L’austérité du gouvernement Couillard n’aura finalement servi à rien

Cela ne veut pas dire qu’il faut renoncer à bien gérer la dette publique, loin de là. Il faut le faire sans compromis, mais peut-être de façon moins obsessive.

Photo : Daphné Caron

Le ministre des Finances du Québec, Éric Girard, doit effectuer cet automne une « mise à jour » du budget 2020-2021 qu’il a déposé en mars dernier, tout juste avant l’éclatement de la crise sanitaire. Il s’agira de sa deuxième intervention majeure sur l’économie et les finances publiques depuis mars. Il a déjà déposé en juin un portrait intérimaire de la situation économique et financière du Québec, qui prenait en compte les effets courants et certains des effets à venir de la pandémie.

Les perspectives budgétaires qui seront présentées cet automne ne ressembleront évidemment en rien à celles qui ont été déposées en mars. Car, premièrement, la crise oblige le gouvernement à absorber en 2020 un déficit estimé pour l’instant à 12,7 milliards de dollars. Ce déficit fera augmenter la dette du même montant et ajoutera environ 250 millions aux charges annuelles d’intérêts à payer. Deuxièmement, pour quelques années à venir, il sera indispensable d’appuyer financièrement la reprise économique en coordination avec le gouvernement fédéral. Troisièmement, le gouvernement du Québec est, en plus, tenu de respecter deux cibles de réduction de sa dette qui sont fixées pour mars 2026. À cette date, la loi sur la réduction de la dette l’oblige à avoir réduit sa dette brute à moins de 45 % du PIB, et son cumul de déficits passés à moins de 17 % du PIB.

N’en ajoutez pas au ministre, son assiette est pleine. Comme il l’a admis lui-même en entrevue : « La cible de dette brute à 45 % en 2025-2026, avec potentiellement quatre années de déficit devant nous, ça va être serré. »

Malgré tout, il a répété qu’il excluait la possibilité de hausser les impôts ou de sabrer les services publics pendant la période qui va suivre la crise sanitaire. Autrement dit, il a promis de ne pas faire retomber le Québec dans une période d’austérité budgétaire, comme celle que le gouvernement Couillard avait imposée dans la première moitié de son mandat, de 2014 à 2016.

Cette déclaration d’intention du ministre Girard peut paraître surprenante, mais elle est parfaitement justifiée. La raison est bien simple : l’austérité du gouvernement Couillard n’aura finalement servi à rien.

Le principal objectif de l’austérité de 2014 à 2016 était de réduire la part du PIB qui était consacrée aux dépenses gouvernementales afin d’accélérer la transformation du solde budgétaire de déficit en surplus. Et, par là, d’assurer l’atteinte des cibles d’endettement en mars 2026. (Bien noter que le solde budgétaire dont il s’agit ici et dans le reste du texte est le « vrai » solde budgétaire des comptes publics, et non le « solde budgétaire après versements au Fonds des générations et prise en compte de la réserve de stabilisation », qui est une créature comptable de la Loi sur l’équilibre budgétaire.)


Accélérer la transformation du solde budgétaire a été fait. Pour le voir, il suffit de suivre au graphique 1 l’évolution des dépenses totales de missions et d’infrastructures du gouvernement du Québec en pourcentage du PIB depuis 2013. Les dépenses de missions sont celles qui sont consacrées aux services publics comme la santé, l’éducation, la famille, l’environnement, l’économie, la culture, la justice, etc. Elles ne comprennent pas le service de la dette. Les dépenses d’infrastructures, quant à elles, maintiennent et développent les routes, les hôpitaux, les écoles, les musées, les logements, etc. On constate, du côté gauche du graphique, que l’austérité du gouvernement Couillard a fait passer l’ensemble de ces dépenses de 24,2 % du PIB en 2013 à 22,8 % en 2016. Cette baisse de 1,4 unité de pourcentage de PIB équivalait à des économies budgétaires cumulées de 5,4 milliards de dollars en 2016. On voit qu’elle a été maintenue par la suite jusqu’à la fin du mandat gouvernemental en 2018.

Le graphique 2 montre ensuite que le solde budgétaire a réagi comme désiré, passant d’un léger déficit de 1,7 milliard de dollars en 2013 à un imposant surplus de 8,3 milliards en 2018. En plus de la compression des dépenses, d’autres facteurs ont aussi contribué à ce retournement de 10 milliards. Il s’agit, surtout, de la baisse mondiale des taux d’intérêt (qui a fait fondre le service de la dette) et, secondairement, de la hausse des transferts fédéraux et de l’effet de la croissance économique sur les revenus autonomes du gouvernement. L’économie budgétaire de 5,4 milliards attribuable à l’austérité des dépenses explique donc environ la moitié du retournement budgétaire.

Le problème, pour le gouvernement Couillard, a été que les Québécois ne l’ont pas pris. On s’entend sur le fait qu’avant 2014 l’état des missions et des infrastructures gouvernementales était loin de la perfection. Mais l’austérité a aggravé la situation. La crise sanitaire actuelle a fait ressortir la désorganisation et les insuffisances du secteur de la santé et le désarroi de son personnel compétent. Dans les commissions scolaires, l’austérité a accentué les pénuries d’enseignants et de personnel spécialisé, et c’est maintenant plus de la moitié des infrastructures qui sont jugées en mauvais ou en très mauvais état par les ingénieurs. Je vous fais grâce du reste.

Les Québécois se sont rendu compte de la détérioration des services publics et l’ont déplorée bien avant la pandémie. Dès le début de 2018, un sondage Léger trouvait que les deux tiers d’entre eux exprimaient une préférence « en faveur d’un réinvestissement en santé, en éducation, pour les familles et pour les plus âgés plutôt que pour une baisse de l’impôt des particuliers ». Il n’y a pas de doute que la réprobation de la population au sujet de la détérioration des services publics a contribué à la défaite du gouvernement Couillard à l’automne 2018.

Mais, justement, ceci explique cela. On voit tout de suite, dans la partie droite des graphiques 1 et 2, qu’un retournement des dépenses gouvernementales et du solde budgétaire a commencé à se produire sous le gouvernement Legault en 2019 et devait s’approfondir en 2020. Cumulativement, il doit annuler complètement l’effet de l’austérité. Du côté des dépenses de missions et d’infrastructures, le graphique 1 montre qu’en 2020 leur poids dans le PIB devait remonter au niveau où il se trouvait avant la période d’austérité de 2014 à 2016. Du côté du solde budgétaire, le graphique 2 fait voir qu’en 2020 il devait redescendre à un niveau qu’il aurait très bien pu atteindre si la tendance à l’amélioration observable avant 2014 s’était simplement poursuivie sans austérité de 2013 à 2020.

Il importe ici de souligner que les données sur les dépenses et le solde budgétaire qui apparaissent aux graphiques 1 et 2 pour l’année 2020 proviennent du budget 2020-2021 déposé par le ministre des Finances le 10 mars dernier. Elles sont donc exemptes des répercussions financières de la pandémie, puisque la crise sanitaire a éclaté de façon soudaine et imprévue « après » la présentation du budget du 10 mars. Ces données traduisent donc les vraies intentions — non contaminées par la pandémie — du gouvernement Legault en matière de dépenses et de solde budgétaire.

La remontée des dépenses de missions et d’infrastructures qui marque les années 2019 et 2020 au graphique 1 démontre que le gouvernement Legault a répondu aux attentes de la population en réinvestissant dans les services publics et en rétablissant la part qu’ils occupaient dans le PIB avant 2014. Il a cherché à redonner aux services publics les ressources dont l’austérité les avait dépouillés de 2014 à 2016. Il restera évidemment à voir si les montants réinvestis sont suffisants et acheminés aux bons endroits.

Un grand nombre de Québécois se réjouissent des surplus budgétaires engendrés par l’austérité. Tout en regrettant les effets néfastes de cette dernière sur des services publics comme la santé ou l’éducation, ils saluent la marge de manœuvre annuelle de plusieurs milliards de dollars qu’elle a procurée au gouvernement. Le graphique 2 fait cependant l’effet d’une douche froide sur ces réjouissances. Il montre qu’en mars 2020, avant même de tenir compte des effets de la pandémie, la réparation des dommages causés aux services publics par l’austérité poussait le ministre Girard à brûler les deux tiers du surplus de 8,3 milliards réalisé en 2018 pour l’abaisser au niveau de 2,7 milliards. C’est tout comme s’il n’y avait pas eu d’austérité de 2014 à 2016.

L’austérité n’aura donc servi à rien. Ou plutôt, au départ elle a provoqué un ralentissement de l’économie et de la création d’emploi comme il fallait le prévoir, et il a fallu ensuite « payer » la réduction de la dette qu’elle a induite par une déstabilisation des services publics et des infrastructures qu’on doit maintenant corriger à grands frais. Une gestion douce et sans soubresauts plutôt qu’en stop and go nous aurait conduits à peu près au même point en 2020, mais sans errements inutiles. Nos concitoyens, ainsi que le ministre des Finances, ont raison de rejeter l’austérité budgétaire comme moyen de consolider les finances publiques dans l’avenir.

Cela ne veut pas dire qu’il faut renoncer à bien gérer la dette publique, loin de là. Il faut le faire sans compromis, mais peut-être de façon moins obsessive. On pourrait, par exemple, se conformer simplement à la norme du déficit zéro en temps normal pour le solde budgétaire des comptes publics, que le premier ministre Lucien Bouchard avait prescrite il y a 25 ans. Cela permettrait de concentrer les efforts sur la bonne gestion des services publics et pas seulement sur les ratios financiers.

Offrir aux Québécois des services publics de qualité en santé, en éducation, en transport, en justice, etc. au moindre coût doit en effet rester un objectif prioritaire à poursuivre. Mais encore faut-il prendre les bons moyens d’y parvenir : une bonne cohérence de vision entre les élus et les administrateurs, la confiance mutuelle entre eux, de la flexibilité dans les moyens accordés, et assez de temps pour étudier, expérimenter et évaluer les effets des mesures prises sur le bien-être véritable des citoyens. Le coup de pied de l’austérité de 2014 à 2016 ne remplissait malheureusement aucune de ces conditions.

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… et si on faisait le même exercise en considérant qu’il n’y a pas eu de rigueur budgétaire de 2014 à 2016, quel serait l’état du budget en 2021, sans les 10 milliards accumulés?

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Il est illusoire de s’attendre à quelque reconnaissance que ce soit quand il s’agit du PLQ..
Le PLQ aurait mérité de poursuivre son plan de redressement économique. Malheureusement, la campagne de dénigrement du gouvernement Couillard et la récupération outrancière du terme « austérité » par ses détracteurs auront bêtement contribué à congédier un stratège économique de haut niveau en la personne de Carlos Leitao. Et M. Fortin persiste et signe!
La CAQ l’a eu et l’aura facile avec la classe médiatique.. dans l’intérêt des Québécois? Advienne que pourra!

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Il est illusoire de s’attendre à un minimum de compassion envers tout ceux qui ont souffert de l’autérité par une libérale complaisante. La « marge de manoeuvre » ainsi créée en coupant des services essentiels aurait pu être fait en taxant des dixièmes de pourcentages aux grandes entreprises et aux plus riches.

Sabrer dans l’éducation comme l’a fait le PLQ relève de la trahison envers le peuple québécois qui croit à l’importance de l’état providence pour plus d’équité et de justice.

« On pourrait, par exemple, se conformer simplement à la norme du déficit zéro en temps normal… » P. Fortin

Si l’austérité n’a servi à rien, il est encore plus illusoire de croire que l’atteinte du déficit zéro (surplus car l’égalité comptable est difficilement atteignable) est une solution plus raisonnable. Un exercice comptable simple nous dit que s’il y a des surplus ici, il y a nécessairement un déficit ailleurs.

Quand un gouvernement fait un surplus, il y a donc un déficit monétaire pour les ménages et les entreprises. Ils seront doublement pénalisés si l’état avait un déficit commercial extérieur que ne pourrait compenser le secteur privé déjà déficitaire.

Seul l’état peut fonctionner en maintenant un déficit, du moins raisonnable, sans affecter l’économie, en plus de créer de la monnaie lorsqu’il emprunte, car contrairement au mythe souvent véhiculé, les états (ou provinces) qui ne sont pas sous la férule des marchés internationaux (FMI, Banque Mondiale, etc.) ne remboursent pratiquement jamais leurs emprunts.

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S’il subsiste un thème avec lequel je demeure en désaccord avec monsieur Fortin, c’est bien sur cette soi-disant austérité imposée en 14-15-16 par le précédent gouvernement. Non seulement, il n’y eut pas d’austérité mais la majorité des Québécois se sont enrichis, la consommation était au rendez-vous et par le fait même la perception des taxes de toutes sortes a été bénéfique pour l’État.

Il est assez surprenant que monsieur Fortin ne s’intéresse toujours qu’aux légères réductions de dépenses de l’État et guère à la consommation d’une part non négligeable de gens. Pour moi ses jérémiades récurrentes relèvent de l’exagération puisque l’austérité va usuellement de paire avec une baisse proportionnelle de la consommation. — L’austérité c’est d’ailleurs maintenant que nous la vivons.

Y-à-t’il eu des laissés pour compte pendant la période Couillard ? Affirmatif ! Je suis au nombre de ces laissés pour compte…. Donc, je sais de quoi je parle. Mais j’ai au moins la décence de ne pas faire porter par l’ancien gouvernement ma propre déchéance. Laquelle somme toute ne regarde que moi.

La question économique sous-jacente est de savoir si un déficit public modéré est bénéfique dans la gestion des affaires publiques ou bien pas ? L’un des premiers économistes a avoir évoqué cette question fut David Ricardo dès 1821. Y-à-t’il une corrélation entre les impôts perçus et les services rendus par l’État ? Peut-on rendre les mêmes services, en ajouter, réduire les impôts et ne pas accroître le déficit public ?

Bref, de quoi devraient être faits les ingrédients de la croissance économique ? Puisqu’au fond, c’est la clef de l’échec ou celle du succès.

Pour en revenir au sujet du jour, bien qu’on ne sache pas encore quelles seront les prévisions du gouvernement. Il semblerait que monsieur Girard table sur un retour prononcé de la croissance d’ici la fin de l’année ou dans le courant de 2021. Ce qui permettrait théoriquement de modérer le déficit à venir et d’atteindre les cibles de ratio dette/PIB.

Il est encore je pense trop tôt pour voir si la feuille de route tient la route. Les statistiques de l’emploi seront à surveiller ; selon moi la réponse à ce questionnement se trouve dans la capacité du Québec, comme celle du Canada de s’engager sur la voie de la transition écologique. C’est un levier nécessaire pour une croissance pérenne.

Cette transition pourrait dépendre des investissements de l’État dans nos infrastructures vertes, le développement durable, etc. La promotion et le soutient de entreprises et des citoyens qui s’engagent dans cette direction.

Il est concevable que le déficit public ne s’accroisse pas, comme il est possible qu’il dure, Il est concevable qu’un accroissement des investissements ait un impact sur le ratio de la dette. Comme c’est aussi un facteur comptable avec les acteurs qui participent au financement des investissements (CDPQ et Investissement Québec notamment).

La question restera de savoir si la croissance sera au rendez-vous. À combien de points de pourcentage devrait-elle être pour atteindre ou surpasser les objectifs ? Peut-être faudrait-il commencer par rendre les Québécois plus responsables et plus disciplinés. — Après tout, Il y a toujours comme un début à tout.

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Pas rien que « servi à rien », contreproductive.

Équivalente en fait à ne pas réparer lorsqu’il faut, laisser trainer, empirer…

« Payant », cela !…

‘Voulez savoir ? LE Problème c’est que Couillard était Excellent chirurgien.
Il semble ne savoir bien faire rien d’autre.

Ainsi, PM, a-t-il cru sincèrement qu’il n’y avait rien de mieux à faire à/avec
l’État
que couper, saigner, comme il est fait en chirurgie médicale.

Le « résultat » est là
On en a eu des PMs
pas « forts ». Mais…
aussi mauvais, sans
doute jamais.

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M. Fortin reste fidèle à lui-même … toujours prêt avec les arguments pour augmenter les dépenses de l’État.

D’accord, une augmentation des dépenses de l’État se traduit toujours par une augmentation de l’économie. Mais je continue à être de ceux qui croient qu’une augmentation du secteur privée conduira à une augmentation plus rapide de l’économie, surtout que les dépenses gouvernementales représentent déjà à peu près 50 % du roulement économique. Il ne suffut pas de viser la dette zéro … on doit établir le pourcentage de partage des dépenses entre le gouvernement et le privé qui donne le meilleur résultat pour l’ensemble de la population, et insister pour que les dépenses gouvernementales restent en déça de ce pourcentage.

Alors, je vous met au défi, M. Fortin. Quel est ce pourcentage? Car si on augmente la part des gouvernements de seulement un pourcent par année, dans cinquante ans la totalité de l’économie sera sous tutelle gouvernementale. Pas nécessairement une catastrophe, mais on aurait sans doute mieux fait avec une proportion plus équilibrée.

En passant, je donne plus de poids aux arguments de M. Drouginsky qu’aux vôtres. À bon entendeur …

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Tout ce très très long exposé pour essayer de Justifier votre position sur les budgets Leitao .
Vous disiez alors que nous allions avec ces budgets « d’austérité « sic . créer du chômage et qu’au contraire il fallait continuer à dépenser pour encourager la croissance. Les résultats démontrés par les ratio économiques très favorables depuis cette période ont prouvés que vous avez eu tort et encore aujourd’hui vous perdez votre temps et le notre à essayer de vous justifier.

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