L’art de réinventer ses affaires

Alors que près de 600 000 personnes retournent peu à peu au travail, il faudra beaucoup de masques, de visières et d’écrans pour les protéger. La contribution d’entreprises à l’effort de guerre s’annonce aussi cruciale qu’aux premiers jours de la pandémie.

Le distributeur et fabricant de produits en plastique Groupe PolyAlto s'est lancé dans la production de visières (Photos : Groupe PolyAlto)

La volonté de voir des années de travail se poursuivre. Le désir d’aider aussi, de faire ce qu’il faut. La colère et la peur. Ce sont là de puissants catalyseurs de changement. Au Québec en ce printemps 2020, des entrepreneurs aux motivations diverses ont complètement transformé le cours des choses dans leur usine, leur atelier, leur bureau.

Chez certains, cela s’est imposé avant même que la pandémie atteigne le Québec, les activités ayant été perturbées dès la première vague en Asie. Ce fut le cas pour PixMob, un concepteur montréalais d’objets lumineux pour des spectacles (la boîte a créé les pendentifs d’Eurovision, tout comme les fleurs de la tournée 2019 de Shawn Mendes) et des manifestations sportives (Super Bowl) et de plateformes d’objets connectés pour les conférences (C2 Montréal). 

Les annulations se sont enchaînées pour PixMob, qui a des clients partout sur la planète. « On n’allait pas attendre que notre dernier contrat disparaisse pour réagir », dit David Parent, le PDG de l’entreprise, installée dans le quartier District Central, à Montréal. C’est ainsi qu’a débuté la grande réorganisation, celle des finances, des lieux et des tâches. 

Les employés de PixMob — une centaine, plus 25 temporaires — sont des « tripeux », affirme le patron de 40 ans. « Des gens qui carburent à l’adrénaline en réglant des problèmes concrets pendant les spectacles ». Le défi de PixMob : transformer ces « tripeux » en entrepreneurs. « On a regroupé nos employés de production en quatre équipes et on leur a dit : “Partez de l’expertise de PixMob et trouvez des solutions qu’on puisse mettre en marché rapidement, pour régler des problèmes liés à la crise.” » 

En moins d’un mois, ils ont ainsi adapté une technologie destinée à suivre le parcours des participants dans une conférence pour proposer un autre outil, qui analyse le trafic piétonnier dans un lieu de travail : BlueTrace permet de dresser la liste des employés qui ont été en contact avec un collègue ayant reçu un diagnostic de COVID-19 en retraçant leur parcours, et d’isoler les personnes concernées pour réduire le risque de contagion.

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Dans le cas de Mikaëlle Trudel, organisatrice d’événements dans la trentaine, c’est la colère qui a enclenché une suite d’actions. Sa meilleure amie, infirmière à l’hôpital Jeffery-Hale, à Québec, a attrapé la COVID-19. « J’étais enragée que ma copine soit infectée. » Au chômage après l’annulation de la conférence C2 Montréal, Mikaëlle Trudel a contacté des confrères et créé Les Ateliers repensés, un collectif qui canalise des talents en fabrication artistique vers la production de matériel de protection.

« Mikaëlle nous a appelés pour nous dire : “On n’a plus de contrats, mais on a l’habitude de trouver des solutions et de faire du sur-mesure. J’ai fait des recherches toute la nuit et j’ai des idées d’équipements de protection. Embarquez-vous avec moi ?” » raconte André Leroux, copropriétaire d’Atelier Morel Leroux, fabricant de décors dans le quartier Saint-Léonard. 

Mikaëlle Trudel a lancé le même appel à ses complices d’Escouade l’atelier, à La Prairie, ainsi qu’à des amies (la graphiste Jessica Christine, du Studio Tag Team, à Montréal, et l’artisane Isabelle Gauthier, de Vicarious Workshop, dans les Laurentides) et à Martin Bernier, imprimeur au Groupe Bernier Marketing, à Mirabel.

Les copropriétaires d’Escouade l’atelier, Marie-Hélène Pouliot et son conjoint, Jean-François Martel, ont eux aussi vu s’écrouler leur marché avec la pandémie. L’entreprise de six employés fabrique des décors pour des événements. « On a mis notre touche sur presque tous les festivals montréalais, depuis le Festival international de jazz jusqu’à la Fête des neiges », dit Marie-Hélène. En 2019, elle et son conjoint avaient acheté de l’équipement pour passer en vitesse supérieure. « Ce printemps, notre carnet de commandes était rempli. On allait rembourser nos emprunts et remonter la côte… Puis bang ! la crise a tout arrêté. »

Comme bon nombre d’entrepreneurs, Marie-Hélène Pouliot a eu peur de faire faillite. « On n’a pas eu d’autre choix que de se retrousser les manches pour s’occuper de nos deux enfants et de notre entreprise. » Ils ont aussi dû contacter le propriétaire de l’immeuble où se trouve leur atelier. « Je lui ai écrit une lettre honnête décrivant notre situation financière et j’ai demandé un répit pour le paiement du loyer. » Heureusement, le programme gouvernemental de soutien aux promoteurs immobiliers permet à son proprio de se montrer flexible. Et les commandes passées aux Ateliers repensés leur apportent une petite marge de manœuvre.

Depuis la mi-avril, les partenaires du collectif conçoivent des équipements de protection, notamment des panneaux équipés d’un système d’aspiration pour éviter les éclaboussures et des boîtes d’intubation pour des hôpitaux de trois régions du Québec. Ils réalisent aussi des travaux de découpe en sous-traitance pour des fabricants de visières et discutent avec des centres pour aînés et des commerces afin de créer pour eux d’autres produits sur mesure. 

« Le gouvernement s’est concentré sur les entreprises qui peuvent fabriquer de gros lots, constate Mikaëlle Trudel. Mais il faut aussi laisser la porte ouverte aux PME. Tous les équipements de protection ne sont pas requis en grande quantité. Il y a également des besoins sur mesure à combler. » Elle cite le cas de dentistes qui doivent effectuer des opérations d’urgence, tel un traitement de canal, et qui souhaitent disposer d’une boîte de protection sur mesure, configurée à leur espace de travail et à leur nature de gaucher, par exemple. Un besoin encore plus présent avec la reprise graduelle des activités.

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Si c’est la colère qui a donné à Mikaëlle Trudel l’élan pour fonder Les Ateliers repensés, Lucie Robitaille, de son côté, a été motivée à faire quelque chose parce qu’elle craignait que sa fille, technicienne ambulancière, attrape la COVID-19. C’est ce qui l’a amenée à convaincre son employeur, le distributeur et fabricant de produits en plastique Groupe PolyAlto, de se lancer dans la production de visières. « Nous avons la matière première, le plastique PETG [celui qui sert, entre autres, à la fabrication de visières pour le personnel médical], les machines et l’expertise », a-t-elle dit à son patron, Marc Lewis, le PDG de cette entreprise de 115 employés, qui compte des usines à Montréal et à Québec. « On pourrait aider, tout en se gardant occupés », ajoutait Lucie Robitaille, qui est responsable du service des bannières du Groupe PolyAlto. 

La suite a dépassé les attentes. La première commande s’est élevée à 50 000 masques pour alimenter certains services ambulanciers de la région de Québec. 

L’usine de Québec, dans le parc industriel Armand-Viau, a été réorganisée : séparation de l’administration et de la production sans contact physique entre les deux ; création de trois quarts de travail de 12 heures sur trois jours pour permettre la distanciation physique et la poursuite des opérations en cas de contamination ; installation d’écrans de protection entre employés et isolation des postes de travail à l’expédition et à la réception des marchandises

La plupart des employés ont embarqué. « Ceux qui avaient peur de la contamination sont demeurés chez eux », dit Christophe Lavoie-Cardinal, responsable des communications et du marketing au Groupe PolyAlto.

La PME a créé six modèles de visières de protection. Au début mai, elle en avait vendu 150 000, produites au rythme de 6 000 par jour. Aujourd’hui, cette activité ralentit, pour répondre aux besoins qui évoluent avec la crise : les clients demandent davantage d’écrans de protection. Le Groupe PolyAlto s’adapte. 

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Martin Pageau, le président de Greensolv, a lui aussi entrepris un virage « pour ne mettre personne au chômage ». La PME de 11 employés de Pointe-Claire, qui produit du solvant écologique pour surfaces métalliques peintes, s’est transformée en fabricant de désinfectant pour surfaces dures, qu’elles soient en plastique, métal, bois, céramique, pierre ou béton. « Tout le monde s’est tourné vers les désinfectants pour les mains, dit l’entrepreneur dans la quarantaine. Nous, on s’est plutôt concentrés sur les désinfectants pour les surfaces dures. »

Parmi ses employés, Greensolv compte trois chimistes ; ils ont mis trois jours pour élaborer deux formules qui tuent la molécule de la COVID-19 en une minute : l’une à base d’hypochlorite de sodium (eau de Javel ) et l’autre, de peroxyde d’hydrogène. 

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Toutes les entreprises contactées pour ce reportage ont commencé par réduire leurs dépenses, pour se donner un peu d’air. Puis, elles ont réduit les salaires et renvoyé certains employés chez eux. PixMob, par exemple, a mis à pied 25 employés temporaires, tandis que 91 des 100 employés permanents ont poursuivi les activités.

À partir du moment où elles ont trouvé leur niche et réorganisé leur production, les entreprises qui contribuent à l’effort de guerre se sont lancées dans une course aux matières premières. « J’ai appelé tous mes fournisseurs pour vérifier leurs stocks, raconte André Leroux, du collectif Les Ateliers repensés. J’ai même déboursé 6 000 dollars pour obtenir et entreposer quelques dizaines de feuilles de plexiglas. » 

Le Groupe PolyAlto a aussi payé à l’avance pour qu’on lui livre les précieuses feuilles de plastique PETG. « Nous n’avons pas l’habitude de commander de grandes quantités de matériaux, il a fallu chercher en dehors de nos circuits habituels », dit Christophe Lavoie-Cardinal. 

Du côté de Greensolv, le défi consiste à obtenir un numéro d’identification du médicament (DIN), attribué par Santé Canada. Sans ce code unique, l’entreprise peut vendre ses produits, mais ne peut les qualifier de désinfectants, « c’est-à-dire affirmer leur action antibactérienne », explique Martin Pageau. Cela n’a pas empêché d’importants clients comme Air Liquide de s’approvisionner auprès de Greensolv sans attendre. « Le gouvernement canadien reconnaît d’emblée que le peroxyde d’hydrogène à plus de 0,5 % est efficace, poursuit l’entrepreneur. Notre formule a une concentration de 4 %. Le DIN ne saurait tarder. »

Des tests en vue d’obtenir une accréditation, les masques barrières de la designer Michelle Secours en ont passé des dizaines ! « Les chercheurs du ministère de la Santé et des Services sociaux nous ont accordé des notes allant de 10 % à 97 % d’efficacité », raconte l’entrepreneure, créatrice derrière la marque de vêtements Frëtt Design, établie à Caplan, en Gaspésie. Les modèles ont été conçus, entre autres, en collaboration avec une infirmière de l’hôpital de Maria et une infirmière retraitée. 

Les trois femmes ont passé des heures penchées sur leur table de travail dans le local de Frëtt Design, au bord de la mer. Le mercredi 22 avril, la production était lancée. Michelle Secours a déployé ses troupes de la Gaspésie à Lanaudière, de la Beauce au Bas-Saint-Laurent, ainsi qu’en Estrie, à Laval et à Montréal. Depuis, dans des maisons, dans un atelier de réinsertion, chez de petits fabricants et à l’usine Confection C. Cliche, en Beauce, on s’active. Frëtt Design a besoin de toutes ses troupes, car l’objectif est ambitieux : 80 000 masques. En ce début mai, 28 000 unités sont en fabrication.

Le mardi 5 mai, près de 600 000 personnes sur 1,2 million de Québécois en pause sont retournées au travail. Moins de deux semaines plus tard, elles seront suivies par les élèves du primaire et leurs enseignants, les enfants des services de garde et leurs éducatrices. Il faudra beaucoup de masques, de visières et d’écrans pour protéger tous ces travailleurs. Et pour prévenir une seconde vague de contagion. La contribution des entreprises à l’effort de guerre sera aussi cruciale qu’aux premiers jours de la pandémie.

Ces entreprises se préparent toutes à combler les nouveaux besoins qui se profilent. Il faudra des cloisons pour mieux isoler les travailleurs des commerces, des poignées de porte qui s’ouvrent avec le coude, des demi-portes et des comptoirs pour permettre les échanges en maintenant une distance, etc. « Nos revenus de la prochaine année viendront exclusivement de produits créés pour la crise », prévoit David Parent, de PixMob. 

D’ailleurs, la PME a lancé une nouvelle division : PixMob Solutions de crise. Celle-ci a commercialisé trois produits : les bracelets SafeWatch, des équipements de protection médicale et Triago. Les premiers, inspirés des bracelets lumineux portés lors des spectacles, indiquent la fréquence à laquelle il faut se laver les mains et la durée du lavage. Les deuxièmes se composent de masques et de protecteurs faciaux. Les troisièmes sont des objets connectés, pour repérer le personnel et les équipements dans les hôpitaux.

Bon nombre de PME qui ont modifié leur trajectoire vont continuer à tirer leurs revenus de leurs nouvelles activités. Toutefois, au début mai, de timides lueurs d’espoir sont apparues. « On commence à nous demander des prix pour des décors de télévision, en prévision d’émissions qui seront tournées sans public », révèle Marie-Hélène Pouliot, d’Escouade l’atelier. Elle s’en réjouit. « Nous sommes heureux de contribuer à l’effort de guerre, mais nous sommes des artistes. J’ai hâte de recommencer à bâtir des décors. » Même son de cloche du côté de PixMob, où l’on attend avec impatience le retour des événements.

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