L’affaire est dans la SAQ

Après des années d’attente, les vignerons québécois peuvent trinquer : leurs produits ont maintenant une belle vitrine dans les succursales de la Société des alcools du Québec. Pourront-ils répondre à la demande ?

Photo © SAQ
Mieux distribués et plus visibles, les vins québécois sont désormais regroupés sous le thème «Origine Québec» dans les succursales de la SAQ. (Photo © SAQ)

« Ça va trop bien ! » Joint à son domaine de Saint-Jacques-le-Mineur, en Montérégie, Yvan Quirion donne d’emblée le ton. Cette année, le propriétaire du Domaine St-Jacques a été contraint d’annuler sa présence à la Fête des vendanges Magog-Orford, à la fin d’août et au début de septembre, faute de vins. C’est qu’au cours des derniers mois, depuis l’instauration par la SAQ de nouvelles politiques de mise en valeur des vins québécois, les ventes ont littéralement explosé. En juillet 2013, les ventes à la SAQ de son Sélection Rouge se chiffraient à quelque 400 bouteilles mensuellement. Un an plus tard, les ventes du même vin totalisaient 1 130 bouteilles par mois. Un bond de 182,75 %. Et les résultats sont encore plus spectaculaires pour les ventes du Réserve Rouge, en hausse de 292 % !

Le Domaine St-Jacques n’est pas le seul dans cette heureuse situation. Les ventes du Mystère Rouge, du Vignoble d’Oka, ont connu une hausse de 184 % pendant la même période ; celles du vin rouge courant du Domaine De Lavoie, de 231 %. Et les résultats sont tout aussi probants du côté des vins blancs : 128,75 % pour le vin blanc de l’Orpailleur, 124 % pour la cuvée William blanc, du Vignoble de la Rivière du Chêne, et 147 % pour le vidal du Domaine Les Brome.

Ce succès s’explique assez facilement quand on sait que le nombre de vins québécois proposés en succursales est nettement plus important qu’il y a un an. L’offre est passée de 2 à 9 produits dans les SAQ Express et de 9 à 20 dans les SAQ Sélection. Les enseignes Classique seront quant à elles deux fois plus nombreuses à offrir des produits québécois en succursales.

Un mois à peine après avoir consacré un nouvel emplacement aux vins du Québec certifiés, initiative qui a vu le jour à la fin février dans les succursales Express, les ventes avaient déjà fait un bond de 30 %. En juin, le monopole d’État annonçait par voie de communiqué une progression de 40 % dans l’ensemble de son réseau.

SAQ_VINS_QC_02 Photo © Alamy

En plus d’être mieux distribués, les vins québécois profitent maintenant d’une mise en valeur accrue dans les succursales de la Société des alcools. Les étalages sont désormais regroupés sous le thème « Origine Québec », identifiables par un logo bleu et blanc créé par la maison de marketing Sid Lee et positionnés juste à côté de l’étalage des vins américains, l’une des sections les plus fréquentées de la SAQ. D’ici novembre, ces nouveaux étalages devraient être aménagés dans environ 180 succursales de la SAQ, ce qui représente près de la moitié des magasins de la société d’État.

Si l’annonce du gouvernement Marois a généralement été accueillie avec enthousiasme par l’industrie viticole, certains producteurs, comme Léon Courville (Domaine Les Brome, Lac-Brome) et Denis Paradis (Domaine du Ridge, Saint-Armand), restent sur leur soif. Les deux vignerons n’avaient d’ailleurs pas tardé à manifester leur insatisfaction l’automne dernier. Dans une lettre ouverte publiée en décembre dans le quotidien La Presse, Léon Courville et Denis Paradis avaient au passage félicité la classe politique et le nouveau président de la SAQ, Alain Brunet, pour ce pas dans la bonne direction, mais ils avaient surtout tenu à rappeler l’ampleur du travail qui restait à faire pour corriger la situation désavantageuse dans laquelle se trouvent les vignerons québécois par rapport aux producteurs de vins importés.

Encore aujourd’hui, même s’il se dit tout de même satisfait des résultats préliminaires obtenus dans les succursales, Léon Courville persiste et signe : « Avec l’arrivée d’Alain Brunet à la présidence, la SAQ a fait un gros virage et on a vu de beaux changements, mais ce n’est pas normal qu’on ne puisse pas acheter des vins d’ici dans les dépanneurs et les épiceries plutôt que des vins importés en vrac. » Il en va de même pour les restaurants « Apportez votre vin », qui devraient à son avis pouvoir mettre des vins du Québec en consignation dans leurs établissements.

Ces deux revendications ont été formulées dans le projet de loi no 395, déposé le 7 juin 2013 par Stéphane Billette, député de Huntingdon. Léon Courville ne voit pas d’obstacle insurmontable à les inclure dans la réforme de la loi, qui date de la fin de la prohibition (1921). « Ce n’est pas si compliqué et ça ne nécessite pas de grandes modifications à la loi en vigueur. » L’ancien banquier se montre encore patient et comprend que les élections d’avril dernier ont sans doute ralenti le processus d’examen de ce dossier, qui lui tient à cœur. « C’est un nouveau gouvernement, on peut lui donner encore quelques mois. Après… »

Depuis l’arrivée d’Alain Brunet à la tête de la SAQ, en 2013, les ventes annuelles de vins québécois ont bondi de 130 000 à 4 millions de dollars.

Tout comme Léon Courville, Simon Naud, propriétaire du Vignoble de la Bauge, à Brigham, croit que l’entrée en poste du nouveau président de la société d’État n’est pas étrangère au changement de perception des conseillers en vins relativement aux vins du Québec. « L’ouverture des employés de la SAQ est beaucoup plus positive qu’avant. On le sent assez vite quand on se rend dans les succursales. »

Selon Renaud Dugas, responsable des relations de presse pour la société d’État, « les employés ont compris que cette initiative était vivement encouragée par la haute direction et ils ont vite emboîté le pas ». Renaud Dugas confirme par ailleurs que les acheteurs de la SAQ montreront plus d’intérêt pour les vins certifiés (voir l’encadré), même si on accorde encore trois ans aux vignobles pour se conformer aux exigences.

Parce que la qualité des vins québécois est en hausse, les amateurs leur manifestent un intérêt accru. Ces produits du terroir ont été grandement perfectionnés ces dernières années, surtout grâce à une amélioration des connaissances agricoles et à une meilleure maîtrise des techniques de vinification. Petit à petit, on s’éloigne de la production de vins rustiques pour se diriger vers des vins plus nets, plus harmonieux et tout aussi frais.

Depuis son entrée en fonction à la tête de la SAQ, le 20 novem­bre 2013, Alain Brunet semble avoir fait de la distribution des vins du Québec l’une de ses priorités. Avec raison, si on se fie aux chiffres de vente dans son réseau, qui sont passés de 130 000 dollars annuellement à plus de 4 millions.

Cette croissance durera-t-elle ? Michel Beauchamp, conseiller en vins à la succursale SAQ de la rue Beaubien, à Mont­réal, en est persuadé. « Il y a un engouement, c’est certain. Les clients posent de plus en plus de questions sur les produits du terroir. Ils sont encore un peu confus par rapport à la certification, mais ils sont surtout curieux et ont envie de connaître les vins québécois. » À son avis, le prix freine encore un peu le consommateur, qui ne comprend pas que les vins d’ici soient plus chers que les vins importés de France et d’ailleurs. « C’est à nous d’expliquer la situation au client, qui ne connaît pas toujours les coûts liés à la production de vin au Québec et les enjeux de distribution. »

Au cours des 10 dernières années, Michel Beauchamp a aussi observé un changement important dans l’attitude des vignerons qui viennent à sa rencontre. « Avant, on avait souvent affaire à des bricoleurs, qui nous présentaient des vins bancals. Aujourd’hui, je vois surtout des professionnels qui travaillent avec sérieux et qui sont aussi beaucoup plus présents en succursales pour faire connaître leurs produits. »

SAQ_VINS_QC_03 Photo © Alamy

Faire connaître et comprendre le vin d’ici au consommateur québécois, tel est le défi. Pour les blancs, cela est plutôt facile, car les consommateurs ont l’habitude de vins secs et vifs. Pour les rouges, c’est un peu plus difficile. Il faut les aborder comme des vins de climat frais, à l’opposé des vins espagnols et américains, qui comportent parfois une certaine sucrosité, et qui ont vite fait de séduire le palais.

Lorsqu’on lui parle du goût singulier des vins rouges d’ici, Michel Beauchamp rappelle les préjugés défavorables qu’entretenaient jadis ses clients à l’égard de bien des vins du Nouveau Monde. Aujourd’hui, ces vins font partie intégrante des habitudes de consommation. « Chacun peut avoir des préférences en matière de goût, souligne-t-il, mais il faut reconnaître que, de façon générale, la qualité des vins québécois a nettement progressé. »

Autre signe encourageant, plus d’une quarantaine de nouveaux vins ont fait leur apparition sur les étagères des succursales cette année : le Terro, du Vignoble de la Bauge, le Chardonnay La Côte et Le Grand Coteau, de Coteau Rougemont, ainsi que le Cabernet Severnyi, du Vignoble Carone, entre autres. D’autres viendront bientôt, notamment quelques cuvées du Vignoble Le Chat Botté (Hemmingford), puisqu’un appel d’offres était en cours au moment d’écrire ces lignes.

Et avec la récolte 2014, qui s’annonce un peu plus modeste que celle de l’année dernière chez les vignerons qui culti­vent des cépages rustiques, comme le frontenac, certains craignent déjà de ne pas pouvoir suffire à la demande. Un heureux problème !

****

VIN DU QUÉBEC CERTIFIÉ

En 2008, l’Association des vignerons du Québec (AVQ) s’est dotée d’un programme de contrôle de la qualité. En vigueur à compter de la vendange 2009, la certification a été adoptée par 14 vignerons dès sa première année. Aujourd’hui, plus de 25 vignobles québécois comptent au moins un vin certifié. Les acteurs de l’industrie souhaitent ainsi se fédérer sous des règles précises afin d’offrir une traçabilité aux clients. Les vins regroupés sous l’enseigne « Vin du Québec certifié », qui pouvaient contenir un maximum de 15 % de raisins d’une autre province canadienne jusqu’au 31 décembre 2013, doivent désormais être issus à 100 % de raisins d’ici. Pour qu’ils aient droit à la mention « Produit élaboré au domaine », ils doivent être faits à partir de raisins provenant de la propriété dans une proportion d’au moins 85 %. Quant à ceux portant l’appellation « Produit du Québec », ils peuvent être issus pour moitié de raisins d’un autre producteur récoltant du Québec. Un comité composé d’experts effectue par ailleurs des analyses chimiques et une évaluation organoleptique sur le vin mis en bouteille.

Dans la même catégorie