Immigration : le juste milieu entre « trop » et « pas assez »

La cible annuelle quant au nombre d’immigrants à admettre au Québec peut augmenter modérément, mais « partir en fous » n’est pas la solution aux pénuries de main-d’œuvre. 

Photo : Daphné Caron

Le porte-parole du Parti libéral du Québec en matière de finances publiques, André Fortin, a recommandé la semaine dernière de hausser les seuils de l’immigration internationale afin d’aider à résorber la pénurie de main-d’œuvre ambiante au Québec. Il s’est fait l’écho des milieux d’affaires, qui appuient généralement une telle mesure. En 2019, dernière année « normale » avant la pandémie, le Québec a admis 41 000 immigrants internationaux. Dans l’année pandémique 2020, moins de 30 000 admissions ont été réalisées. En 2021, le retour progressif à la vie normale devrait voir le nombre de nouveaux arrivants augmenter à près de 50 000, à moins que la troisième vague de contagion virale ne vienne freiner encore le processus.

Est-ce trop ou pas assez ?

Des groupes d’affaires militent en faveur d’une forte augmentation de la cible annuelle d’immigration, par exemple de 50 000 à 75 000 en trois à cinq ans au Québec. Le public en général, lui, s’oppose à une hausse annuelle trop prononcée du nombre d’admissions. Les Québécois sont généralement favorables à l’immigration, mais ils veulent que le rythme d’entrée respecte la capacité d’absorption et d’intégration de la société d’ici. Du côté du gouvernement Legault, on sent la préférence pour une solution du « juste milieu » : d’une part, répondre à la pression des gens d’affaires, mais sans « partir en fous » ; d’autre part, respecter l’opinion générale de la population, favorable à un rythme d’admission qui soit en hausse, mais qui reste modéré.

Pour essayer d’y voir clair, je vais examiner tour à tour la position des milieux d’affaires et celle du public en général.

Les milieux d’affaires : attention aux sophismes

Les affirmations qu’on rencontre le plus fréquemment dans les milieux d’affaires sont les trois suivantes :

  1. L’immigration atténue le fardeau du vieillissement.
  2. L’immigration aide à soulager la pénurie de main-d’œuvre.
  3. L’immigration favorise la croissance du PIB par habitant.

Ces affirmations sont largement contredites par les faits et doivent au minimum être tempérées. La première croyance veut que l’immigration aide à combattre le vieillissement de la population. Comme l’âge moyen des nouveaux arrivants est inférieur à celui des habitants de la société d’accueil, on pense qu’accroître l’immigration rajeunira la population et allégera le fardeau du vieillissement : plus de jeunes au travail paieront des impôts qui financeront les dépenses de santé pour le nombre croissant de nos aînés.

Malheureusement, il s’agit d’un faux espoir. L’élan du vieillissement est beaucoup trop fort. L’immigration ne peut le modifier que de façon marginale. Après un examen attentif des chiffres pour le Canada, les chercheurs Parisa Mahboubi et Bill Robson, de l’Institut C.D. Howe, ont calculé que l’effet sur le vieillissement d’une hausse, même très forte, de l’immigration serait minime. Ces experts ont conclu que c’est duper les gens que de leur faire croire que l’immigration est un antidote réaliste à la pression sur la démographie et les budgets. Ils ont démontré que c’est plutôt en facilitant le maintien des travailleurs de 60 ans et plus sur le marché de l’emploi que les répercussions du vieillissement sur la population active peuvent être le mieux atténuées.

La deuxième croyance des milieux d’affaires est qu’une plus forte immigration peut aider à soulager la pénurie de main-d’œuvre. C’est un pur sophisme, car on oublie ici que l’immigration fait augmenter non seulement le nombre de travailleurs, mais aussi le nombre de consommateurs et de citoyens. Elle offre plus de main-d’œuvre, mais engendre également une demande accrue pour des biens de consommation et des services qui exige d’être satisfaite par encore plus de travailleurs. Ainsi, il est possible qu’un plus grand nombre d’immigrants conduise à une aggravation, plutôt qu’à un soulagement, de la pénurie de main-d’œuvre. 

Les données provinciales canadiennes disponibles ne permettent pas de conclure qu’un rythme d’immigration accru fait baisser notablement le taux de postes vacants. Par exemple, le taux d’immigration est beaucoup plus élevé dans le Grand Montréal qu’ailleurs au Québec, mais le taux de postes vacants n’y est pas plus faible. On observe la même insensibilité de la pénurie de main-d’œuvre au taux d’immigration au Japon et aux États-Unis.

Évidemment, l’immigration a un rôle à jouer pour aider les entreprises à combler certains besoins en matière de talent. Recruter sélectivement des travailleurs temporaires ou permanents à l’étranger reste pour les employeurs un outil efficace pour parer à un manque de main-d’œuvre précise. Mais le gouvernement doit ici se pencher sur la composition de l’immigration plutôt que de s’appliquer à augmenter à l’aveuglette la cible générale d’immigration. Sans discernement quant aux compétences recherchées et aux secteurs industriels en déficit de main-d’œuvre, une hausse exagérée de cette cible accroît le risque de chômage parmi les nouveaux arrivants. Or, soutenir les chômeurs est toujours coûteux pour les gouvernements et la société, qu’ils soient immigrants ou natifs. 

Troisième croyance des milieux d’affaires : l’immigration favorise la croissance du niveau de vie. La recherche contemporaine ne permet pas d’accorder foi à cette idée. Dans leur synthèse récente de la question, les professeurs Brahim Boudarbat, de l’Université de Montréal, et Gilles Grenier, de l’Université d’Ottawa, ont constaté que les effets de l’immigration sur le PIB par habitant d’âge actif étaient généralement faibles ou incertains, même en tenant compte des retombées possibles sur l’entrepreneuriat et l’innovation, la spécialisation des tâches, les économies d’échelle et le changement technologique. Il est incontestable que des immigrants plus nombreux font augmenter le PIB. Mais le revenu qui en découle enrichit surtout les immigrants qui travaillent pour l’obtenir plutôt que la population d’accueil. Cela est tout à fait acceptable et désirable, mais ne signifie pas que le revenu par habitant de l’ensemble de la société va nécessairement croître. 

Le public en général : l’économie, oui, mais aussi le vivre-ensemble

Qu’est-ce que le public québécois en général pense de l’immigration ? Les sondages de l’institut Environics permettent de constater que son opinion comporte deux volets bien distincts : l’économie, d’une part, et les valeurs, d’autre part. Premier volet : à Montréal comme dans le reste du Québec, la population ne croit pas que les immigrants soient trop nombreux, elle juge que leurs répercussions économiques sont positives, et elle n’est pas préoccupée outre mesure par le coût des services publics offerts aux immigrants. 

Notons que selon ces études, l’attitude envers les immigrants est plus favorable chez les Québécois que chez les autres Canadiens. C’est en Alberta que l’opinion est la plus réticente. 

Second volet, par contre : lorsqu’on quitte le domaine de l’économie pour aborder celui des valeurs et du vivre-ensemble (langue, culture, respect de la loi, liberté religieuse, égalité hommes-femmes, etc.), une plus grande inquiétude apparaît, tout particulièrement dans les régions du Québec hors de Montréal, où les immigrants sont en moyenne six fois moins présents que dans la métropole. Il s’agit d’un phénomène qui s’observe partout : la littérature de recherche sur l’immigration a clairement établi — c’en est devenu un lieu commun — que la réticence des natifs envers les immigrants est fonction croissante de la distance physique ou sociale qui les sépare d’eux.

Il est donc complètement déplacé de traiter automatiquement d’intolérants, de xénophobes ou de racistes, parce qu’ils expriment une certaine réticence à augmenter la cible d’immigration, les habitants des régions où les immigrants sont peu présents. Les sociologues Robert Putnam, de l’Université Harvard, et Irene Bloemraad, de l’Université de Californie à Berkeley, ont démontré qu’à court terme, l’introduction rapide de l’immigration et de la diversité ethnoculturelle dans une communauté tend à réduire les relations de confiance, le degré d’altruisme, l’intérêt à coopérer et la cohésion sociale. À long terme, cependant, l’immigration et la diversité peuvent réussir, à condition d’être absorbées dans une culture commune renouvelée. Mais — cela est fondamental — il faut y mettre le temps et s’armer de patience. L’énorme disparité de présence immigrante entre Montréal et les autres régions du Québec va prendre des décennies à évoluer. Il faut laisser à nos communautés locales le temps de se construire peu à peu une nouvelle identité, de nouvelles valeurs et de nouvelles solidarités.

Ainsi, l’immigration doit croître, mais pas de 50 000 à 75 000 admissions en trois ou cinq ans comme l’ont réclamé des groupes d’affaires. Par contre, passer de 50 000 à 51 000, à 52 000, et ainsi de suite d’une année à la suivante est tout à fait acceptable. D’une part, il n’y a pas de justification économique sérieuse de forcer le rythme. D’autre part, augmenter trop rapidement la cible générale d’immigration est téméraire. Cela risque d’amplifier la résistance sociale et politique à l’immigration, de faciliter aux vrais xénophobes l’atteinte de leur objectif, qui est d’exacerber l’inquiétude de nos concitoyens sur la question, et de donner la main haute à des acteurs politiques qui n’auront d’autre but que de fermer complètement le Canada et le Québec aux nouveaux arrivants. Il faut travailler sans relâche à apaiser les appréhensions au sujet de l’immigration, mais il faut aussi être conscient qu’aller trop vite pourrait nous faire reculer au lieu d’avancer.

L’immigration améliore le niveau de vie de ceux que nous accueillons. Avec elle, nous contribuons au combat mondial contre les inégalités de revenu et de richesse. De plus, la diversité enrichit notre culture. Cela peut nous coûter de l’argent, mais l’investissement en vaut la peine. Mais saint Thomas d’Aquin avait déjà insisté, il y a 750 ans, pour que la pratique de la vertu, guidée par la raison, tende vers « le juste milieu entre trop et pas assez ». Sage conseil.

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Il serait bon que notre PET junior national fasse une lecture de chevet de cet article avec, bien sûr, un vrai conseiller qui lui expliquerait comme il faut, car je ne suis pas certain qu’il comprendrait dans le bon sens.
Pour les travailleurs temporaires, je ne vois pas de problème majeur. Pour ce qui est des immigrants permanents, j’ai toujours dit et je maintiens ma position, il faut au minimum 2 et même 3 générations pour que ces gens en viennent à faire partie de l’ensemble, et c’est tout à fait normal. Alors, il faut le temps, les moyens, et la quantité raisonnable pour bien effectuer cette transition.
Donc, bravo à St-Thomas d’Aquin pour sa sagesse

Les questions migratoires sont plutôt complexes selon moi. Il est difficile de les circonscrire à un chiffre généralement admis seulement. Je suis plutôt d’accord avec monsieur Fortin que ce n’est pas 50 000 ou 75 000 qui soient le facteur le plus important. Et même un peu moins pourrait être mieux….

Les questions d’intégration sont assez fondamentales, cela ne dépend pas seulement du nombre d’immigrants reçus, il y a des aspects qui sont liés à la structure de l’immigration. Ce qui introduit la notion de choix.

L’un des fondamentaux est intrinsèquement connexe à notre structure d’accueil. L’une des faiblesses du Québec, ce sont nos structures. Les agriculteurs du Québec qui emploient une main-d’œuvre étrangère saisonnière chaque année, ont développé leur propre structure d’accueil. Qu’en est-il pour le reste de l’immigration ?

À ma connaissance, le milieu d’affaire Québécois, hormis peut-être dans quelques régions (on peut penser à la Beauce notamment), n’a pas mis l’épaule à la roue pour bien accueillir les immigrants. Dans la grande région métropolitaine, les conditions de vie de nombre d’immigrants sont pitoyables autant qu’elles le sont pour nombre de Québécoises et de Québécois natifs. Ceci est encore vérifiable dans d’autres communautés et d’autres régions.

Le fait que plus de 70% des immigrants résident dans le Grand Montréal en dit assez long sur la situation. Le fait que cette immigration vienne gonfler constamment les villes de Longueuil et de Laval, démontre l’incapacité de la ville de Montréal de bien accueillir ses immigrants.

Évidemment la pénurie de logements y est pour quelques choses, quand l’ensemble des personnes en charge tant au provincial qu’au fédéral s’en préoccupent un peu en périodes électorales, lorsque usuellement assez peu une fois qu’elles sont élues. Pourtant, veiller au bien-être de toute la population facilite l’immigration et l’intégration des nouveaux arrivants.

Or, si on offre aux gens un emploi, faut-il avoir mis en chantier un nombre adéquat d’habitations et d’hébergements de toutes sortes pour satisfaire partout à une demande accrue où que ce soit dans la province.

Je crois qu’aucun parti au Québec n’a encore développé une politique migratoire audacieuse qui ait vraiment de l’allure, laquelle soit positivement perçue par les concitoyens. Personne n’a bien saisi que ce sont les premières semaines, les premiers mois qui seront un facteur déterminant d’une immigration réussie ; ainsi profitable pour la communauté.

Cette faiblesse de la dimension humaine n’est pas seulement déficiente qu’au Québec, il convient de le préciser.

Si même nous visons le long terme. Il faudrait se souvenir que ce qui définit le long terme, c’est la qualité de nos actions présentes. Que souhaitons nous faire ici et maintenant pour le bien public ?

L’intégration serait plus facile si les nouveaux arrivants décrochaient des emplois représentatifs de la société qui les reçoit. Si trois québécois sur cent travaillent comme ingénieurs, disons, trois nouveaux arrivants sur cent devraient pouvoir travailler comme ingénieurs. Si cinq québécois sur cent travaillent dans la restauration rapide, pas plus de cinq nouveaux arrivants sur cent devraient se trouver dans la restauration rapide. Autrement on ne fait que donner à ces immigrants, et aux emplois qu’ils occupent, une image de marque. Il sera difficile de sortir de ce carcan, surtout si les nouveaux arrivants sont visiblement racisés. Un problème futur en devenir.