt le chiffre des dettes cumulées comprenant les déficits publics, les investissements, les immobilisations et leurs corolaires que sont la hausse des prix, la baisse de pouvoir d’achat des ménages, les déficits d’habitat social et évidemment l’inflation et l’incidence de celle-ci sur les familles pauvres.

Ainsi les risques à moyens termes ne viennent-ils pas des taux d’intérêts mais bien du fait que les plans de relance tant de Québec que d’Ottawa sont faibles et du fait qu’une activité économique normale pourrait ne pas reprendre avant deux, trois ou quatre ans.

Sans stratégie industrielle concrète, sans dépenses supplémentaires pour une transition écologique menée tambour battant, nous risquons de rester dans une sorte « d’entre deux » pour longtemps et à long terme nous n’avons pas la moindre idée de tout ce que cela coûtera à toute une génération.

En sorte que le véritable danger, n’est pas l’intérêt sur la dette, mais une tendance que je crois inéluctable, laquelle selon moi serait : l’implosion. Ce qui signifie d’une incapacité structurale de l’économie de pourvoir rebondir où que ce soit dans quelque domaine que ce soit.

Il est plus que jamais temps de nous engager dans une économie collaborative, inclusive, ouverte à tous, résolument tournée vers la qualité de vie, la santé et l’environnement.

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« Car à long terme, plus nous consacrerons d’épargne au financement de l’État, moins il en restera pour financer l’investissement de nos entreprises. » (P. Fortin)

On a ici un raisonnement typique de la pensée néoclassique où le financement des entreprises viendrait de l’épargne des ménages, ce qui est absurde. Nous sommes dans une économie monétaire de production basée sur la création monétaire des banques commerciales (crédit) et « [s]ans création de monnaie, les entreprises ne pourraient macroéconomiquement pas percevoir de profit, ne récupérant sous forme de ventes que leurs avances. (…) Dès lors, on ne peut pas considérer que les entreprises produisent et complètent ensuite leurs ressources par l’emprunt, qui lui-même proviendrait de l’épargne des ménages, alors que cette dernière est une résultante du processus productif, et non pas un préalable à celui-ci. » (J.-M. Harribey. L’équilibre comptable macroéconomique d’une économie monétaire, Petite note technique.)

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