Imaginer l’impensable

Adolescent, Alexandre Blais voulait étudier en physique afin de « poser les grandes questions fondamentales ». À 35 ans, professeur et chercheur à l’Université de Sherbrooke, il est dans la recherche fondamentale par-dessus la tête : il veut réinventer l’architecture informatique en créant l’ordinateur quantique.

On n’a pas encore une idée très claire de ce que pourrait réussir à faire un ordinateur quantique, outre une capacité de calcul des centaines de millions de fois plus puissante que les ordinateurs actuels : en électronique, un signal contient des milliards d’électrons ; en informatique quantique, il en faut un seul. En ce qui concerne les autres propriétés de l’ordinateur quantique, on plonge dans la science-fiction. La mécanique quantique est un univers étrange d’états superposés ; cela permet d’envisager des opérations simultanées à distance, ce qui nous rapproche de la téléportation et donc de Star Trek… à Sherbrooke !

« Il y a 30 ans, il aurait été impensable de contrôler des systèmes informatiques qui obéissent aux lois de la mécanique quantique. C’est en train de se faire », dit le chercheur chargé d’élaborer des théories, qui sont ensuite vérifiées au laboratoire de l’Université Yale, au Connecticut.

Il y a 10 ans, une première équipe découvrait qu’on pouvait manipuler un atome de façon quantique dans un circuit électrique. Depuis 2004, Alexandre Blais travaille au transistor quantique. « Nous avons monté un circuit électrique et avons pu vérifier que les propriétés quantiques se manifestaient aux deux bouts, à six centimètres de distance », dit-il. Cette réussite, publiée dans la prestigieuse revue Nature, a semé l’émoi dans les cercles scientifiques, car elle ouvre les portes de l’inconnu.

Alexandre Blais travaille déjà à poser le prochain jalon : le premier calcul quantique. « L’expérience sera aussi simple que 2 + 2. Si ça marche, plusieurs centaines d’ingénieurs seront mis sur le coup pour construire un système plus complexe. »

L’art de se créer un marché

Enthousiasme délirant dans l’industrie de la téléphonie cellulaire : le professeur Jean-Pierre Adoul, du Département de génie de l’Université de Sherbrooke, parvient à compresser la voix humaine en temps réel grâce à une formule algébrique, baptisée ACELP. Un exploit que même les laboratoires Bell des États-Unis n’avaient pas su accomplir, en dépit d’investissements pharaoniques.

« C’était en 1988 et, malgré ce succès d’estime, il a fallu 10 ans d’efforts pour en faire un produit incontournable », raconte Sylvain Desjardins, qui dirigeait alors le Bureau de liaison entreprises-université (BLEU) de l’Université de Sherbrooke et qui fut au cœur de l’aventure ACELP. Sa première bataille fut de convaincre le professeur Adoul de résister aux sirènes de la facilité : « Une entreprise lui offrait 50 000 dollars pour qu’il cède les droits sur son brevet, et il était tenté d’accepter, ce qui lui aurait permis de financer les travaux de trois étudiants ! » se rappelle Sylvain Desjardins, qui avait l’intuition que cette technologie valait beaucoup plus, et qui est devenu depuis vice-président de Voice Age, société montréalaise chargée de commercialiser l’invention.

« Nous avons pataugé longtemps avant d’y voir clair, mais il est apparu qu’ACELP n’atteindrait sa pleine valeur que si elle parvenait à se faire homologuer comme norme internationale de l’industrie, ce qui lui garantirait de s’établir durablement dans la structure même du réseau », résume-t-il. Cette réflexion commerciale a eu un effet très important : si on considère l’offre initiale de 50 000 dollars et les redevances totales perçues par l’université (70 millions depuis 2001), voilà une plus-value de 140 000 % !

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