La fable du transfert bancaire

Faire virer une somme d’argent contenue dans un régime de pension vers un REER qu’on a dans une autre institution financière : rien de bien sorcier, n’est-ce pas ? C’est aussi ce que croyait le blogueur Alexis Gagné…

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Illustration : Getty Images

Cette fable commence avec une cigogne.

Ma femme et moi attendons en effet un troisième bébé. Nous avons donc acheté une nouvelle maison pour avoir suffisamment d’espace. Mais pour l’achat de cette joyeuse demeure, il fallait évidemment des fonds.
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Ces fonds, nous les avions, mais un peu comme une fourmi mal organisée, nos réserves étaient éparpillées un peu partout : un peu dans un CELI, un peu dans un REER, un peu dans un RPS (régime de pension simplifié)…

Il fallait donc rassembler toutes ces réserves en un seul endroit, ce qui représentait plusieurs transferts.

Nous nous sommes dit que ce serait assez simple. C’est notre argent, et nous sommes au XXIe siècle, après tout ; l’ère de l’internet 2.0, où l’argent et l’information circulent à la vitesse de la lumière.

Comme nous avions tort ! Tous les transferts ont été lents, compliqués et déplaisants à exécuter.

Le processus entourant l’un de ces transferts a été particulièrement horrible. Il s’agit du transfert de 13 000 dollars d’un RPS (à la Banque A) vers mon REER (à la Banque B).

(Petite parenthèse technique : sous le régime d’accession à la propriété [RAP], il est possible de retirer 25 000 dollars de son REER pour l’achat d’une première maison sans payer d’impôt. Il est aussi possible de faire virer les contributions de l’employé à un RPS vers un REER pour ensuite le retirer.)

La ligne de temps du transfert

Jeudi 11 septembre
J’appelle la Banque A dans le but de demander ce que je dois faire pour faire virer la partie non immobilisée de mon RPS vers mon REER à la Banque B.

Après une longue attente, la personne au téléphone m’explique que je dois demander à la Banque B de faire la requête à la Banque A en lui envoyant un formulaire spécial.

Je remplis donc immédiatement le formulaire en question et le fais suivre à la Banque B par télécopieur (parce que tous ces employés fonctionnent encore avec le télécopieur). J’envoie aussi une télécopie à la Banque A, juste pour m’assurer que tout fonctionne. Je me dis que l’histoire se terminera ici et que le transfert sera fait dans un délai de 48 à 72 heures.

Lundi 15 septembre
L’argent n’apparaît toujours pas dans mon REER. J’appelle donc la Banque B pour lui demander si elle a bel et bien reçu le formulaire. On me répond que oui et que tout sera fait dans les prochains jours. Encore une fois, «tout est réglé».

Lundi 6 octobre
À un peu plus d’une semaine avant le rendez-vous avec le notaire, je vérifie si l’argent a été versé dans mon REER. Il n’y est pas. J’appelle donc la Banque B, un peu frustré (mais toujours poli), pour lui demander pourquoi elle n’a toujours pas effectué le transfert.

On me répond qu’ils ont essayé, mais que la Banque A a refusé le transfert en expliquant qu’elle ne pouvait pas faire virer l’argent d’un RPS vers un REER. (Je ne sais toujours pas pourquoi elle ne m’a pas contacté quand le transfert a échoué au départ.)

J’appelle donc la Banque A, maintenant encore plus fâché, dans le but de lui demander les raisons du refus du transfert (qu’elle m’avait pourtant dit qu’elle était en mesure de réaliser). Le Banque s’excuse de son erreur et m’indique que finalement, c’est à elle que je dois envoyer le formulaire.

Je lui explique que je commence à être pressé, étant donné que l’argent doit être dans un compte prêt pour le notaire le vendredi suivant. Elle me répond qu’elle procédera au transfert dès que je lui enverrai le formulaire et que tout devrait donc aller. Je lui fais suivre immédiatement le dit formulaire par télécopieur.

Mardi 7 octobre
Comme l’argent n’est toujours pas sorti de mon compte à la Banque A, je rappelle cette dernière. C’est à ce moment-là que j’apprends que le transfert ne peut se faire électroniquement et qu’un chèque sera envoyé par la poste à la Banque B (impossible d’accélérer le processus par Fedex), mais que le tout devrait se faire le même jour.

Mercredi 8 octobre
L’argent sort enfin de mon compte à la Banque A. Je me croise les doigts pour qu’il arrive à temps pour la rencontre avec le notaire, prévue trois jours plus tard.

Vendredi le 10 octobre
L’argent n’apparaît pas encore dans mon REER à la Banque B, que j’appelle immédiatement. On me dit que le chèque n’est toujours pas arrivé par la poste. Pour notre mise de fonds, nous décidons donc d’emprunter de l’argent à ma mère (qui doit évidemment l’emprunter à une banque) pour une semaine.

Mercredi 15 octobre
Nous signons tous les papiers chez le notaire, grâce à l’argent de ma super-maman…

Jeudi 16 octobre
L’argent n’est toujours pas dans mon REER. J’appelle donc la Banque B pour lui demander si elle a reçu le chèque de la Banque A. Elle me répond que oui, mais que c’est un chèque de fonds immobilisés et qu’il ne peut pas être déposé dans un REER. Grande question, ici : pourquoi, alors, ne pas m’avoir appelé, quand elle a reçu un chèque de 13 000 dollars qu’elle n’a pas réussi à déposer?

J’appelle donc immédiatement la Banque A, plutôt frustré, afin de lui demander pourquoi elle a fait une erreur dans la rédaction du chèque. Elle me répond que le chèque est non immobilisé et que c’est même écrit dessus.

Je rappelle donc la Banque B, maintenant très frustré (mais toujours poli), lui expliquant qu’il n’y a pas de problème avec le chèque et qu’elle peut le déposer le immédiatement. Elle s’excuse et m’indique que ce sera fait.

Du vendredi 17 au mardi 21 octobre
Je vérifie tous les jours si l’argent a été déposé. À chaque fois, je découvre que ce n’est pas le cas, et j’appelle la Banque B pour savoir pourquoi. On me donne des excuses et on me dit que ce sera fait le jour même.

Mercredi 22 octobre
Alléluia ! Après plus de cinq semaines, une douzaine d’appels, plusieurs erreurs (de la part de chacune des banques), trois télécopies et un chèque envoyé par la poste, le fameux transfert bancaire a été fait !

La morale

La morale de cette histoire est simple. Les stéréotypes sur les compagnies privées, efficaces et sans grande bureaucratie, ne sont que ça : des stéréotypes.

Les stéréotypes sur les administrations publiques, ineptes et trop bureaucratiques, sont bien souvent tout aussi faux.

Il faut donc faire attention quand on pense pouvoir couper dans le financement des services publics sans affecter ces services. Penser cela revient à faire deux hypothèses, donc je vous laisse décider de la validité :

1- Il y a un nombre significatif d’employés du secteur public qui ne font rien au moins une partie de leur temps, ou dont au moins une partie du travail ne sert à rien.

2- En faisant des coupures, nous parviendrons à couper seulement ces employés.

En une phrase, l’«inefficacité» des secteurs publics n’est pas le problème, et l’«efficacité» du secteur privé n’est pas la solution.

* * *

Alexis Gagné est le créateur de l’indice québécois d’équité entre les générations. Les opinions exprimées ici sont purement les siennes.

 

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Étant donner que vos déboires sont terminés, on peut maintenant en rire. Alors, consolez-vous que votre mère n’ait pas été une bureaucrate avec ses propres formulaires, qui sait où serait votre argent en ce moment.

Mais encore ? Je vais compléter cette déclaration un peu trop dépouillé. « Nous rejetons trop facilement nos difficultés sur des épouvantails abstraits comme le progrès, la technique, la bureaucratie. Ce ne sont pas les techniques ou les formes d’organisation qui sont coupables. Ce sont les hommes qui, consciemment ou inconsciemment, participent à leur élaboration. » Michel Crozier, Le phénomène bureaucratique.

Après lecture de votre article qui m’a rendu en TBK, car j’ai aussi eu un délais de 2-3 semaine pour transférer un fond (REER /CELI / hors REER). Ensuite, lorsque le transfert est complété, on voie un frais variant de 25-135$. Hey oui, l’institution bancaire nous porte un sérieux incitatif affin de rester chez eux…

Malgré votre bel exemple sur un domaine vieux (banques) et très réglementé (au canada), je doute fort que les méthodes québécoises publiques soit plus efficaces que la majorité des autres systèmes privés (Assurances, Santé, Éducation, Transport) qui ont fait leur preuve et continu de les faire tous les jours. Regarder la quantité d’études dans la plupart des pays du monde finissent par tirer les mêmes conclusions… Un système réglementé, conventionné, inflexible et sans concurrence donne un résultat peu efficace…

Si le système publique se comparait davantage et ferait plus d’effort pour s’améliorer tout le monde en bénéficierais…

(desole pour l’absence d’accent) Il faut faire attention avec les chiffres et ce que disent reellement les etudes. Si on mesure l’efficacite d’un systeme (par exemple le systeme de sante) en fonction du temps d’attente, oui le systeme quebecois sera peu efficace. Par contre, si on mesure la capacite de la population general a obtenir des soins, alors on trouvera probablement une meilleure efficacite du systeme quebecois que d’un systeme 100% prive comme aux Etats-Unis.

Il faut aussi eviter de confondre efficience (la capacite de diminuer les ressources utilisees pour arriver au meme resultat) et efficacite (la capacite d’atteindre l’objectif vise). Dans le cas de l’efficience, le systeme de sante americain est le pire des systemes de l’OCDE, cela ne veut pas dire que les soins sont les pires, loin de la.

Bref, je crois qu’il faudra eviter les generalites et apporter des chiffres (et les interpreter adequatement) si on veut comparer differents systemes.

Alexis Gagne cherche a mettre fin aux stereotypes, non pas a dire qu’un systeme est meilleur que l’autre, et je crois qu’il reussit en ce sens.

Concernant les télécopieurs, le formulaire contenait sans doute votre numéro de compte, votre nom, adresse, votre signature, peut-être votre numéro d’assurance sociale. À ma connaissance, toutes les institutions financières au monde exigent que les demandes de transferts de fonds soient faites par télécopieur, et dans bien des cas une confirmation du déposant par telephone est nécessaire. Les courriels ne sont pas assez sécuritaires.

Je suis d’accord la dernière phrase de la morale de l’histoire.

Et felicitations pour la venue du troisième enfant.

Les télécopies sont tout aussi faciles à pirater qu’un courriel (sinon plus, si l’on inclut les courriels sécurisés, genre gmail — piratable aussi, mais plus difficilement). De plus les photocopies peuvent se perdre, être susbstituées à la sortie, être interceptées téléphoniquement, volées, copiées, etc.. Tout se falsifie, de la signature à la télécopie. Ceux qui croient en la sécurité d’une télécopie sont d’un autre siècle. Mais nous sommes bien sûr tous d’un autre siècle, je ne lancerai pas la première pierre. Là où il y a de l’homme, dans le passé, le présent et l’avenir, il y a de l’hommerie, comme on dit en québécois.

J’ai connu les mêmes déboires, processus très long et compliqué, il y a deux ans lorsque, pour des raisons de transfert de régime de retraite de public à public, le gouvernement m’a demandé de retirer d’importantes sommes de mes REER. J’avais un mois pour faire le tout, et comme vous, mes avoirs étaient disséminés un peu partout, ce qui n’est plus le cas (j’ai appris). Je ne comprends toujours pas l’utilité du fax, car comme confidentialité c’est pas gagné; dans mon lieu de travail, tous les employés sont (encore) branchés sur le fax et peuvent lire ce qui rentre; fort heureusement plus personne ne s’y intéresse ou presque.J’avais aussi rempli un formulaire très spécial et certaines institutions m’ayant donné le nom de la »mauvaise » personne, mon dossier a traîné sans que j’en sois avertie. Période de grand stress pour moi et beaucoup de temps perdu en appels téléphoniques. Bien évidemment j’ai dû payer l’impôt associé à ces retraits mais en plus les »frais » d’administration de chacune des institutions. Je crois que le bas de laine de nos ancêtres était bien moins angoissant pour les petits épargnants. Félicitations pour le nouveau bébé et la nouvelle maison.

J’ai fermé un CELI, ou plutôt transféré ce CELI…140$ de frais de la Banque Laurentienne. J’ai maintenant changé de banque et depuis plus d’un an je suis avec ING Direct qui est devenue Tangerine. Aucun frais depuis, AUCUN. J’ai plus de points de guichets que j’en avais avant. Je peux déposer une photo de chèque, je peux envoyer par courriel de l’argent…sans frais! Je peux retirer 800$ par jour dans un guichet. Tangerine c’est mieux qu’une banque mais sans les frais.

Si Minou est capable d’opérer sans frais pourquoi Pitou et ses dirigeants goinfres multimillionnaires n’y arriveront jamais?

Bien dit. Et vrai ! Oui, ce sera toujours pire ! Les écoles ne produisent plus de gens responsables, capables de penser et d’écrire correctement. Le je m’en foutisme nous rattrape. À chaque fois que je fais appel aux services publics, ainsi qu’aux compagnies privées, je me rends compte de la hausse des comportements liés à l’incompétence. Ceux et celles qui pensent que le réseau d’éducation du Québec est bon n’ont qu’à aller se rhabiller… Heureusement que les anglophones, un peu plus disciplinés encore, veillent au grain pour l’instant. Ils respectent davantage les institutions et l’autorité, ce qui n’est pas bien vu par les latins que nous sommes… Ha ! Ha !

Il faudrait mentionner les frais imposés par chacune des institutions bancaires pour un travail mal fait.