La bataille du Nord-Est

L’entente signée avec le Nouveau-Brunswick bouleversera le paysage énergétique du Nord-Est américain. Voici comment.

Énergie : la bataille du Nord-Est américain
Photo : iStockphoto

C’est un des plus beaux coups d’Hydro-Québec : le 31 mars, le géant de l’hydroélectricité deviendra l’unique fournisseur du Nouveau-Brunswick. Pour 3,2 milliards de dollars, il acquerra dix centrales (sept hydroélectriques, une nucléaire et deux au diesel) et les droits sur 820 mégawatts (MW) d’interconnexions avec le Maine, la Nouvelle-Écosse et l’Île-du-Prince-Édouard. Jamais auparavant une société publique canadienne n’avait cédé sa production et le tiers de ses employés à la société jumelle de la province voisine !

(Lire aussi : la chronologie de l’entente)

« Les Néo-Brunswickois bénéficieront de tarifs plus bas, en plus de voir s’effacer les trois quarts de la dette d’Énergie NB », explique le premier ministre Shawn Graham, soulagé du fait que sa province n’aura plus à payer pour l’entretien de ses vieilles centrales hydroélectriques. Les Hydro-Québécois, pour leur part, gagnent une clientèle habituée à payer son électricité 60 % plus cher qu’eux et des accès accrus à de nouveaux marchés.

Cette entente bouleverse en effet le paysage énergétique du Nord-Est américain. Non seulement Hydro-Québec accède au marché de Boston, mais l’Île-du-Prince-Édouard lui a annoncé son intention d’en arriver à une entente semblable à celle du Nouveau-Brunswick avant la fin de 2010. Et Jean Charest dit être prêt à négocier avec la Nouvelle-Écosse, grandement dépendante du charbon. Les trois provinces pourraient ainsi être branchées sur Hydro-Québec. Une éventualité qui a mis le premier ministre de Terre-Neuve en furie : Dany Williams ne cachait pas son intention de contourner le Québec par le golfe du Saint-Laurent pour transporter l’énergie du Bas-Churchill vers les Maritimes et la Nouvelle-Angleterre. « Hydro-Québec veut nous étrangler ! » s’indigne-t-il.



(cliquez sur la carte pour l’agrandir)

Mais c’est la passion avec laquelle les Néo-Brunswickois – de gauche comme de droite – ont défendu leur société de la Couronne qui a ébranlé Shawn Graham et Jean Charest. Graham n’avait-il pas promis, aux élections de 2006, qu’il ne vendrait jamais Énergie NB ? L’opposition conservatrice menace donc de faire une requête en injonction pour bloquer la vente ou l’annuler si elle a déjà été réalisée, ou encore d’exproprier Hydro-Québec, tandis que le conseil de bande de la réserve de Tobique refuse de reconnaître au gouvernement le droit de vendre des centrales situées sur des rivières qui ne lui appartiennent pas et menace d’amener l’affaire jusqu’aux Nations unies ! Enfin, les syndicats dénoncent les tarifs réduits offerts aux grandes entreprises – une baisse de 23 % -, alors que les clients résidentiels doivent se contenter d’un gel pour les cinq années à venir.

« Pour nous, l’essentiel est de pouvoir changer les règles du jeu en garantissant enfin des prix stables à tous nos clients et de relancer l’économie de la province », dit Shawn Graham, qui a rendez-vous avec les électeurs le 27 septembre 2010, six mois après la signature de la vente-surprise.

CE QUE LE QUÉBEC EN TIRERA >>

Ce que le Québec en tirera  

« L’intérêt de cette transaction tient au fait que nos réseaux se touchent », dit le PDG d’Hydro-Québec, Thierry Vandal. Car la capacité de la société de vendre sur les marchés extérieurs dépend de ses interconnexions avec l’Ontario, New York, le Vermont et le New Hampshire. En mettant les pieds au Nouveau-Brunswick, Hydro gagne trois nouveaux voisins : le Maine, la Nouvelle-Écosse et l’Île-du-Prince-Édouard.


Thierry Vandal, PDG d’Hydro-Québec (Photo : Jacques Boissinot/PC)

Le cas du Maine est particulier : il partage une longue frontière avec le Québec, mais n’a aucune interconnexion, en partie à cause de son relief montagneux. Le Nouveau-Brunswick ouvre à Hydro-Québec un couloir vers Boston.

La Nouvelle-Écosse constitue aussi un marché attrayant : sa population, plus nombreuse que celle du Nouveau-Brunswick, dépend principalement du charbon et paie cher son électricité. Des discussions entre Hydro et la province sont en cours.

Le marché de l’Île-du-Prince-Édouard est minuscule – l’équivalent de la ville de Sherbrooke -, mais la province n’est qu’à 80 km des Îles-de-la-Madeleine. Un câble sous-marin se rendant aux Îles permettrait à celles-ci de se défaire de leur coûteuse centrale au diesel de 66 MW. Et ce raccordement aux Îles placerait le Québec à moins de 150 km de Terre-Neuve, lui fournissant ainsi une route pour écouler l’énergie du Bas-Churchill, au Labrador, vers les Maritimes et la Nouvelle-Angleterre.

Non seulement Hydro-Québec s’attend dès la première année à des profits de 10 % sur des ventes d’un milliard de dollars, mais elle espère réaliser d’autres gains en gérant les centrales néo-brunswickoises en coordination avec les centrales québécoises. Par exemple, la rivière Saint-Jean est en crue au printemps et à l’automne, mais en pure perte, car la demande est faible pendant ces saisons et Énergie NB n’a pas de réservoir pour stocker toute cette eau. Le surplus d’énergie produit en période de crue sera acheminé vers la Gaspésie, tandis que les réservoirs du Nord québécois se rempliront.

PRODUCTION ÉNERGÉTIQUE DU NORD-EST AMÉRICAIN

Province/État

Nombre d’habitants
Hydraulique
Fossile
Nucléaire
Biomasse
Éolien
Autres
N.-B.
750 000
15 %
60 %
25 %
N.-É.
940 000
3 %
97 %
Indéterminé
T.-N.-L.
510 000
73 %
27 %
Maine
1,3 M
25 %
40 % (gaz)
25 %
Indéterminé
10 %
I.-P.-É.
130 000
1 %
18 %
Achète 81 % de son électricité au N.-B.


CE QUE LE NOUVEAU-BRUNSWICK EN TIRERA >>

Ce que le Nouveau-Brunswick en tirera

Le Nouveau-Brunswick est pauvre en énergie. Seulement 15 % de son électricité provient de l’hydraulique, seule source locale. Le reste provient du nucléaire (25 %), qui coûte très cher, et des carburants fossiles (60 %), importés du Vene­zuela (pétrole) et d’Asie (charbon). Cette dépendance aux marchés extérieurs soumet la province aux aléas de la géopolitique internationale et aux diktats de l’OPEP. La taxation éventuelle des émissions de carbone fera encore grimper les prix.

Déjà, de 2003 à 2009, les clients d’Énergie NB avaient subi des hausses de tarifs de 27 %. Une nouvelle hausse de 3 % était prévue pour le 1er avril 2010, et d’autres augmentations, totalisant 38 % en cinq ans, s’ajouteraient à leur facture pour la remise à neuf des centrales. C’est parce qu’il veut leur assurer des tarifs peu élevés, mais surtout stables, que Shawn Graham a décidé de vendre 10 des 15 centrales d’Énergie NB. La société de la Couronne fermera trois de ses centrales au charbon, pour ne conserver que Belledune (charbon) et Coleson Cove (mazout), qu’elle exploitera sous la coordination d’Hydro-Québec. Son contrat avec Hydro-Québec lui garantit des tarifs fixes pendant cinq ans. Par la suite, les hausses seront basées sur l’indice des prix à la consommation. En outre, c’est Hydro-Québec qui paiera les réaménagements des centrales – deux milliards rien que pour la centrale de Mactaquac, près de Fredericton. À moins que la société d’État ne juge qu’il revient moins cher de tout exporter du Québec et ne décide alors de fermer les centrales du Nouveau-Brunswick. La décision sera prise à Montréal et, quelle qu’elle soit, les tarifs des clients néo-brunswickois ne grimperont pas !

LES DEUX ENTREPRISES EN BREF
 
ÉNERGIE NB
HYDRO-QUÉBEC
Chiffre d’affaires (2008) 1,4 milliard 12,7 milliards
Profit 70 millions 3,1 milliards
Nombre de clients 381 000 3,9 millions
Employés 2 729 23 345
Lignes de transport 6 800 km 33 058 km
Lignes de distribution 20 400 km 110 127 km

 

LE PARI DE SHAWN GRAHAM >>

Le pari de Shawn Graham

La vente-surprise des installations d’Énergie NB révèle bien le dynamisme de Shawn Graham, qui n’avait que 38 ans lorsqu’il a été élu premier ministre, en 2006.

Professeur d’éducation physique et champion d’athlétisme, Graham s’est lancé en politique en 1998, à l’âge de 30 ans, pour reprendre le siège laissé vacant par son père, Alan, député de Kent pendant 31 ans. Au cours des années qui suivent, le jeune homme siège à Fredericton tout en étudiant à l’Université du Nouveau-Brunswick, où il a amorcé un MBA (encore non terminé). En 2002, il devient, presque par accident, chef du Parti libéral provincial, alors en déroute. Or, surprise, aux élections de 2003, celui que l’on considérait comme un poids plume talonne le chef conservateur, Bernard Lord, qui sera réélu de justesse et n’obtiendra qu’un seul siège de majorité.

En 2006, Shawn Graham est élu grâce à son programme – le Pacte pour le changement -, qui vise l’autosuffisance financière d’ici 2026. Il compte cesser de recevoir des paiements de transfert fédéraux en misant sur trois « E » : économie, énergie, éducation.

Au Nouveau-Brunswick, on aime bien les leaders jeunes qui n’hésitent pas à bousculer les traditions. Depuis 1960, tous les premiers ministres de la province – Robichaud, Hatfield, McKenna, Lord – étaient dans la trentaine lorsqu’ils ont entrepris leur premier mandat. Mais avec la vente d’Énergie NB, Graham est peut-être allé trop loin.

« Je ne me rappelle pas un dossier qui a tant soulevé les passions depuis le programme d’égalité des chances de Louis J. Robichaud, en 1961 », dit Gaëtan Chiasson, directeur de l’information au quotidien L’Acadie nouvelle. Et malgré la refonte de l’entente, à la fin janvier, l’oppo­sition demeure féroce. Michel Boudreau, président de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Nouveau-Brunswick, n’en démord pas : « On ne peut pas abandonner le contrôle sur notre avenir, dit-il. S’il faut acheter de l’énergie au Québec, signons un contrat de 20 ans, pas une vente des centrales ! »

Shawn Graham trouve étrange cette idée d’autosuffisance électrique, alors que personne ne se pose la question pour le pétrole. « Notre province conservera sa souveraineté en matière d’électricité de même que sa capacité d’établir ses propres politiques énergétiques, et c’est Énergie NB qui continuera de vendre l’électricité aux clients, dit-il. L’électricité éolienne, l’énergie marémotrice, je veux bien, mais est-ce moins cher que l’hydroélectricité, qui est aussi une énergie renouvelable ? »

(Photo : Andrew Vaughan/PC)

LE PARI DE JEAN CHAREST >>

Le pari de Jean Charest

Après le Plan Nord, la réduction des barrières commerciales avec l’Ontario et le libre-échange entre le Canada et l’Europe, Jean Charest mise maintenant sur l’inté­gration des réseaux électriques du nord-est de l’Amérique. Car l’intégration énergétique correspond de près à son grand projet d’élargir l’espace économique du Québec. « Nous exportons 8 % de notre énergie, ce qui représente 32 % de nos profits, souligne-t-il. Ces chiffres montrent l’importance d’accroître nos exportations. » Dès la signature de l’entente, Hydro-Québec deviendra le fournisseur exclusif d’Énergie NB et verra son chiffre d’affaires augmenter d’un milliard de dollars d’un coup.

Fédéraliste convaincu, Jean Charest nourrit par ailleurs l’ambition de renforcer les liens entre les provinces cana­diennes. Or, le commerce de l’énergie électrique n’est justement pas intégré au Canada : chaque province vise l’autosuffisance, ce qui crée parfois plus de tort que de bien, comme en témoignent les prix élevés de l’électricité dans les provinces qui possèdent peu d’énergies renouvelables. Hydro-Québec est déjà le plus important exportateur d’électricité en Amérique du Nord, mais elle pourrait en faire bien davantage si elle n’était pas en butte à ce réflexe protectionniste.

 

NOUVEAU-BRUNSWICK : CHRONOLOGIE D’UNE ENTENTE >>

NOUVEAU-BRUNSWICK : CHRONOLOGIE D’UNE ENTENTE

Janvier 2009
Rencontre de Jean Charest et de Shawn Graham, qui souhaite créer une alliance entre Hydro-Québec et Énergie NB, et ainsi réduire les tarifs des clients néo-brunswickois, tant résidentiels qu’industriels. Il se dit même prêt à vendre Énergie NB pour réduire la dette de sa province.

Mars 2009
La haute direction d’Hydro-Québec entreprend des discussions avec Shawn Graham, sans que la direction d’Énergie NB en soit informée.

23 juin 2009
Les deux gouvernements dévoilent l’existence de pourparlers, mais sans en divulguer le contenu exact.

29 octobre 2009
Les deux gouvernements signent un protocole d’entente qui prévoit la vente d’Énergie NB à Hydro-Québec. Les Québécois applaudissent, les Néo-Brunswickois enragent.

20 janvier 2010
En raison du mécontentement des Néo-Brunswickois, les deux gouvernements annoncent une refonte de l’entente. Énergie NB restera une société de la Couronne et assurera le transport et la distribution de l’électricité, mais cédera le contrôle de sa production à Hydro-Québec.

27 janvier 2010
Le PDG d’Énergie NB démissionne. Aucune explication publique n’est donnée.

31 mars 2010
Signature prévue de l’entente.

Décembre 2010
Date projetée pour la signature d’une entente avec l’Île-du-Prince-Édouard.

Les plus populaires