La formidable ascension de Sherbrooke

L’orgueilleuse « Reine des Cantons-de-l’Est » rafle la première place du palmarès 2007 des villes d’affaires canadiennes publié par Canadian Business. Notre journaliste est allé voir pourquoi.


 

« And how do I get to… hem… Sherbrooke ? » Cette question, Pierre Dagenais, PDG de la Société de développement économique de Sherbrooke, en a eu assez de l’entendre. En 2005, il prend le taureau par les cornes et crée la compagnie Air Sherbrooke, loue un King Air 100, petit avion à hélices de 18 places, et établit un aller-retour quotidien Sherbrooke-Toronto, plaçant la ville dans le club très sélect des agglomérations québécoises (Montréal, Québec et Gatineau) en lien direct avec Bay Street. Et vlan !

Désormais, chaque matin, ils sont une douzaine de Sherbrookois — présidents d’entreprise, directeurs des ventes, responsables marketing, ingénieurs — à embarquer dans l’avion comme dans un autobus… parfois, pour les retardataires, alors que les moteurs tournent déjà. « Le vol est rendu si populaire que maintenant on me réclame une liaison quotidienne vers les États-Unis ! »

La création d’Air Sherbrooke n’est que l’une des composantes d’une vaste stratégie qui a permis à l’orgueilleuse « Reine des Cantons-de-l’Est » d’arriver en tête du palmarès 2007 des villes d’affaires canadiennes publié par Canadian Business (voir l’encadré « Par ici les affaires ») — loin devant Montréal, Toronto ou Calgary. Un résultat appuyé par une autre étude, produite en 2006 par le cabinet de consultants internationaux KPMG, qui classait Sherbrooke première parmi 128 villes de neuf pays de l’OCDE en ce qui concerne les coûts d’exploitation d’une entreprise.

« L’économie mondiale se transforme, et la grande question est de savoir comment nous allons piloter le changement au lieu de le subir », dit le maire, Jean Perrault, qui a organisé un grand remue-méninges en mai dernier, le Sommet de Sherbrooke, point d’orgue d’une année de réflexions sur l’avenir de la ville et de la région.

« L’agglomération est en mutation économique depuis 20 ans. Sa vieille base en textile et en chaussure a complètement disparu », me raconte Jean Charest, premier ministre du Québec et député de Sherbrooke au niveau fédéral puis provincial depuis 23 ans. Et malgré tout, constate-t-il, son taux de chômage, à 5,7 %, est nettement en dessous de la moyenne provinciale, à 7,2 %.

« De 1995 à 2002, alors que les grands fabricants tentaient de réduire leurs coûts, Sherbrooke a beaucoup profité de la vague de sous-traitance industrielle », explique Roger Tremblay, directeur de la planification d’Emploi-Québec à Sherbrooke. C’est ce qu’a fait Jyco, qui fabrique des isolants en thermoplastique. Son contrat avec Chrysler, pour qui l’entreprise manufacture des portières de voitures, l’a forcée à embaucher des centaines de travailleurs et à ouvrir de nouvelles installations. Mais depuis 2002, l’heure est aux délocalisations vers les pays émergents, en Asie surtout. Ceux qui, dans les pays occidentaux, tirent leur épingle du jeu sont les acteurs qui misent sur l’invention, la créativité ou les marchés hyper-spécialisés : c’est ce qu’on appelle l’économie du savoir, l’un des chemins qu’a pris Sherbrooke.

Qu’est-ce que ça mange en hiver, l’économie du savoir ? Prenons l’exemple du quincaillier et marchand de bois Groupe Gaston Côté, qui a réorienté ses activités. Il a d’abord transformé son parc à bois en usine de matériaux préfabriqués, faisant passer son chiffre d’affaires de 10 à 50 millions de dollars et le nombre de ses employés de 50 à 250. On y étudie maintenant les panneaux solaires, qu’on expérimente dans des immeubles d’appartements écologiques. L’économie du savoir, c’est aussi l’ancienne fabrique de cure-dents L. Tanguay — aujourd’hui les Industries Touch —, qui a ouvert quatre usines en Chine avant de se lancer dans l’import-export de cure-dents, de pailles et de brochettes vers l’Italie, le Mexique, la République dominicaine.

La nouvelle économie réussit bien aux quelques centaines de PME inventives installées à Sherbrooke, qui a fortement profité de l’ouverture du commerce, notamment vers les États-Unis grâce à l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), entré en vigueur en 1994, mais aussi vers le reste du monde. Elle est ainsi devenue la deuxième agglomération exportatrice du Québec, après Montréal. Son secteur manufacturier — qui représente 21 % de l’économie régionale — a beau avoir souffert, comme partout en Occident, il est tout de même mieux implanté que dans le reste de la province (17 % de l’économie).

 


 

 

Les changements les plus porteurs viendront sans doute des trois parcs spécialisés (le Technoparc, le Parc biomédical et le Parc Innovation) dont Sherbrooke s’est dotée et qui commencent à porter leurs fruits, après des débuts très lents voilà 15 ans. Ils abritent deux douzaines d’entreprises exploitant pour la plupart des brevets déposés par des professeurs de l’université et du centre hospitalier universitaire. Jusqu’à tout récemment, ces parcs vivotaient, mais depuis 2004, les investissements ont presque triplé — ils atteignent aujourd’hui les 200 millions de dollars et permettent d’employer 400 personnes. Et ce n’est pas fini ! On annonce l’ouverture prochaine d’un centre de recherche clinique et d’élevage d’animaux de laboratoire ainsi que l’embauche de 200 salariés supplémentaires.

Les Sherbrookois sont perdus lorsqu’il s’agit de dire ce qui fait la spécificité de leur petite grosse ville — à moins que ce ne soit une grosse petite ville. Sans doute parce qu’aucune grande entreprise ne domine dans cette agglomération de PME. Les habitants de vieille souche évoquent son passé d’ex-cité textile, ses beautés naturelles, son relief impossible ou encore le fait que Sherbrooke est un marché-test pour les nouveaux produits.

Mais la capitale des Cantons-de-l’Est est avant tout une ville universitaire. On n’y compte pas une université, mais deux (Sherbrooke et Bishop’s) ; on y trouve aussi trois collèges, une faculté de médecine et son centre hospitalier universitaire, plus un institut provincial de gériatrie et une ferme expérimentale fédérale. Tous ces organismes génèrent des revenus d’un milliard de dollars — la moitié de l’économie de la ville ! Mieux : Sherbrooke présente maintenant l’une des plus fortes concentrations de chercheurs et d’étudiants — 40 000 pour 160 000 habitants — en Amérique du Nord. Une étude de Research Infosource, institut de statistique spécialisé dans la recherche, classe Sherbrooke première au Canada parmi les villes de moins de 300 000 habitants pour l’intensité de ses efforts en recherche-développement privée, publique et parapublique.

« Il est fini le temps où la Ville et l’université se tournaient le dos », dit le maire, Jean Perrault, dont le cabinet est en contact quotidien avec celui du recteur de l’Université de Sherbrooke. « Nous, notre modèle, ce n’est pas Montréal ou Toronto, c’est Stanford ou Oxford », ajoute Bruno-Marie Béchard, 42 ans, le très jeune recteur de cette fort dynamique université : saviez-vous qu’elle est celle, au Canada, qui tire le plus de revenus de ses brevets — de l’ordre de 10 millions de dollars —, après l’Université de la Colombie-Britannique ? Plus de 200 compagnies de téléphonie cellulaire partout dans le monde lui paient des redevances pour ses brevets dans le domaine de la compression de la voix ! C’est là aussi que l’on forme les médecins acadiens, que l’on a créé le premier MBA en français et que le groupe Franqus est en train d’élaborer le premier dictionnaire du français standard en usage au Québec.

L’Université de Sherbrooke n’est que le vaisseau amiral d’un pôle universitaire dopé aux stéroïdes : la faculté de médecine vient de voir son bassin de desserte passer de 300 000 à un million d’habitants (depuis Granby, à l’est, jusqu’à Victoriaville, à l’ouest), ce qui se traduira par des ressources accrues. De son côté, le recteur de l’Université Bishop’s, Robert Poupart, a lancé l’initiative ZAP Sherbrooke, qui vise à faire de cette ville la plus « branchée » au Canada, avec des accès gratuits à Internet sans fil — il y en aura partout, même dans les cabinets de dentistes ! « C’est devenu un facteur important pour l’installation des grandes entreprises », dit Bruno Lacasse, directeur des technologies de l’information à Bishop’s.

Et pour bien faire, les deux universités marchent main dans la main. Sherbrooke est la seule ville québécoise, hormis Montréal, qui offre une éducation complète en français et en anglais, de la maternelle jusqu’au doctorat. Curieusement, jusqu’en 2001, les universités Bishop’s et de Sherbrooke, l’anglophone et la francophone, s’ignoraient superbement. Plus maintenant. Elles créent des chaires communes, des coentreprises, et leur nouveau programme de génie et sciences humaines — un étudiant fait ses sciences humaines à Bishop’s et son génie à Sherbrooke — est unique au Canada. Et pour faire la liaison au plus haut niveau, au moins un membre de leurs conseils d’administration respectifs doit siéger aux deux établissements.

 


 

 

Mais le principal problème de Sherbrooke — et qui doit être réglé de façon urgente —, c’est l’emploi : d’ici 2010, la ville devra pourvoir 26 000 postes, en raison de 16 000 départs à la retraite et de la création de 10 000 nouveaux emplois. La main-d’œuvre, abondante, bon marché et peu scolarisée, risque d’être carrément larguée par l’économie du savoir. On le voit déjà avec les immigrants (la ville accueille tous les ans 1 000 nouveaux arrivants), un capital humain mal utilisé. « Les musulmans et les Noirs, surtout, ont du mal à se placer, et un bon tiers des immigrants quittent la région pour la métropole », dit François Faucher, gestionnaire de projet à l’Association interculturelle de développement économique.

Autre défi : faire rester les étudiants. En effet, plus de 85 % d’entre eux décident de s’en aller — souvent parce que les salaires moyens y sont plus bas que dans les villes comparables. L’une des solutions est de promouvoir une plus grande coopération entre le milieu universitaire et le secteur privé. La collaboration entre l’Université de Sherbrooke et Bombardier Produits récréatifs, mise en place en 2006, est à ce titre un bel exemple de réussite : cette coentreprise — qui a nécessité un investissement de 24 millions de dollars — a permis l’ouverture, dans le Parc Innovation, du Centre de technologies avancées. Les 50 chercheurs qui y travaillent ont pour mission de repenser les moteurs, les transmissions et les émissions des motoneiges et motomarines. En d’autres termes, de trouver des solutions au bruit et aux vapeurs toxiques émis par ces engins…

« Toutes les universités ne réussissent pas à générer une forte activité entrepreneuriale, mais je crois que Sherbrooke a ce qu’il faut pour y parvenir », dit Jean Charest, qui est très fier de la création récente de la chaire de recherche en éthanol cellulosique, un carburant de remplacement, sous la direction du professeur Esteban Chornet. Cette initiative de 25 millions de dollars comprend deux usines-pilotes, dont une à Sherbrooke. « L’argent est venu à Sherbrooke parce que le professeur Chornet était à Sherbrooke. S’il avait été à Chicoutimi, les fonds seraient allés à Chicoutimi. Aujourd’hui, l’argent suit les cerveaux. »

Mais tous les Sherbrookois ne sont pas d’accord avec les idées de grandeur que d’aucuns nourrissent pour leur ville ou avec la façon de procéder pour relever les défis actuels. « Je me méfie de la stratégie qui vise à miser sur l’université, car ce n’est pas ce qui marche le mieux », dit Karim Yaghmour, 32 ans, président de Kryptiva, une toute jeune entreprise qui se spécialise dans le cryptage de courriels. Natif d’Égypte, ce diplômé de Polytechnique a quitté Montréal et est venu s’installer dans la région en 2004 pour profiter de la qualité de la vie. Selon lui, Sherbrooke gagnerait à étudier le modèle économique de Kitchener-Waterloo, ville universitaire ontarienne qui connaît un développement à tout crin — le fameux BlackBerry en est originaire. Selon Karim Yaghmour, ce développement ne repose pas tant sur les universités que sur les gens de Kitchener, bien décidés à s’investir pour la ville qu’ils aiment. Et l’entrepreneur de résumer : « Il faut que Sherbrooke cultive son jardin à côté de ses établissements d’enseignement. »

 

Docteur Jekyll et Mister Hyde

Sherbrooke cache aussi quelques contrastes.

Sherbrooke a un petit côté Docteur Jekyll et Mister Hyde. Elle présente de nombreuses qualités, souvent méconnues, comme un aéroport capable d’accueillir des Boeing 737, des maisons coûtant en moyenne 100 000 dollars de moins qu’à Montréal ou des transports en commun gratuits pour ses étudiants. La ville compte aussi deux quotidiens (La Tribune et The Record)et quatre stations de télé locaux. Mais ses défauts sont également nombreux : les classes sociales se mêlent assez peu, ce qui cloisonne les quartiers, et son joli centre-ville, avec ses rivières, ses parcs et ses boutiques, se transforme en l’espace de quelques mètres en zone quasi sinistrée.
Par ailleurs, Sherbrooke présente quelques statistiques surprenantes : les immigrants y constituent maintenant environ 6 % de la population, presque autant que la communauté anglophone (8 %). Autre contraste frappant : la région a l’un des taux de décrochage scolaire les plus élevés au Québec (environ 33 %), mais aussi la plus forte concentration de titulaires de doctorats — 1 040, soit une proportion de 6,7 pour 1 000 habitants (à Montréal, elle est de 5,3 pour 1 000).