La « souveraineté alimentaire » est une mauvaise idée

Appliquer ce principe, prôné par l’UPA, serait une erreur stratégique, coûterait cher et créerait plusieurs iniquités.

De concert avec les 150 autres nations membres de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le Canada a pris l’engagement de réciprocité suivant : « Vous nous donnez la liberté d’exporter nos produits sans entraves chez vous ; en échange, nous vous accordons la même liberté de venir vendre chez nous. » Or, lors de son congrès général de décembre dernier, l’Union des producteurs agricoles (UPA) a défendu un principe qui affirmerait le « droit des peuples à protéger et à réglementer leurs productions et leurs échanges agricoles nationaux ». Ce nouveau principe, appelé « souveraineté alimentaire », contredirait évidemment l’engagement de réciprocité canadien et dérogerait aux règles de l’OMC. L’UPA établit un parallèle entre cette exception généralisée qu’elle sollicite pour l’agriculture et l’exception reconnue par l’Unesco pour le champ de la culture.

L’exception culturelle se justifie aisément. Un film, par exemple, est une production à coût fixe. Il coûte le même prix à produire quel que soit le nombre de spectateurs qu’il attire. Il est donc plus facile à financer si le pays qui le produit est populeux. Avec plus d’habitants, on peut vendre plus de billets. C’est pourquoi le cinéma américain est prospère et le cinéma canadien ou québécois ne peut survivre sans subventions. Il faut faire une exception aux règles de l’OMC pour les productions culturelles. Sinon, aussi biendire adieu à nos produits identitaires.

Mais l’agriculture n’est pas la culture. Le coût des produits agricoles n’est pas fixe comme celui des produits culturels. Et importer certains aliments de l’étranger ne constitue pas une attaque contre notre identité. Cela ne nous empêche pas de défendre et de promouvoir nos produits du terroir avec la plus grande vigueur. Rien ne justifie le parallèle que veut établir l’UPA entre l’exception agricole et l’exception culturelle.

Accéder à la demande de l’UPA serait une grave erreur pour trois autres raisons. Tout d’abord, l’agriculture québécoise ne peut pas fonctionner « en silo ». En voyant leurs produits d’exportation refoulés à la frontière canadienne par nos mesures protectionnistes agricoles, nos partenaires commerciaux exerceraient inévitablement des représailles contre nos propres exportateurs de produits bioalimentaires (ou autres). Comme le Canada est le quatrième exportateur mondial de ce type de produits (27 milliards de dollars en 2006), cela risquerait de faire mal.

Ensuite, la souveraineté alimentaire coûterait cher à nos concitoyens. Accroître la protection et la réglementation des produits agricoles au Québec exigerait des subventions et des prix planchers plus élevés. Or, contribuables et consommateurs versent déjà 2,6 milliards de dollars par année (2006) en soutien financier total à l’agriculture du Québec. Cela équivaut à une subvention de 73 cents par dollar de richesse créé annuellement dans cette industrie, soit 43 % de plus qu’ailleurs au Canada. Nous sommes tous prêts à soutenir l’agriculture québécoise. Mais nous avons le droit de savoir où cela va s’arrêter.

Enfin, la proposition de l’UPA introduirait plusieurs iniquités. Premièrement, il ne serait pas juste que toutes les industries du Québec triment dur pour faire face à la concurrence étrangère pendant que l’industrie agricole en serait exemptée. D’autant plus que les producteurs agricoles membres de l’UPA sont loin d’être tous pauvres et démunis : en 2006, la ferme moyenne au Québec valait un million de dollars après soustraction de sa dette. Deuxièmement, la souveraineté réclamée par l’UPA serait une stratégie particulièrement régressive. Comme les prix des aliments augmenteraient au Québec, les consommateurs moins fortunés seraient frappés plus durement que les autres, parce qu’ils consacrent une part plus importante de leur budget à l’alimentation. Troisièmement, en bloquant les produits agricoles concurrentiels des pays pauvres (de l’Inde jusqu’au Mali), nous nous trouverions à refuser à ces pays un levier économique important, dont ils ont besoin pour se sortir de la pauvreté. Belle solidarité internationale.

La souveraineté alimentaire n’a aucune justification logique. Elle mettrait en danger nos exportations vers l’étranger, elle coûterait cher aux contribuables et aux consommateurs, et elle serait injuste envers les autres industries, pour les Québécois moins fortunés et pour les pays pauvres. Elle desservirait le bien commun.

Une mauvaise idée sur toute la ligne.

POUR EN SAVOIR PLUS

« La crème est-elle en train de surir ? Les relations canado-américaines dans le secteur agroalimentaire », par Jean-Philippe Gervais et Bruno Larue, paru dans Options politiques, nov. 2005.