La hausse des taux doit cesser

La hausse des taux d’intérêt a aidé à réduire l’inflation. La Banque du Canada doit éviter de pousser le bouchon trop loin, ce qui risquerait d’imposer des souffrances inutiles aux travailleurs. Une analyse de l’économiste Pierre Fortin.

Photo : Daphné Caron pour L’actualité

L’inflation s’est considérablement calmée au Canada et au Québec depuis six mois. Les plus récentes données de Statistique Canada, révélées mardi, le confirment.

De décembre 2021 à juin 2022, l’indice des prix à la consommation (IPC) a augmenté au rythme annuel trépidant de 12,5 % au Québec. Depuis, il y a eu une accalmie : l’IPC a atteint un plateau et n’a crû en moyenne que de 0,4 % en rythme annuel de juin à décembre 2022. Ce qui est inférieur à la cible de 2 % par année que la Banque du Canada s’est engagée à rétablir à terme. La même inversion de tendance s’observe ailleurs en Amérique du Nord.

Les prix ne sont pas revenus à ce qu’ils étaient il y a un an, mais au moins, la situation a cessé de s’aggraver. Cette évolution doit faire réfléchir pour la suite, même si les signaux de la Banque du Canada pointent plutôt vers une autre possible dernière hausse de son taux directeur.

Oui, l’inflation a considérablement diminué  

Le taux d’inflation représente la hausse moyenne de l’indice des prix à la consommation au cours des 12 derniers mois. Statistique Canada vient, par exemple, de rapporter que, de décembre 2021 à décembre 2022, il a été de 6,3 % au Québec.

La figure ci-dessous permet de voir ce qui se cache derrière ce taux d’inflation sur 12 mois, en le décomposant par trimestres. Ainsi, si l’IPC a augmenté de 12,8 % à l’hiver 2022 puis de 12,1 % au printemps, il a soudainement diminué de 1,1 % pendant l’été avant de remonter légèrement à 1,9 % l’automne dernier.

Le taux officiel de 6,3 % pour les 12 mois de décembre 2021 à décembre 2022 annoncé par Statistique Canada est donc tout simplement la moyenne de ces quatre taux trimestriels : (12,8 + 12,1 – 1,1 + 1,9)/4 = 6,3 % en arrondissant.

Il est tout à fait approprié d’utiliser cette hausse cumulée des prix de 6,3 % depuis un an pour mesurer le fardeau que les ménages ont dû endurer dans les mois précédents. Mais ça ne l’est pas si on désire plutôt comprendre les hauts et les bas récents du taux d’inflation et envisager son évolution possible dans les mois et les trimestres à venir.

Que s’est-il passé en 2022 ?

Avant de prédire ce qui se passera au chapitre de l’inflation en 2023, il faut comprendre ce qui s’est produit depuis 2021.

L’explosion de l’inflation de décembre 2021 à juin 2022 a été un phénomène mondial. Dès la fin de la première vague de la pandémie, la demande de biens de consommation et d’investissement s’est enflammée et a pris de court les chaînes d’approvisionnement et les marchés mondiaux de matières premières agricoles et industrielles. Les tarifs du transport océanique ont été multipliés par six.

Puis, la demande pour les immeubles résidentiels a été encouragée par l’épargne accumulée pendant la pandémie et par l’expansion du télétravail, et nourrie par les taux d’intérêt hypothécaires très bas. Les prix des propriétés ont vigoureusement augmenté et se sont répercutés sur le coût de se loger en propriété.

Et finalement, l’invasion russe en Ukraine a fait bondir les prix de l’énergie (essence, mazout, gaz naturel) et des aliments.

Ces facteurs conjugués sont grandement responsables de la hausse du taux d’inflation à 12 % ou plus au Québec et ailleurs au cours de l’hiver et du printemps 2022.

Sauf que depuis juin, les chaînes d’approvisionnement ont retrouvé leur équilibre. Les tarifs du transport des marchandises sont redescendus tout près de leurs niveaux prépandémiques. La chute du prix des immeubles résidentiels a permis au coût du logement en propriété de se stabiliser, malgré la hausse des taux d’intérêt hypothécaires qui ont ajouté au fardeau des familles. Et bien que le prix des aliments ait continué à progresser, le prix de l’essence, quant à lui, s’est fortement replié.

Ces évolutions expliquent la chute du taux d’inflation du Québec au niveau moyen de 0,4 % au cours des six derniers mois de 2022. La pointe d’inflation à 12,5 % au premier semestre a donc bel et bien été de nature transitoire, comme l’avaient d’ailleurs prédit des analystes tels que les anciens gouverneurs de la Banque du Canada David Dodge et Stephen Poloz.

L’avenir n’est cependant pas assuré. Sans sombrer dans un pessimisme du genre « tout va aller mal partout tout le temps », on doit reconnaître qu’une nouvelle envolée des prix reste possible dans les mois et trimestres à venir.

Pour qu’une telle occurrence soit évitée, il faudra que l’équilibre retrouvé des chaînes d’approvisionnement se maintienne ; que le prix des immeubles résidentiels continue à diminuer ou n’augmente que modérément ; et que les prix mondiaux de l’énergie et des matières agricoles ne s’envolent pas à nouveau, quoi qu’il arrive en Ukraine ou ailleurs.

Ces diverses hypothèses sont, bien sûr, incertaines. Par exemple, les chaînes d’approvisionnement pourraient être bouleversées par les tribulations pandémiques en Chine, ce pays étant le plus grand exportateur mondial de biens manufacturés ; et les marchés de l’énergie et des aliments resteront exposés aux soubresauts géopolitiques.

En récession ?

En l’absence de tels aléas défavorables, est-ce que le taux d’inflation observé au Québec et ailleurs depuis six mois pourra rester proche du niveau cible de 2 % visé par la Banque du Canada et s’y accrocher pour de bon ? Fort probablement.

Le ralentissement économique récemment amorcé devrait contribuer à faire diminuer l’inflation, quoiqu’à un rythme incertain. La figure qui suit montre en effet que la croissance a nettement ralenti au Québec depuis le printemps dernier. Le volume de la production intérieure (PIB), qui avait progressé à un rythme trimestriel supérieur à 1 % à l’automne 2021 et à l’hiver 2022, n’a plus augmenté que de 0,3 % au deuxième trimestre de 2022.

Au troisième trimestre, il a même diminué de 0,5 %. Cela pourrait être le signe du début d’une récession, mais le terme « récession » veut dire toutes sortes de choses pour toutes sortes de gens et fait l’objet d’incessantes querelles de vocabulaire. Ce qu’il importe de retenir ici est que la croissance québécoise a nettement ralenti à partir du deuxième trimestre de 2022.

La croissance économique a notamment été victime de la fin des programmes gouvernementaux de soutien du revenu des ménages et des entreprises en vigueur pendant la pandémie. Entre l’été 2021 et l’été 2022, ce retrait d’argent a fait diminuer de 10 milliards de dollars le pouvoir d’achat que les prestations gouvernementales procuraient aux ménages québécois.

Mais ça aurait pu être encore pire sans la somme ponctuelle de 3,2 milliards versée par le gouvernement du Québec pour le coût de la vie au printemps 2022.

Puis, les interventions de la Banque du Canada ont achevé le travail. L’explosion soudaine des prix à l’hiver 2022 a convaincu la Banque de relever son taux d’intérêt directeur à toute vitesse afin de combattre l’inflation. Elle l’a fait augmenter de quatre points : de 0,25 %, où il s’établissait en février, il est désormais à 4,25 %. En s’ajoutant aux baisses des prestations gouvernementales, les hausses des taux des prêts aux entreprises, à la consommation et sur hypothèque qui en ont résulté ont refroidi l’ardeur de dépense des ménages, des entreprises et des gouvernements.

Les salaires n’ont pas suivi

Pendant combien de temps le mou économique va-t-il se poursuivre, quelle profondeur va-t-il atteindre, et réussira-t-il à maintenir le taux d’inflation dans les parages de la cible de 2 % ?

Personne ne peut le prédire avec certitude. Mais les épisodes antérieurs de lutte contre l’inflation menée par les banques centrales, comme ceux de 1982-1983 et de 1990-1992 au Canada, nous ont appris qu’une augmentation des taux d’intérêt peut prendre jusqu’à 12 mois pour avoir son plein effet sur le PIB et jusqu’à 18 mois pour compléter son incidence sur l’inflation.

Chose certaine, ce ne sont pas les salaires qui ont attisé l’inflation depuis un an. Ils ont, au contraire, monté moins vite que les prix. Il n’y a pas de spirale salaires-prix qui nourrit l’inflation, comme cela s’est déjà vu dans les années 70. L’Enquête mensuelle de Statistique Canada sur la rémunération révèle que, d’octobre 2021 à octobre 2022, le salaire moyen versé par les employeurs québécois a augmenté de 1,4 % de moins que l’indice des prix à la consommation.

Néanmoins, jusqu’ici, la Banque du Canada a jugé que la hausse de quatre points de son taux d’intérêt directeur depuis février dernier n’avait pas encore fait suffisamment ralentir la croissance de la dépense et de la production intérieure (PIB) pour que l’inflation soit ramenée et maintenue à la cible de 2 %. Le gouverneur de la BDC, Tiff Macklem, a averti que la période actuelle de resserrement monétaire arriverait à sa fin « bientôt, mais pas tout de suite ». Dans son Rapport sur la politique monétaire d’octobre, il juge que le taux d’inflation n’atterrira probablement pas de façon définitive au niveau cible de 2 % avant 2024.

Pas de catastrophe sur le front de l’emploi

Le gouverneur de la Banque du Canada a peut-être raison de vouloir maintenir la pression pour quelque temps encore. L’emploi est resté stable et le chômage n’a pas augmenté au cours des six derniers mois, malgré le ralentissement. Au Québec, le taux de chômage est demeuré autour de 4 %, soit à son niveau le plus faible depuis l’année d’Expo 67, il y a 55 ans. Il est tentant d’en déduire que, restant très tendu, le marché du travail continue à encourager l’inflation malgré le ralentissement de la croissance.

Ce serait toutefois oublier que, pendant ce temps, la pénurie de main-d’œuvre s’est atténuée. Le nombre de postes vacants a diminué de 40 000 au Québec de mai à octobre 2022. Le pourcentage des emplois à pourvoir est ainsi passé de 6,5 % à 5,3 %. Cela pourrait signifier que, aux prises avec un ralentissement de leurs ventes et de leur production, les employeurs réagissent plus souvent qu’avant en raccourcissant leur liste de postes disponibles plutôt qu’en mettant des employés à pied.

Le contexte inédit de pénurie de main-d’œuvre vécu au cours des années récentes les fait sans doute réfléchir deux fois plutôt qu’une avant de mettre à pied des employés qu’ils ont souvent eu de la difficulté à recruter, qui sont maintenant bien formés, et dont ils auront besoin quand l’activité économique remontera.

Mettre les taux d’intérêt sur pause

Si cette hypothèse est valable, elle signifie que le taux d’inflation pourrait continuer à être mis en échec, non pas avec une hausse du taux de chômage comme par le passé, mais sous l’influence d’une réduction du taux de postes vacants. Cela aurait l’heureuse conséquence de minimiser l’incidence négative de la politique anti-inflationniste sur le bien-être des travailleurs.

Bien entendu, une hypothèse reste une hypothèse. Mais s’il s’avère que l’inflation peut être stabilisée sans hausse substantielle du chômage, ce serait une erreur de la part de la Banque du Canada de continuer à augmenter allègrement son taux directeur en croyant faussement qu’un taux de chômage plus élevé est absolument nécessaire. 

En ce début de 2023, l’analyse factuelle de l’évolution récente me paraît militer en faveur d’une pause du taux d’intérêt directeur de la Banque du Canada lors de sa prochaine annonce, le 25 janvier. Il m’apparaîtrait sage qu’elle se donne plus de temps pour prendre acte des résultats encore à venir de la politique qu’elle a déjà vigoureusement mise en œuvre depuis près d’un an.

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés par l’équipe de L’actualité et approuvés seulement s’ils respectent les règles de la nétiquette en vigueur. Veuillez nous allouer du temps pour vérifier la validité de votre commentaire.