L’autre Plan Nord

Sur les rives de Kangirsuk, un village de la baie d’Ungava, un petit groupe d’Inuits récolte le fucus, une variété d’algues brunes, pendant les mois d’été. Plus au sud, du côté de la baie James, à Wemindji, des trappeurs cris se sont transformés en cueilleurs de champignons. Et un peu plus bas encore, à Matagami, une petite entreprise extrait la sève des bouleaux pour fabriquer des produits de santé naturels.

Bienvenue dans l’autre Plan Nord ! Un volet moins médiatisé que celui des grands chantiers, mais qui pourrait se révéler porteur à long terme, en utilisant les ressources renouvelables pour générer du travail pour les populations locales tout en assurant un développement responsable.

« Mon but, c’est de créer des emplois avec des produits à valeur ajoutée qui sont écologiquement durables », affirme Marc Allard, 57 ans, président de Nunavik Biosciences. Fondée en 2005, l’entreprise a attiré l’attention l’an dernier avec sa gamme de cosmétiques Ungava, au salon Beyond Beauty, à Paris. « Des distributeurs m’ont approché pour qu’on leur fournisse 300 000 pots par année. Mais pour l’instant, on ne peut en produire plus de 40 000 », dit-il.

Une quarantaine d’Inuits font la récolte des algues, qui fournis­sent l’ingrédient actif des crèmes et des gels Ungava. Marc Allard travaille depuis 33 ans avec la Société Makivik (organisme qui administre les millions que les Inuits reçoivent en vertu de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois), propriétaire de Nunavik Biosciences. Makivik a investi trois millions de dollars en recherche pour tirer parti de ces algues, riches en acides gras oméga-3 et en vitamines D et E.

Nunavik Biosciences travaille sur une autre série de cosmétiques, Seaku, exigeant une con­centration moindre de l’ingré­dient actif des algues. Une gamme pour hommes, Inuk, est aussi en préparation. Les ventes se font par Internet et dans quelques magasins. De plus, on a créé des condiments pour assaisonner salades, poissons et viandes.

Marc Allard n’est pas le seul à avoir de grands projets au Nord. Pierre Chevrier, 34 ans, jusqu’à récemment conseiller à la Société de développement de la Baie-James, a travaillé avec les Cris à définir des projets d’entreprises. C’est ainsi qu’il a servi d’intermédiaire entre des trappeurs de Wemindji et des sociétés du Sud, pour pénétrer un marché de niche : celui des champignons matsutake.

Il s’agit d’une variété de champignon extrêmement prisée par les Japonais. « Pour eux, c’est un champignon quasiment sacré, qui se vend aux enchères. Ils peuvent payer plus de 100 dollars pour un seul spécimen », raconte Anthony Avoine, cofondateur d’Amyco, qui distribue diverses espèces de champignons sau­vages. Amyco a écoulé 500 kilos de ces champignons récoltés par les Cris – à 55 dollars le kilo – dans la région de Montréal l’automne dernier.

Les Cris doivent maintenant décider s’ils désirent démar­rer leur propre entreprise de cueillette.

Pierre Chevrier, lui, ne chômera pas : à Matagami, il a lancé Bétula Stratégies afin d’exploiter la sève de bouleau. Il veut fabriquer des produits de santé naturels, d’abord des boissons à base de sève et de jus de fruits. Pour l’instant, il extrait le liquide de manière artisanale, un peu comme on le fait dans une érablière, mais il cherche financement et partenaires pour amorcer une production industrielle. Il a un projet de centre de repos près du lac Matagami et prévoit créer une quinzaine d’emplois en combinant produits de santé naturels et tourisme.

« Au Québec, on ne le réalise pas assez, mais des habitats sauvages et vierges comme ceux du Nord recèlent un potentiel excep­tionnel », dit-il. Bien sûr, on ne comptera pas les emplois par milliers, comme dans les mines, mais ils contribueront à leur façon à assurer l’essor économique des communautés qui occupent déjà ce territoire.