La fin du travail ? Mon œil !

Comment expliquer que, dans l’ensemble, les innovations technologiques ne font ni diminuer l’emploi ni augmenter le chômage ?

Photo : Daphné Caron

En 1995, le futurologue américain Jeremy Rifkin a publié un livre intitulé La fin du travail. Il prédisait que la révolution technologique actuelle (automatisation, robotisation, numérisation, intelligence artificielle) conduirait à la domination de l’économie par les machines. Les humains seraient foutus à la porte. On assisterait à une montée généralisée du chômage partout dans le monde.

La prédiction de Rifkin était passablement téméraire au vu de l’histoire du XXe siècle. Des innovations technologiques majeures sont survenues, comme l’électricité, le téléphone, l’eau courante, les médicaments, l’automobile, l’aviation et l’ordinateur. Mais contrairement aux attentes de Rifkin, l’emploi ne s’est pas contracté et le taux de chômage ne s’est pas accru. Au contraire, l’emploi a explosé, et le taux de chômage au Canada était de 7 % en 2001 comme en 1901.

Rifkin se trouvait donc à gager que, cette fois-ci, ce serait différent. Malheureusement pour lui, il ne paraît pas pour l’instant en voie de gagner son pari. De 2001 à 2019, au Québec comme au Canada, le pourcentage des 15 à 69 ans qui étaient au travail a continué à augmenter et leur taux de chômage a diminué. Juste avant la pandémie, c’était la pénurie de main-d’œuvre qui faisait la manchette, pas le chômage.

Il est indéniable que beaucoup de tâches routinières codifiables sont peu à peu éliminées, comme la tenue de livres manuelle ou le service à la pompe à essence. Alors, comment expliquer que, dans l’ensemble, les innovations technologiques ne font ni diminuer l’emploi ni augmenter le chômage ?

C’est que, d’une part, un grand nombre de tâches survivent au lieu de disparaître, parce qu’elles sont modernisées et valorisées par la technologie. Le caissier de banque devient conseiller financier ; le commis de bureau se transforme en commis à la saisie de données ; le manutentionnaire devient opérateur de machine.

D’autre part, la technologie nous enrichit. Elle nous offre le choix de produire plus de valeur en travaillant autant d’heures qu’avant, ou de produire autant de valeur avec moins d’heures de travail. Au XXe siècle, nous avons combiné ces deux possibilités. Nous avons produit plus pour consommer plus, mais nous avons aussi, sans réduire l’emploi, allégé notre semaine de travail en la faisant passer de six jours de 10 heures au début du XXe siècle à cinq jours de 7 heures et demie aujourd’hui. La transition d’un ordre technologique à un autre est souvent longue et compliquée, mais, une fois qu’elle est réalisée, il n’y a aucune raison de voir le nombre de travailleurs diminuer ou le nombre de chômeurs augmenter.

Dans les années à venir, l’emploi va augmenter moins vite parce que la population des 15 à 69 ans va faire du surplace. Néanmoins, une fois passée la récession pandémique, beaucoup d’emplois seront encore créés. Dans quels domaines ? La recherche récente sur cette question donne une réponse encourageante. Il va de soi que certains emplois à fort contenu technologique seront recherchés, comme ceux d’analystes en informatique et de développeurs en médias interactifs. Mais il est frappant de constater que les projections officielles aux États-Unis, au Canada et au Québec donnent comme grands gagnants différents métiers et professions où le jugement et l’interaction humaine sont prédominants.

Le tableau suivant en témoigne. Il présente les 13 professions dont le nombre d’employés au Canada devrait augmenter de plus de 25 000 de 2019 à 2028. Ce qui est remarquable, c’est que la majorité de ces professions exigeront de fortes compétences relationnelles. Cela va des infirmiers et aides-soignants jusqu’aux professionnels en ressources humaines, en passant par les serveurs au comptoir, les travailleurs sociaux, les éducateurs, les médecins de famille et les caissiers. Les données recueillies par Emploi-Québec indiquent que la majorité de ces professions privilégiant les relations humaines seront en pénurie de main-d’œuvre d’ici 2023. Elles montrent également que la majeure partie des emplois créés exigeront à tout le moins un diplôme d’études collégiales et souvent une formation continue.

Cette fois-ci, comme autrefois, la technologie fera évoluer la structure de l’emploi, mais il est peu probable qu’on en sorte avec moins d’emplois et plus de chômage. Pourvu qu’on y soit attentif, la machine n’écrasera pas l’humain, mais aidera l’économie à s’humaniser. M. Rifkin aura perdu son pari, et ce sera tant mieux pour nous. 

Les commentaires sont fermés.

Le problème avec les prévisions des emplois c’est qu’elles sont des extrapolations de la connaissance actuelle (La fin du travail ? Mon œil !). Elles ne tiennent pas compte par exemple de la pyramide des âges, de la crise des finances publiques post-COVID ou de l’Intelligence artificielle notamment l’apprentissage profond. On dit que la plupart des élèves du primaire feront un métier qui n’existe pas aujourd’hui.

Il est toujours possible d’analyser le contenu d’un livre de diverses façons, d’autant que je n’ai pas lu le livre de Rifkin dont il est ici question…. Cependant, je pense comprendre — au regard de la démarche de ce futurologue -, c’est qu’il cherche à démontrer que la fin de l’ère industrielle basée sur la consommation d’énergies fossiles, entraînera invariablement une mutation de l’organisation sociale, telle celle basée sur des modèles qui sont encore les nôtres actuellement.

En sorte que c’est la notion et le caractère même du travail qui sont appelés aussi à se transformer.

Les propos de monsieur Fortin, vont à peu près dans le même sens. Certains emplois ne sont pas créés. D’autres emplois à valeur humaine et à compétences additionnelles vont venir s’ajouter. On ne travaille plus 60 heures par semaine sur la base d’un salaire horaire. Mais… on peut toujours travailler 60 heures ou plus, lorsque ce ne sont que ± 35 à 39 heures effectifs qui entrent dans le calcul de la rémunération.

La résolution de l’équation pourrait en quelques sortes être différente quant à savoir si l’activité humaine doit être seulement évaluée par un équivalent monétaire basé sur le nombre d’heures travaillées. À une époque où la qualité ou la quantité des services ne peuvent être quantifiés sur la seule base d’un salaire horaire convenu et/ou soutenu par des conventions collectives.

L’emploi tel que défini par l’ère industrielle dépendante du pétrole est probablement en voie d’extinction et pourrait avoir disparu d’ici la fin de ce siècle ou le début du siècle suivant. Cela ne signifie pas que les humains vont cesser toutes formes d’activités. Cela signifie seulement que peu à peu le travail humain basé sur l’exploitation de l’homme par l’homme pourrait avoir disparu presque complètement d’ici ± 100 ans.

L’activité ludique qui n’est pas rémunérée (ou peu) pourrait se substituer à la rémunération fondée sur l’accomplissement de tâches ingrates nécessaires au fonctionnement de la société. On ne travaillerait donc plus contre de l’argent.