L’accès des étudiants étrangers au Programme de l’expérience québécoise doit rester universel

Les dirigeants économiques, universitaires et collégiaux ont unanimement rejeté l’idée de restreindre l’accessibilité au PEQ de quelque façon que ce soit et réclamé le maintien de sa portée universelle. Ont-ils raison ? Pierre Fortin pense que oui. 

Photo : Pixabay

Le Programme de l’expérience québécoise (PEQ) est un programme du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration du Québec (ci-après Immigration-Québec) qui a été lancé en 2010. Il a été conçu pour offrir aux travailleurs temporaires spécialisés et aux étudiants étrangers diplômés au Québec un accès simple et rapide à l’immigration permanente. L’idée est de faciliter l’obtention du certificat de sélection du Québec à des candidats qui ont déjà une bonne connaissance de la société québécoise et dont l’intégration était déjà bien amorcée. L’admission au PEQ leur permet de passer outre au système d’attribution de points qui s’applique au programme régulier des travailleurs qualifiés. Dans sa conception initiale, le volet du PEQ qui s’adresse aux étudiants étrangers (le « PEQ-Diplômés ») était un programme de portée générale qui encourageait l’immigration de tout diplômé issu de n’importe quel programme d’enseignement postsecondaire (universitaire, collégial ou professionnel) du Québec.

Si le gouvernement a décidé en 2010 d’étendre la couverture du PEQ-Diplômés à tous les diplômés du postsecondaire, c’est qu’il comprenait que ce sont les emplois associés à une formation postsecondaire qui croissent le plus rapidement en nombre et qui sont les mieux rémunérés et les plus stables pour toutes les professions. Les données du Recensement du Canada montrent en effet qu’en 2015 au Québec le salaire moyen à plein temps était près de 50 % plus élevé pour les travailleurs qui étaient diplômés du postsecondaire que pour ceux qui n’avaient qu’un diplôme du secondaire ou aucun diplôme. Les données de l’Enquête sur la population active, elles, indiquent qu’en 2018 au Québec l’emploi des diplômés du postsecondaire a augmenté de 55 000 postes, alors que l’emploi des travailleurs détenant tout au plus un diplôme du secondaire a diminué de 19 000 postes. Le taux de chômage du premier groupe était de 4,3 % ; celui du second groupe, de 6,6 %.

Pourquoi a-t-on voulu soudainement restreindre l’accès au PEQ-Diplômés ?

Le 30 octobre dernier, cependant, Immigration-Québec a annoncé la mise en vigueur d’un nouveau règlement qui allait restreindre considérablement la portée du PEQ-Diplômés à partir du 1er novembre suivant. Plutôt que de procurer un soutien à l’ensemble du marché du travail, le programme chercherait désormais à secourir uniquement les secteurs d’emploi en déficit de main-d’œuvre. L’admission des étudiants étrangers au PEQ-Diplômés allait cesser d’être ouverte à tous les domaines de formation postsecondaire. Elle serait limitée à une liste de 218 domaines de formation pouvant contribuer à soulager les pénuries de main-d’œuvre dans la cinquantaine de professions qu’Emploi-Québec prévoyait devoir être en déficit de main-d’œuvre dans l’une ou l’autre des régions administratives du Québec en 2021.

Cette liste de 218 domaines touchant spécifiquement les formations postsecondaires dans lesquelles les étudiants étrangers seraient inscrits était fort restrictive, parce que la pénurie de main-d’œuvre qui frappe le Québec est principalement concentrée dans les emplois qui n’exigent qu’un diplôme du secondaire ou aucun diplôme. Les emplois exigeant un diplôme du postsecondaire sont minoritaires parmi ceux qui sont en déficit de main-d’œuvre. À l’Université de Montréal, par exemple, on a estimé que 14 % seulement des programmes d’enseignement offerts par l’institution étaient reliés à des professions jugées en pénurie par Immigration-Québec et pouvaient de ce fait être admis dans la liste des 218 domaines admissibles rendue publique le 30 octobre.

Pourquoi Immigration-Québec a-t-il alors imposé une telle restriction au PEQ-Diplômés ? En juin dernier, il a proposé de faire remonter le nombre total d’immigrants admis au Québec de 40 000 en 2019 à 51 000 en 2022, en visant en priorité à répondre aux besoins du marché du travail. Afin d’atteindre ces objectifs, il a naturellement mis l’accent sur l’immigration économique plutôt que sur le regroupement des familles ou les réfugiés. Or, parmi les immigrants économiques, qui comprennent entre autres les candidats du PEQ, le ministère a cherché à favoriser au premier chef les travailleurs qualifiés qui peuvent aider à corriger les déficits de main-d’œuvre, un problème du marché du travail dont se plaignent vivement les milieux d’entreprise. C’est pourquoi il a voulu restreindre l’admission au PEQ-Diplômés aux étudiants étrangers inscrits dans les programmes d’enseignement qui leur donneraient la meilleure chance d’acquérir les qualifications jugées en pénurie.

Pourquoi le ministre de l’Immigration s’est-il ravisé au bout de deux semaines ?

Dès la première semaine de novembre, la décision d’Immigration-Québec de restreindre l’admission au PEQ-Diplômés s’est butée à de vives critiques de la part de plusieurs groupes d’intervenants. Les médias ont immédiatement constaté que le nouveau règlement n’avait pas été prépublié dans la Gazette officielle du Québec comme c’était la coutume. Ils ont aussi détecté certaines incohérences dans la liste des 218 domaines de formation. Les étudiants étrangers exclus de la liste des 218, mais déjà aux études au Québec, ont perçu la décision comme un bris de contrat en cours de route et ont vivement réagi. Les milieux économiques, malgré leur préoccupation au sujet des pénuries de main-d’œuvre, ont néanmoins jugé la mesure malavisée parce qu’elle allait priver l’économie d’une source privilégiée de nouveaux talents à long terme dans tous les secteurs d’emploi qui n’étaient pas en pénurie à court terme, c’est-à-dire la grande majorité d’entre eux. Les milieux universitaires et collégiaux l’ont vue comme un frein inacceptable au développement scientifique, économique et régional du Québec. Tous ces intervenants ont vu dans le nouveau règlement un détournement du PEQ-Diplômés de sa portée générale en faveur d’une vision trop étroitement conjoncturelle.

Devant cette levée de boucliers, le ministre de l’Immigration Simon Jolin-Barrette a décidé, le 8 novembre, de suspendre pour un temps la modification au PEQ-Diplômés. Les conditions de sélection du PEQ-Diplômés qui prévalaient avant le 1er novembre ont été rétablies à partir du 14 novembre. Ayant admis sincèrement son erreur, le ministre a indiqué que les listes des emplois en déficit et des domaines de formation en demande seraient révisées après consultation des milieux économiques et de l’éducation.

La question qui se pose maintenant est donc de savoir quel changement il est souhaitable d’apporter à la liste des 218 domaines de formation qui a limité l’accès des étudiants étrangers au PEQ-Diplômés entre le 1er et le 14 novembre. Faut-il la remplacer par une nouvelle liste révisée, mais encore restrictive, ou faut-il plutôt l’éliminer complètement et maintenir pour de bon l’accessibilité universelle du programme qui était en vigueur avant le 1er novembre et a été rétablie depuis le 14 novembre ?

Quatre raisons de maintenir pour de bon l’accès universel au PEQ-Diplômés

Jusqu’ici, les dirigeants économiques, universitaires et collégiaux qui se sont prononcé sur la question ont unanimement rejeté l’idée de restreindre l’accessibilité au PEQ de quelque façon que ce soit et réclamé le maintien de sa portée universelle. Ont-ils raison ? Je pense que oui, notamment pour les raisons suivantes.

  1. Une liste fort imprécise

Bien qu’elle repose sur des méthodes conformes aux règles de l’art, toute liste des professions en déficit de main-d’œuvre établie par Emploi-Québec, à partir de laquelle Immigration-Québec a dressé sa liste restrictive de 218 domaines de formation admissibles au PEQ-Diplômés, est fort imprécise. Un ancien sous-ministre responsable d’Emploi-Québec, Yvon Boudreau, et un ancien directeur de la Planification stratégique d’Immigration-Québec, Michel Cournoyer, ont pris la peine d’intervenir en public pour souligner que la marge d’erreur des estimations de déficits de main-d’œuvre publiées par Emploi-Québec était importante. Dans un texte d’opinion commun publié dans La Presse du 8 novembre, les deux anciens hauts fonctionnaires ont affirmé sans détour que l’organisme « éprouve depuis longtemps de la difficulté à prendre la juste mesure du phénomène des pénuries de main-d’œuvre. »

  1. Une liste instable

Toute liste restreinte aux professions en déficit de main-d’œuvre est instable. L’instabilité découle du fait que les prévisions des besoins de main-d’œuvre peuvent fluctuer beaucoup dans un court laps de temps. Elles sont, comme MM. Boudreau et Cournoyer l’ont rappelé, « soumises à de nombreux aléas de nature conjoncturelle, commerciale, technologique et méthodologique. » Par conséquent, toute liste de professions en déficit de main-d’œuvre et de domaines de formation associés qui seraient admissibles au PEQ-Diplômés aurait besoin d’être constamment révisée. Utiliser une liste changeante pour établir l’admission des étudiants étrangers au PEQ les soumettrait à une loterie dont les conditions seraient modifiées de façon imprévisible. Ce serait difficile à accepter.

  1. Un lien improbable entre éducation et emploi

Il est, dans les faits, impossible d’établir une correspondance qui soit vraiment fiable entre les domaines de formation postsecondaire et les professions qui sont exercées sur le marché du travail, même dans les meilleures conditions d’estimation imaginables. Une telle correspondance suppose en effet qu’un lien crédible existe à l’échelle de l’économie entière entre les divers types d’emplois à occuper et les programmes d’enseignement qui seraient requis pour les soutenir. Or, il est vain, sauf dans un nombre limité de cas précis, de rechercher un lien étroit entre éducation et emploi. Sur le marché du travail, une tâche particulière peut fréquemment être accomplie par les diplômés d’une multitude de programmes d’enseignement. À l’inverse, un diplômé d’un programme d’enseignement particulier peut généralement accomplir une multitude de tâches. Cela est d’autant plus évident lorsqu’on tient compte du rôle capital joué par la formation et l’expérience acquises en cours d’emploi, qui enrichissent continuellement l’éducation formelle de départ.

La démonstration théorique et pratique de la grande flexibilité dont le marché du travail fait preuve dans l’utilisation des diplômés de tous les domaines de formation ne date pas d’hier. Il s’agit d’un résultat fondamental de la recherche économique qui est bien établi depuis les années 1960. Il est dû notamment au grand économiste indien Amartya Sen (Nobel d’économie 1998), et il a été repris et confirmé depuis par tous les organismes internationaux engagés dans les domaines de l’éducation et de l’emploi (OCDE, UNESCO, Banque mondiale, etc.). Un autre grand économiste contemporain, Chris Pissarides (Nobel d’économie 2010), vient d’abonder dans le même sens. Particulièrement à l’époque actuelle de changements technologiques importants, disait-il plus tôt ce mois-ci, « la transition entre secteurs d’emploi est plus facile là où le système d’éducation enseigne un large éventail de compétences […] et où le marché du travail est flexible et facilite le recyclage des travailleurs. » La restriction des programmes de développement de la main-d’œuvre comme le PEQ à des fins étroitement conjoncturelles est manifestement contre-indiquée dans un tel environnement.

  1. Un risque de creuser les déficits de main-d’œuvre

Même s’il était possible d’établir une correspondance précise et stable entre professions et domaines de formation, limiter l’admission au PEQ-Diplômés au moyen d’une liste restreinte risquerait d’amplifier le problème des déficits de main-d’œuvre. Les déficits de main-d’œuvre dans les professions associées aux domaines de formation inclus dans la liste continueraient comme avant à être réduits par l’admission accélérée au Québec de diplômés détenant ces formations et acceptés au PEQ. Aucun changement de ce côté. Mais, par contre, la liste ayant été restreinte, les diplômés de programmes d’enseignement associés aux professions jugées en équilibre offre-demande plutôt qu’en déficit en seraient maintenant exclus. Cela ferait inévitablement passer un certain nombre de ces professions de leur condition initiale d’équilibre à une situation de déficit de main-d’œuvre. Moins de jeunes étrangers viendraient étudier au Québec dans ces domaines, ceux qui viendraient seraient moins nombreux à vouloir rester, et ceux qui voudraient immigrer prendraient plus de temps à obtenir leur certificat de sélection du Québec, car ils devraient passer par le programme régulier des travailleurs qualifiés pour y accéder. Restreindre l’accès au PEQ-Diplômés aurait l’effet pervers d’amplifier le problème des déficits de main-d’œuvre.

Pour un accès universel au PEQ-Diplômés sans restriction

Détourner le PEQ-Diplômés de sa portée générale à long terme en faveur d’une vision rétrécie à court terme n’est pas une bonne idée. Il faut saluer la décision du ministre de l’Immigration d’avoir retiré à partir du 14 novembre dernier le règlement limitant l’accès des étudiants étrangers au programme à une courte liste de domaines de formation admissibles en raison de la conjoncture momentanée de l’emploi. Son annonce d’une consultation sur la question auprès des milieux économiques et de l’éducation est également fort bienvenue.

Il faut maintenant souhaiter que l’accès universel au PEQ-Diplômés, qui a été rétabli depuis le 14 novembre, soit maintenu pour de bon sans restriction aucune. C’est ce que réclament unanimement les dirigeants économiques, universitaires et collégiaux. Ils rejettent l’idée de restreindre l’accessibilité du PEQ-Diplômés de quelque façon que ce soit. Il ne faut pas voir leur point de vue comme une simple réaction épidermique de lobbys qui seraient inquiets de perdre un avantage. La validité de leur position est fondée sur l’impossibilité d’établir, dans les faits, une correspondance qui soit vraiment fiable entre les domaines de formation et les professions qui sont exercées sur le marché du travail, même dans les meilleures conditions d’estimation imaginables. Cette impossibilité a été démontrée depuis 50 ans par les travaux scientifiques et la pratique des organismes internationaux. Toute liste restrictive de domaines de formation liés à des professions jugées en déficit de main-d’œuvre serait inévitablement imprécise et instable. La restriction imposée encouragerait en même temps l’apparition non désirée de nouveaux déficits de main-d’œuvre dans des professions qui en auraient été antérieurement exemptes.

Les étudiants étrangers qui obtiennent un diplôme de formation professionnelle, collégiale ou universitaire au Québec représentent une source potentielle de travailleurs qualifiés d’une exceptionnelle qualité pour tous nos secteurs d’emploi. Restreindre leur accès au Programme de l’expérience québécoise de quelque manière que ce soit serait une erreur.

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Le professeur Fortin écrit ceci : « Ayant admis sincèrement son erreur, le ministre [Simon Jolin-Barrette] a indiqué que les listes des emplois en déficit et des domaines de formation en demande seraient révisées après consultation des milieux économiques et de l’éducation. »

Quel magnifique exemple de sincérité en effet…. Exemple à suivre aveuglément s’il devait en être un !

Monsieur Fortin pose les bonnes questions relativement à ces listes. En même temps, il apporte une réponse : « révision ». Il n’y a aucun recul de la part de monsieur Jolin-Barrette et le PM Legault parlera comme il aime tant le dire de : « modération », puisqu’au Québec, on est modéré….

Bien que les arguments développés par monsieur Fortin soient présentés de façon suffisamment développés pour être pertinents. Je ne crois pas que le but recherché par le gouvernement soit de reculer significativement dans les réformes qu’il entend entreprendre en matière d’immigration.

Actuellement, comme beaucoup de gouvernements de toutes parts sont plus conservateurs que progressistes, au Canada bien sûr mais en d’autres parties du monde. L’argument de vouloir apparier le besoin d’emplois dans des secteurs économiques spécifiques avec la sélection des immigrants, c’est un argument très en vogue en ce moment.

Si les droits des réfugiés sont reconnus de toutes parts. Nombre de communautés estiment — ce qui est le cas ici aussi -, qu’il faudrait réduire leur nombre. Difficile néanmoins de réduire ce nombre lorsque des zones de conflits persistent et quand les changements climatiques risquent d’apporter un flux encore indéterminé d’immigrés climatiques.

Nous avons cependant une petite idée de la situation avec des immigrants des régions sub-sahariennes notamment qui sont à la fois des réfugiés économiques et climatiques. En sorte que nous devons nous attaquer aux questions migratoires plus globalement et non sous la lorgnette du maintien du PEQ tel quel.

Ces politiques protectionnistes sont populaires auprès d’une partie des citoyens qui vivent dans l’inquiétude d’un monde aux contours incertains. Ainsi cette notion de la flexibilité du marché du travail, la difficulté qui en résulte de pouvoir déterminer de façon très fiable les besoins en matière d’emploi dans le temps. Tout cela passe au-dessus de la tête de personnes qui ont été conditionnées pour accepter leur sort de la naissance jusqu’à leur mort.

Pour bien faire, il y aurait nécessité d’investir largement dans l’immigration. Simultanément, il faudrait plus précisément investir dans l’habitat social en passant par des centres d’hébergements pour les jeunes travailleurs, les étudiants, immigrants ou natifs ; tout comme dans des logements pour les familles et les personnes célibataires.

Il serait excellent de développer ces habitations pour tous, partout où il y a dépeuplement ou partout où il y a manque de main-d’œuvre. Certains villages de Sicile ont très bien compris la situation, allant jusqu’à loger gratuitement des réfugiés immigrants. Pour aussi surprenant que cela puisse paraître, ce genre de solutions sont bénéfiques pour tous. Cette immersion qui plus est, rend plus facile et plus simple l’apprentissage de la langue localement.

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