Halte aux scandales et à l’indifférence !

L’actualité, 1er octobre 2007

Pour la rentrée, j’ai demandé à deux professeurs de gestion de se prononcer sur les grandes questions économiques de l’heure. Michel Magnan, vice-doyen de l’École de gestion John-Molson (Université Concordia), et Michel Patry, directeur de HEC Montréal, se sont prêtés au jeu.

L’un est comptable et l’autre est économiste. Voilà ce qui les distingue. Car tous les deux portent la barbe et ont le même prénom. Les deux ont obtenu leur doctorat dans des universités de la côte Ouest, leurs carrières sont liées à HEC Montréal et ils occupent maintenant des postes de direction au sein de leurs établissements respectifs. Ces hommes, qui figurent parmi les observateurs les plus fins et les plus aguerris du milieu des affaires, partagent aussi plusieurs convictions, dont l’importance pour les universitaires de se faire entendre dans les grands débats économiques et sociaux. Ce dont ils ne se privent pas.

Michel Magnan, 49 ans, s’en fait même une spécialité et un devoir. Il a donné plus de 50 entrevues au cours des deux dernières années. De l’émergence des fonds d’investissement privés (comme Blackstone ou KKR) à la rémunération des grands patrons, du rôle des conseils d’administration à la transparence des fonds de couverture (les fameux hedge funds), rien ne lui échappe, et il a une opinion sur tout. Notre entrevue, prévue pour durer 60 minutes, s’est étirée pendant deux heures et demie par un bel après-midi d’été, dans un café d’Outremont.

C’est la diversité culturelle, et le bouillonnement intellectuel qui l’accompagne, qui a amené Michel Magnan à l’Université Concordia. « La moitié des élèves ont un parent né à l’étranger. Concordia est à l’image de ce que sera Montréal dans 10 ans », dit-il. Ancien professeur à HEC Montréal, il est maintenant titulaire de la chaire de comptabilité Lawrence Bloomberg (Université Concordia) et vice-doyen de l’École de gestion John-Molson, où il est responsable des études de deuxième et de troisième cycle.

Depuis sa nomination au titre de directeur de HEC Montréal, en septembre 2006, Michel Patry, 50 ans, a moins de temps que son confrère pour intervenir dans les débats publics. Les célébrations, cette année, du 100e anniversaire de la plus importante école de gestion du Canada – elle compte 12 000 étudiants et plus de 250 professeurs permanents – l’ont accaparé. Je l’ai rencontré dans son magnifique bureau du chemin de la Côte-Sainte-Catherine. L’immense fenêtre offre une vue panoramique sur la piste d’athlétisme du collège Jean-de-Brébeuf, le voisin immédiat. Courses, compétitions, efforts, entraide : je suis sûr que le directeur de la prestigieuse école trouve dans cette vue beaucoup d’inspiration.

Amoureux de HEC depuis la première fois qu’il y a mis les pieds, Michel Patry a passé l’essentiel de sa vie d’adulte dans cet établissement, mis à part les années consacrées à ses études de doctorat en théorie économique, à l’Université de la Colombie-Britannique. « J’ai un parcours atrocement linéaire », dit-il. Linéaire peut-être, mais pas si banal, car ce n’est pas tous les jours qu’on prend la tête de l’établissement dans lequel on a présidé une association étudiante.

Le milieu des affaires a été maintes fois secoué ces dernières années, du scandale d’Enron, aux États-Unis, à la condamnation, cet été, du financier Conrad Black. « J’ai une responsabilité comme enseignant, dit Michel Magnan en sirotant un jus de fruits. Je dois dénoncer certaines pratiques. Je déplore que les professeurs aient été très peu nombreux à expliquer les scandales qui ont éclaboussé des entreprises. » Son héros, c’est le professeur Erik Lie, de l’Université de l’Iowa, qui a alerté en 2005 la commission des valeurs mobilières américaine, la Securities and Exchange Commission (SEC), d’un scandale potentiel concernant l’attribution, à des dirigeants de 140 entreprises, d’options dont les dates d’émission avaient été frauduleusement modifiées. Magnan en appelle aussi à la responsabilité de ses collègues comptables : « Certains ne se posent pas suffisamment de questions et n’ont pas de perspective éthique sur leur travail. »

Et que dire des salaires mirobolants versés à certains patrons ? La rémunération moyenne des 100 PDG les mieux payés au Canada atteignait neuf millions de dollars pour chacun en 2005. L’ancien président de Home Depot, Bob Nardelli, a obtenu une indemnité de départ de 210 millions de dollars quelques mois avant de prendre les commandes de Chrysler. Michel Patry comprend très bien l’enjeu. « Il y a un marché pour les gestionnaires de très haut niveau, qui sont très mobiles et très demandés, explique-t-il. Mais il y a des situations choquantes. Une rémunération excessive du président peut entraîner un sentiment d’injustice de la part des autres salariés et s’avérer très corrosive dans une organisation, car on détruit la légitimité et le sentiment d’appartenance. »

Les PDG d’aujourd’hui profitent de la loi de l’offre et de la demande. Mais pour ça, encore faut-il qu’ils soient compétents. D’où cette question : nos écoles de gestion forment-elles une bonne relève de gestionnaires et d’entrepreneurs ? Michel Magnan n’en est pas sûr. Il craint qu’en privilégiant l’activité intellectuelle et la théorie, les écoles de gestion ne se déconnectent de la réalité du milieu des affaires en particulier et de la société en général. Les universités, qui pour beaucoup ont adopté la règle tacite du « publish or perish » (publie ou meurs), mettent ainsi davantage l’accent sur les travaux de recherche que sur le savoir pratique. « Il ne faut pas perdre de vue la finalité de l’enseignement : l’acquisition de connaissances qui ont une incidence sur le développement économique et social », dit-il.

Justement parce qu’elle veut s’inscrire dans cette réalité économique et sociale, HEC Montréal a mis en place dès sa création le plus grand département de sciences humaines de toutes les écoles de gestion d’Amérique du Nord. « Nous offrons des cours d’économie, de sociologie et de psychologie, parce que nous croyons qu’il faut avoir une compréhension élargie du monde et des individus », dit Michel Patry.

Le sort des entreprises et celui de la société qui les entoure sont intimement liés. Voilà pourquoi la prospérité future du Québec dépend de la bonne gestion et du succès de ses entreprises. Elles ont devant elles de redoutables défis. Le tiers des propriétaires des 230 000 PME québécoises prendront leur retraite au cours des cinq prochaines années.

Ce passage de flambeau se produit au moment même où la concurrence internationale est de plus en plus vive. Les entreprises du Québec parviendront-elles à relever le défi ? « Elles n’ont pas le choix, puisque 60 % de ce que le Québec produit est vendu sur d’autres marchés », dit le directeur de HEC, où la mondialisation se vit déjà dans les salles de cours : 30 % des étudiants viennent de l’étranger et l’école a signé des programmes d’échange avec plus de 81 établissements dans le monde.

La mondialisation a aussi ses victimes et ses revers. Des secteurs entiers de l’économie québécoise, comme le textile et le bois, accusent des dizaines de milliers de pertes d’emplois. Alcan, l’une des plus grandes multinationales canadiennes, est passée récemment sous contrôle étranger. Michel Patry dit avoir un pincement au cœur chaque fois qu’il aborde la question. « Cela fait partie du jeu, mais c’était l’un des seuls sièges sociaux de prestige établis à Montréal. »

L’enjeu de la mondialisation en cache un autre : celui de la compétitivité des entreprises. En août, une étude du Groupe Financier Banque TD révélait que, de 2002 à 2006, la croissance de la productivité de l’économie canadienne avait été trois fois moindre que celle de l’économie américaine. L’économie québécoise enregistre un écart encore plus considérable avec celle des États-Unis : une croissance de la productivité cinq fois moins rapide. Cela veut dire que les économies canadienne et québécoise sont de moins en moins compétitives. Notre situation s’est détériorée en comparaison de la grande majorité des pays industrialisés membres de l’OCDE, où nous sommes passés du 3e rang (en 1973) au 16e (en 2006).

Une situation « alarmante et urgente », selon Michel Magnan. « J’ai vécu aux États-Unis dans les années 1980. La concurrence japonaise soulevait de grands débats. De nombreux livres et articles ont été publiés. Au Québec, personne n’a l’air de s’inquiéter de ce qui se passe en ce moment : on semble se complaire dans une situation confortable, mais fragile. Or, il faut développer et créer de la richesse. Le réaménagement de l’échangeur des Pins, à Montréal, a coûté 35 millions de dollars, et celui du rond-point de l’Acadie, 120 millions. Où va-t-on trouver l’argent pour réparer ou refaire tout le reste ? » demande Michel le comptable en terminant son jus de fruits.

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« La moitié des élèves ont un parent né à l’étranger. Concordia est à l’image de ce que sera Montréal dans 10 ans

C’est là qu’on comprend pourquoi les Anglos, qui ne forment plus que 7% de la population québécoise ont toujours 3 universités contre 4 pour les 80% de Francophones. C’est-y pas beau d’être colonisés?

« 30 % des étudiants viennent de l’étranger et l’école a signé des programmes d’échange avec plus de 81 établissements dans le monde. » Combien de ces 30% paient le vrai prix qui est autour de 15,000$ par année? Avec tous les accords signés, la grande majorité ne paie que 1,900$ par année fait les cochons de contribuables québécois paient les 13,000$ manquant. Trois ans c’est 40,000$ pour financer l’un des dix meilleurs bacs en finances au monde. C’est-y pas beau d’être colonisés?

Je vous envie d’avoir eu cette discussion avec de tels personnages. Je trouve que leur vision est réaliste.

Henry Ford disait que pour compter, il embauchait un comptable. Il devait sûrement en choisir un qui partageait sa vision.

Si les décisions des gestionnaires d’entreprises appauvrissent le citoyen c’est-à-dire le client, on peut espérer quoi comme prospérité.

Les affaires et l’entreprise sont indissociables de la société et de ses politiques, sinon le citoyen en est réduit à être au service du royaume de ces gestionnaires qui s’engraissent de leurs sueurs.

Le directeur précédant Nardelli chez Home Depot avait un salaire de combien pour diriger une entreprise en difficulté?
Ces directeurs temporaires d’entreprises ont-ils l’entreprise comme priorité, ou si ce n’est pas plutôt leur carrière qui prime?

J’ai bien hâte de voir les résultats de Home Depot dans 3 ou 4 ans.

Nous retournons lentement en arrière sur le modèle du début de l’industrialisation, époque ou la main d’œuvre n’était pas respectée, au temps où seulement quelques riches profitaient des avantages de l’industrie à l’abri des crises et de la misère.

Je vois les gestionnaires de l’Amérique et surtout ceux du Québec comme assis sur la plage discutant du tremblement de terre, celui qui précède le tsunami.

Il fait tellement beau!

Home Depot en difficulté ?

L’année dernière les actionnaires ont vu leurs gains augmentés de 2,6%. Rien pour prendre sa retraite mais rien pour conclure à des difficultés.

C’est Bob Nardelli qui a permis a Home Depot de devenir une compagnie aussi grosse et prospère.

Il a introduit un management « Six Sigma » (provenant de son expérience chez GE), il a centralisé la direction, consolidé des divisions et informatisé la gestion des inventaires.

Des décisions qui ont permis à Home Depot de DOUBLER leur vente.

Bref, Home Depot est loin d’être en difficulté.

En passant, affirmer que la décisions des gestionnaires d’entreprises appauvrissent les citoyens, c’est retourner dans le bon vieux sophisme économique voulant que l’économie soit un zero-sum game.

Ce qui est bon pour la croissance d’une compagnie, c’est bon pour les citoyens.

« Ce qui est bon pour la croissance d’une compagnie, c’est bon pour les citoyens. »
(Gagnon)

C’est ce que chantent, les larmes aux yeux et remplis de reconnaissance, les 25,000 estropiés, amputés annuellement,victimes de mines antipersonnelles.

25% sont des enfants.

Il n’est jamais trop tôt pour chanter les bonheurs du capitalisme sauvage…

Home Depot vend des mines anti-personelles ?

C’est dans quelle allée, celle des outils de jardinage ?

Home Depot ne vend pas de mine anti-personelle.

Il faudrait que M. Gagnon se renseigne quelque peu pour connaître les entreprises qui en fabrique.

Je me demande pourquoi il pose cette question.

Ce ne sont pas des choses à demander depuis le 11 octobre.

Je vais faire une nuance que vous n’avez pas été capable de faire.

Une compagnie fabrique des armes à feu. Ces armes peuvent être achetées par des chasseur pour se divertir ou par des forces de l’ordre pour maintenir la paix publique. Un fou peut aussi acheter une arme pour faire un massacre.

Mais la compagnie qui fabrique ces armes n’a aucune responsabilité des bonnes et mauvaises actions de leurs consommateurs. La responsabilité est individuelle et elle incombe aux gens qui achètent les produits.