Inflation : Penser d’abord aux moins nantis

Avec la hausse du coût de la vie, les contribuables sont inquiets. Même si une aide financière du gouvernement peut sembler une solution adéquate pour réduire le fardeau des ménages, la réalité est tout autre en période inflationniste.

Photo : Rodolphe Beaulieu

Un chèque de 500 dollars de la Coalition Avenir Québec ? Oui-s’il-vous-plaît-merci. Un gel des tarifs d’électricité par Québec solidaire ? Ma foi, si vous insistez. L’abolition des taxes provinciales sur l’essence du Parti conservateur ? Mon portefeuille ronronne comme un moteur bien huilé. Plafonner le prix à la pompe comme le suggère le Parti québécois ? Vroum vroum. Une baisse d’impôt du Parti libéral ? Amen !

Avec la montée fulgurante de l’inflation, qui s’élevait à 7,3 % en juillet dernier, il est difficile de ne pas être charmé par les politiciens qui veulent, selon l’expression consacrée, mettre de l’argent dans les poches des Québécois. Ces promesses, évoquées alors que la campagne n’était pas encore enclenchée, sont loin d’être désintéressées : la hausse du coût de la vie est la principale préoccupation des électeurs, avant même la santé, d’après un récent sondage Angus Reid.

Un coup de pouce financier semble a priori le remède approprié pour répondre à ces inquiétudes et soulager les portefeuilles. Or, dans un contexte inflationniste, cela revient plutôt à jeter de l’huile sur le feu. « Si on injecte des milliards dans l’économie par des baisses d’impôt, ça va encore servir à la consommation », et donc stimuler la hausse des prix, craint Luc Godbout, titulaire de la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke. Cela irait à l’encontre des efforts de la Banque du Canada qui, en haussant agressivement son taux directeur (lequel influence les taux d’intérêt), tente de freiner les dépenses des ménages et des entreprises pour calmer, justement, l’inflation.

Qui plus est, l’État aide déjà les Québécois à faire face à la hausse des prix, quoique discrètement. Chaque année au 1er janvier, Québec indexe en effet son régime fiscal, ses prestations sociales et son régime de rentes, entre autres. Cela signifie notamment que les travailleurs commencent à payer de l’impôt à un niveau de revenu plus élevé, que les bénéficiaires de l’aide sociale reçoivent un peu plus d’argent et que les retraités voient leur rente augmenter légèrement. Le taux utilisé est basé sur l’Indice des prix à la consommation (IPC) de Statistique Canada pour le Québec. Celui-là même à partir duquel est calculée l’inflation.

Le taux d’indexation appliqué par le gouvernement au début de 2022 a ainsi été de 2,64 % — et de 2,7 % pour le régime de rentes. Si cela vous semble faible par rapport à l’inflation actuelle, vous n’avez pas la berlue. Le pourcentage est calculé à partir de la moyenne de l’IPC au cours des 12 mois se terminant le 30 septembre. Autrement dit, l’indexation de Québec est toujours en retard sur l’inflation.

En janvier dernier, l’écart avec la réalité était de trois mois. Mais lorsque l’indexation sera de nouveau calculée, au 1er janvier 2023, l’inflation aura gonflé depuis 15 mois. Les bien nantis diront : « Pas grave, l’indexation sera forte, ça va compenser. » Mais pour les nombreux Québécois qui peinent à boucler les fins de mois devant la hausse des prix de l’essence et de la nourriture, l’attente sera très, très longue.

Pour atténuer cet effet, il suffirait de procéder à l’indexation plusieurs fois par année. Le fédéral le fait d’ailleurs tous les trois mois. Cette mesure aurait « peu d’incidence » à long terme sur les finances du Québec, estime Luc Godbout. Pour un ménage à faible revenu, par contre, la différence serait notable : ses prestations augmenteraient à peu près au même rythme que sa facture d’épicerie. Ce n’est pas pour rien que le Collectif pour un Québec sans pauvreté réclame une indexation trimestrielle plutôt qu’annuelle.

Hélas ! cette mesure a le défaut politique de ne pas frapper l’imaginaire. Les quelques dollars en moins qui seraient prélevés sur chaque paye passeraient inaperçus pour bien des gens. Expliquer les avantages d’indexer le régime d’imposition plus souvent nécessiterait aussi beaucoup de pédagogie, dit Luc Godbout. Une diminution des taxes sur l’essence serait pas mal plus visible ! 

Ce n’est pas la première fois de l’histoire que des politiciens proposent de diminuer les taxes sur le carburant afin de donner un répit aux Québécois. Cette mesure a même déjà été appliquée en 1983 par Jacques Parizeau, rappelle Luc Godbout. Six mois plus tard, le ministre des Finances convenait lui-même que cela avait été un échec, les divers acteurs de l’industrie ayant empoché la majeure partie de la différence.

Si l’État veut vraiment contrer l’inflation, il devra oublier ses vieux réflexes, estime l’économiste Mia Homsy, PDG de l’Institut du Québec, un organisme spécialisé en recherches socioéconomiques. En commençant par mettre de côté la sacro-sainte création d’emplois.

« Toutes nos politiques publiques économiques des 30 dernières années étaient basées sur le financement de la création d’emplois, par exemple en rattachant l’octroi de prêts ou de subventions aux entreprises à l’ouverture de nouveaux postes. » Encourager la création ou le maintien d’emplois dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre « est très inflationniste », s’inquiète Mia Homsy. Afin d’attirer (ou de garder) du personnel, les entreprises augmentent les salaires, et compensent cette mesure en vendant leurs produits et services plus chers. Les travailleurs, eux, profitent de leurs chèques de paye bonifiés pour consommer davantage, ce qui entraîne aussi les prix à la hausse. Quelqu’un a dit « cercle vicieux » ?

La PDG invite Québec à rediriger ses efforts vers l’augmentation de la productivité, avec des politiques économiques stimulant l’automatisation et la formation de la main-d’œuvre. La logique : un constructeur d’autobus qui augmente sa production grâce à des robots et à des employés plus compétents verra son profit grossir, ce qui lui permettra de ne pas monter ses prix si jamais le coût de l’aluminium ou de la peinture jaune augmente. L’inflation sera freinée dans son élan. 

Du moins, c’est en théorie. En pratique, rien n’assure que l’entreprise n’en profitera pas pour gonfler sa marge de profit. Accroître la productivité est aussi plus facile à dire qu’à faire, surtout dans le contexte d’incertitude économique actuel. Lorsqu’il y a un risque de récession, les entreprises ont tendance à réduire leurs investissements plutôt qu’à les augmenter. Et quand les électeurs grognent devant le coût de la vie, parler de productivité n’est pas la meilleure façon de rallier les foules.

« Plaire aux gens » ne devrait toutefois pas être la priorité d’un gouvernement, croit Mia Homsy. Surtout lorsque la population se plaint… le ventre plein. 

Malgré l’inflation, le taux d’épargne des ménages s’est en effet accéléré au premier trimestre de 2022. Il atteint désormais 8,1 % au Canada, un sommet inégalé depuis 1995 — exception faite des records enregistrés en 2020 et 2021. La cause de ce phénomène est simple : les salaires augmentent. La rémunération horaire moyenne a bondi de 8,1 % au Québec sur un an. Visiblement, bien des Québécois peuvent se permettre de payer quelques dizaines de dollars de plus à la pompe à essence. 

Ces chiffres sont toutefois des moyennes, souligne Henri Thibaudin, cofondateur de l’entreprise de modélisation économique Daméco. Ils ne doivent pas nous faire oublier les personnes pour qui une hausse, même modeste, du prix du litre d’essence est la goutte de trop dans leur budget. « Il y a des gens qui subissent cette inflation ; ce sont eux qu’il faut aider. »

Outre l’indexation des prestations, l’économiste donne l’exemple des tickets alimentaires, comme il en existe en France et aux États-Unis, qui permettent aux ménages à faible revenu de payer une partie de leur épicerie. Une autre option serait l’accès gratuit au transport en commun pour les plus démunis. 

Quelle que soit la formule retenue, il faut des politiques publiques qui ciblent ces groupes, dit Henri Thibaudin. « Si on les oublie, cela pourrait amener de gros problèmes d’ordre social. »

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