La bataille des pipelines

Le boum pétrolier en Amérique du Nord a des répercussions au Québec, qui est désormais dans la mire de l’industrie du transport de l’or noir. Des hordes de lobbyistes sont à pied d’œuvre pour convaincre les instances politiques et l’opinion publique. 

Photo : Pablo Martinez Monsivais / AP / PC
Photo : Pablo Martinez Monsivais / AP / PC

L’industrie pétrolière ne ménage pas ses efforts (ni ses dépenses !) pour acheminer au Québec le pétrole de l’Alberta, de la Saskatchewan et du Dakota du Nord.

Pas moins de 20 lobbyistes sont inscrits au Québec pour les entreprises Enbridge et TransCanada, qui ont chacune un projet de pipeline. Ils sont appuyés par les 27 lobbyistes des raffineries Suncor de Montréal et Ultramar de Lévis, qui souhaitent obtenir cet or noir vendu de 10 % à 25 % moins cher que sur le marché international.

Leur objectif : « Obtenir l’appui du gouvernement provincial et des instances municipales quant à l’acceptabilité sociale des projets de pipelines », peut-on lire dans les fiches du Registre des lobbyistes.

La pression est tout aussi forte à Ottawa, puisque les projets de pipelines interprovinciaux doivent être étudiés et approuvés par l’Office national de l’énergie (ONE).

L’industrie avance également sur le front de l’opinion publique, à coups de campagnes publicitaires dans les journaux et à la télé, de séances d’information locales et de subventions aux municipalités concernées par les projets d’Enbridge et de TransCanada.

Il s’agit d’un revirement majeur. Jusqu’à récemment, le Québec n’était pas une terre convoitée par l’industrie des pipelines pétroliers en Amérique du Nord. La province importe la quasi-totalité de son or noir par bateau en provenance de l’Afrique du Nord, du Moyen-Orient et de la mer du Nord. Depuis 20 ans, les raffineries de Montréal ont fermé leurs portes les unes après les autres — à l’exception de Suncor —, l’approvisionnement en pétrole étranger étant jugé trop coûteux.

Tout a basculé il y a un an, lorsqu’il est devenu évident que deux autres grands projets qui visent à exporter le pétrole de l’Alberta étaient dans l’impasse. Le président Barack Obama hésite à approuver l’oléoduc Keystone XL, de TransCanada, qui acheminerait le pétrole de l’Ouest jusqu’aux raffineries du Texas. De son côté, Enbridge se heurte à de sérieuses difficultés en Colombie-Britannique avec son projet Northern Gateway, qui transporterait le pétrole destiné à l’exportation vers la Chine jusqu’à un terminal sur la côte Ouest. La population, le gouvernement provincial et les Premières Nations freinent ce projet.

Sans nouveau débouché, l’industrie pétrolière albertaine, qui souhaite faire passer la production de 1,9 à 3,2 millions de barils par jour d’ici 2020, serait forcée de revoir ses plans à la baisse — ce qui entraînerait d’importantes pertes de revenus fiscaux pour l’Alberta et le Canada.

En parallèle, l’explosion de la production de pétrole de schiste dans le centre des États-Unis, notamment au Dakota du Nord, a pour effet d’engorger le réseau actuel de pipelines. Le carrefour de Cushing, en Oklahoma, où des dizaines de conduits se croisent tel un gigantesque spaghetti, est à saturation.

Cette congestion a notamment profité à l’industrie du chemin de fer, qui a vu le nombre de wagons-citernes de pétrole circulant au Canada passer de 500 en 2009 à 140 000 cette année, une hausse de 28 000 %.

Soudainement, le Québec est devenu un plan B de première importance. La terre promise d’une industrie du pipeline qui cherche de nouvelles voies. « Le boum est si fort que tous les projets de pipelines sont devenus importants. Keystone XL et Northern Gateway ne seront pas abandonnés, mais l’industrie a réagi et mis d’autres projets en marche », explique Pierre-Olivier Pineau, expert en politiques énergétiques à HEC Montréal.

Les entreprises de pipelines prévoient des investissements de dizaines de milliards de dollars. Au Canada, pas moins de 40 nouveaux projets d’oléoducs ou d’agrandissement des infrastructures existantes sont dans les cartons. Au Québec, deux projets ont été annoncés. En octobre 2012, Enbridge a demandé à l’ONE l’autorisation d’acheminer 300 000 barils de pétrole par jour en provenance de l’Ouest en inversant le flux de son oléoduc 9B, qui coule actuellement de Montréal vers North Westover, près de Sarnia, en Ontario.

Carte_pipelines

Les raffineries du Québec promettent des investissements de plus de 300 millions de dollars pour moderniser leurs installations afin de recevoir ce pétrole moins cher, qui profiterait aussi à l’industrie pétrochimique (vêtement, plastique, caoutchouc…) de l’est de Montréal. Les audiences à l’ONE doivent commencer à la mi-octobre. Une décision est attendue début 2014.

Québec a refusé de participer à l’étude de l’ONE et fera, plus tard cet automne, sa propre consultation publique, dont la forme n’est pas encore arrêtée. « Il y a une hypersensibilité concernant le transport du pétrole depuis les événements de Lac-Mégantic. On va faire une réflexion globale. Toutes les opinions auront l’occasion d’être entendues », affirme en entrevue le ministre québécois de l’Environnement, Yves-François Blanchet.

Le pipeline Énergie Est — 4 400 km et 12 milliards de dollars —, proposé par TransCanada, traverserait le Québec pour rejoindre la raffinerie Irving de Saint John, au Nouveau-Brunswick. Une part du 1,1 million de barils par jour en provenance de l’Alberta et du Dakota serait destinée à l’exportation. « Outre les retombées engendrées par la construction du tronçon, l’avantage à moyen et long terme de ce projet pour le Québec est loin d’être clair, contrairement au projet d’Enbridge », explique Pierre-Olivier Pineau.

Étant donné que le projet Énergie Est exige de nouvelles infrastructures, son étude par Ottawa et Québec sera plus longue. S’il voit le jour, ce ne sera pas avant 2017, au mieux.

À Québec, le gouvernement de Pauline Marois a créé des comités interprovinciaux avec l’Alberta et avec le Nouveau-Brunswick afin d’échanger de l’information sur ces deux projets. Outre quelques conférences téléphoniques, les deux comités ne se sont toutefois rencontrés qu’une fois chacun depuis janvier.

Ottawa a le dernier mot concernant l’approbation des pipelines interprovinciaux. Mais « le gouvernement fédéral et les entreprises ne peuvent pas faire abstraction du Québec, dit Yves-François Blanchet. C’est purement politique, pas juridique. Je ne peux pas imaginer qu’ils iraient contre la volonté du Québec. » Il cite pour exemple la Colombie-Britannique, qui bloque Enbridge et son projet Northern Gateway, annoncé en 2006.

Le poids politique dépend largement de l’opinion publique. Et pour l’instant, les pipelines jouissent d’un préjugé favorable au Québec. Selon un sondage CROP-L’actualité, 50 % des Québécois ont une opinion « favorable » ou « très favorable » au sujet des projets d’Enbridge et de TransCanada, alors que 24 % les perçoivent négativement. Près de 26 % ne se prononcent pas. Les résultats sont semblables lorsqu’on compare les moyens de transport du pétrole : 49 % des répondants affirment que le pipeline est le plus approprié. Le train (11 %), le bateau (7 %) et le camion (5 %) arrivent loin derrière. Près de 28 % disent ne pas savoir.

« Le débat a encore sa place, parce qu’une personne sur quatre ne se prononce pas. Mais le pipeline a l’avantage dans l’opinion publique, c’est constant depuis plusieurs mois — même avant la tragédie de Lac-Mégantic », explique Youri Rivest, vice-président de CROP, qui a mené plusieurs sondages sur le sujet depuis un an.

Dans cette symphonie du débat public sur les oléoducs, les groupes environnementaux jouent deux partitions à la fois : l’une sur les risques de déversement, l’autre sur la provenance du pétrole, dont une portion serait tirée des sables bitumineux. Leur objectif est d’en ralentir l’exploitation dans l’Ouest.

En entrevue, la ministre québécoise des Ressources naturelles, Martine Ouellet, se dit sensible à cet argument. « Le Québec veut devenir un leader dans la diminution des gaz à effet de serre, et on sait que l’exploitation des sables bitumineux en émet plus que celle du pétrole classique. Il y a une réflexion à faire », déclare-t-elle, tout en avouant être très consciente des avantages économiques que Montréal retirerait de l’approbation du projet d’Enbridge. « On veut conserver la capacité de raffinage de la province. »

Le gouvernement Harper a pris fait et cause pour l’industrie du pétrole et son transport de l’Ouest vers l’Est. Depuis deux ans, il a modifié les lois pour que les audiences devant l’Office national de l’énergie soient plus rapides et que les groupes d’intérêts qui s’y expriment soient moins nombreux. Il a également assoupli les règles environnementales sur la protection des cours d’eau. Des changements dénoncés par les partis d’opposition.

À LIRE ÉGALEMENT : Deux entrevues avec les ministres Martine Ouellet et Yves-François Blanchet sur les projets d’Enbridge et de TransCanada.