La bataille de l’uranium

Le Québec s’apprête discrètement à entrer dans le club sélect des producteurs d’uranium, le combustible des centrales nucléaires. Mais à Sept-Îles, la population se mobilise contre les prospecteurs. À tort ou à raison ?

La bataille de l'uranium
Photo : Sept-Îles Sans Uranium (SISUR)

L’année 2013 pourrait marquer l’histoire de l’industrie minière au Québec. Si tout se passe comme prévu, une première mine d’uranium entrera en activité parmi les épinettes noires des monts Otish, à 275 km au nord de Chibougamau. La société Ressources Strateco, de Boucherville, compte exploiter le gisement jusqu’en 2020, créer 330 emplois, encaisser des profits nets d’un milliard de dollars… et générer près de deux millions de tonnes de résidus radioactifs.

Avec le projet uranifère Matoush, le Québec ferait son entrée dans le club sélect des producteurs d’uranium, aux côtés de la Saskatchewan, de l’Australie, du Kazakhstan, du Niger et de la Russie. Faut-il s’en réjouir ou s’en inquiéter ?

De l’Abitibi à la Côte-Nord en passant par la Baie-James et les Laurentides, des centaines de prospecteurs d’uranium auscultent aujourd’hui le Québec à l’aide d’un oscillomètre, petit appareil qui mesure le niveau de radioactivité. Ils ont réservé des milliers de claims (titres miniers), espérant profiter de la relance de l’énergie nucléaire dans le monde.

Ils agissaient dans l’indifférence générale jusqu’à la démission collective d’une vingtaine de médecins de Sept-Îles, l’automne dernier. Ulcérés par les activités de prospection au lac Kachiwiss, à moins d’une quinzaine de kilomètres de leur ville, les médecins ont menacé de quitter en bloc la région si une mine y était exploitée. « On ne peut pas hypothéquer les générations futures pour quelques emplois », dit le pneumologue Bruno Imbeault, l’un des médecins qui ont réitéré récemment leur menace de démission. Inquiet des effets de la prospection et de l’exploitation de l’uranium sur l’environnement et la santé des résidants, il réclame un débat de fond. « Je ne veux pas que la population soit placée devant un fait accompli, dit-il. Une mine a une durée de vie d’à peine une quinzaine d’années, mais génère des tonnes de résidus radioactifs qu’on doit gérer pendant des milliers d’années. »

À Sept-Îles, la sortie des médecins a eu une incidence considérable. Dans les rues, au café du coin, à l’épicerie, difficile de trouver des habitants en faveur de l’extrac­tion de l’uranium. Selon un sondage, 91 % des gens y sont défavorables !

« L’industrie n’a pas à décider pour la population du Québec », dit Marc Fafard, président de Sept-Îles sans uranium (SISUR), un comité de défense qui surveille de près les activités des sociétés minières à Sept-Îles et ailleurs sur la Côte-Nord. « Si on veut se lancer dans l’aventure de l’uranium, en échange de quelques jobs mais en laissant les profits aux compagnies, qu’on le fasse au moins en connaissance de cause », dit-il de sa voix grave et calme. Figure de proue du mouvement d’opposition, Marc Fafard est devenu la bête noire des prospecteurs du controversé minerai.

« Les opposants à l’uranium font une campagne de peur, dénonce Jean-Pierre Thomassin, directeur général de l’Association de l’exploration minière du Québec. Ils n’ont pourtant qu’à aller en Saskatchewan, le plus grand producteur d’uranium au monde, pour voir qu’on peut exploiter une mine de façon sécuritaire. Là-bas, 85 % des gens appuient l’industrie. Ici, c’est l’inverse. Il y a de la désinformation quelque part, et selon moi, c’est à Sept-Îles. »

En décembre, Terra Ventures a suspendu ses activités de prospection au lac Kachiwiss, motivant sa décision par la chute des prix de l’uranium. « Tant pis pour les gens de Sept-Îles, ils vivront de tourisme, raille Jean-Pierre Thomassin. D’après moi, c’est fini l’uranium dans cette région. »

Marc Fafard n’en croit rien. Des activités de prospection se poursuivent sur la Côte-Nord, dit-il. Si le prix de l’uranium fait un bond – il est à 90 dollars le kilo, contre 300 dollars en 2007 et à peine 15 dollars en 2001 -, il prédit qu’il y aura une mine d’uranium d’ici cinq ans.

Pour calmer les esprits, le directeur de la Santé publique de la Côte-Nord a mis sur pied un comité de travail pour examiner toutes les étapes d’un projet uranifère, de l’exploration à la gestion des résidus après la fermeture d’une mine.

« On ne fera pas de chasse aux sorcières, dit le président du comité, le Dr Raynald Cloutier. Sur le plan de l’exploitation, les règlements au Canada sont très stricts. Je n’ai donc pas d’inquiétude pour la santé des mineurs. » La gestion des résidus miniers radioactifs l’inquiète davantage. « Va-t-on fermer et clôturer une partie du territoire pendant des milliers d’années pour protéger la santé de la population ? Ce serait un non-sens. »

En Saskatchewan, la plupart des mines sont exploitées dans le Nord, très peu peuplé, et il s’agit surtout de mines souterraines. Alors qu’on projette des mines à ciel ouvert sur la Côte-Nord.

Le Dr Cloutier se donne deux ans pour boucler les travaux du comité et émettre des recommandations. Jean-Pierre Thomassin, de l’Association de l’exploration minière du Québec, juge cette opération inutile. « Je ne comprends pas pourquoi on ne met pas ces études entre les mains de gens qui ont les compétences nécessaires pour les mener à bien. La Commission canadienne de sûreté nucléaire dit que l’extraction de l’uranium ne comporte pas de danger si c’est fait correctement. On devrait lui faire confiance ! » La population de la Côte-Nord vit déjà dans une zone radioactive, dit-il. « Le meilleur moyen d’enlever la radioactivité, c’est d’enlever l’uranium du sol. »

Un argument qui ne convainc pas les membres du comité SISUR. « Si les endroits où on extrait de l’uranium étaient beaux et roses, on le saurait », dit Marc Fafard. Ce à quoi le pneumologue Bruno Imbeault ajoute : « On nous dit qu’il n’y a pas de danger. Je veux bien le croire, mais il n’y a pas de technologie infaillible sur des milliers d’années. S’il y avait un projet de mine d’uranium sur le mont Royal, comment réagirait la population de Montréal, pensez-vous ? »

Selon sa collègue Isabelle Gingras, psychiatre à l’Hôpital de Sept-Îles, les activités uranifères ont des répercussions « bio-psychosociales ». « Ça peut être anxiogène. Y aura-t-il un problème de contamination de l’eau ? Mes enfants seront-ils malades ? Ça compte. »

Comme les autres membres de SISUR, la Dre Gingras réclame un moratoire sur l’exploration de l’uranium pour l’ensemble du Québec. Le ministre délégué aux Ressources naturelles, Serge Simard, a déjà rejeté cette demande, mais les opposants promettent d’en débattre en mai, à la commission parlementaire sur le projet de loi 79, qui modifie la Loi sur les mines. L’industrie se défendra vigoureusement, dit Jean-Pierre Thomassin. « Ce n’est pas vrai qu’un petit groupe de Sept-Îles va contaminer le Québec en entier ! »

DÉPENSES D’EXPLORATION MINIÈRE AU QUÉBEC (2009)

Métaux précieux (or, argent) : 212,6 millions $ (61,1 %)

Métaux usuels (fer, cobalt, nickel, cuivre) : 54,3 millions $ (15,6 %)

Uranium : 43,6 millions $ (12,5 %)

Métaux ferreux : 13,8 millions $ (4 %)

Diamant : 11,2 millions $ (3,2 %)

Ensemble des dépenses d’exploration minière : 347,9 millions $

(Source : Institut de la statistique du Québec)