L’avenir appartient aux matelots

Envie d’un changement de cap radical ? Devenez matelot ! On peut maintenant apprendre les rudiments du métier grâce à un tout premier DEP en matelotage. Et vu la pénurie de main-d’œuvre sur le pont des navires, les perspectives d’emplois et de salaires sont alléchantes.

Photo : D.R.

Déployer des chaloupes de sauvetage et apprendre à survivre à bord, sauver une personne à la mer avec un canot de secours, extirper d’une salle des machines en feu un blessé mannequin de 72 kilos, sauter dans un bassin du haut d’un tremplin de cinq mètres… Tous ces exercices font partie d’un nouveau DEP, offert depuis janvier 2018 à Lévis, et qui forme… des matelots !

« C’était vraiment le fun, la grosse adrénaline ! » dit Jérémie Brault, 23 ans. Il est l’un des 12 matelots, dont une fille, devenus l’été dernier les premiers diplômés de ce DEP (diplôme d’études professionnelles). Il a entendu l’appel du large alors qu’il étudiait en histoire à l’UQAM et a largué les amarres pour une vie de voyages. « Je suis fier d’avoir réussi », ajoute-t-il, le regard lumineux.

Le Québec manque de matelots. Et les sources traditionnelles de recrutement, comme Charlevoix et le Bas-du-Fleuve, se sont taries, explique Benoit Chassé, vice-président aux ressources humaines et aux communications du Groupe Desgagnés, qui emploie quelque 600 marins. « Avec le DEP, nous aurons accès à une main-d’œuvre qui n’aurait pas envisagé ce métier, auparavant transmis de père en fils. »

Issu de la Stratégie maritime du Québec, ce nouveau DEP est unique au pays. Objectif : assurer une relève polyvalente, capable de travailler sur le pont comme en salle des machines. Une façon de valoriser et de professionnaliser le métier — les matelots étant jusque-là formés en apprentissage sur les bateaux. Marine marchande, traversiers, remorqueurs… les débouchés sont nombreux. Car le trafic maritime est en hausse tant sur le Saint-Laurent et les Grands Lacs que sur la Côte-Nord et vers l’Arctique, et les armateurs du Québec continuent de renouveler et d’agrandir leur flotte.

« Il faudra des centaines de matelots pour remplacer les départs à la retraite et pourvoir les nouveaux postes ces prochaines années », dit Claude Mailloux, directeur général du Comité sectoriel de main-d’œuvre de l’industrie maritime (CSMOIM).

Si le goût de l’aventure émoustille les apprentis matelots, le salaire aussi : de 45 000 à 70 000 dollars dès la première année. Et s’ils ne sont pas pour tout le monde, les horaires atypiques ont leurs avantages. « Beaucoup font leur année en six à neuf mois, observe Claude Mailloux. Le reste du temps, ils peuvent skier ou se relaxer dans le Sud. »

Les cours pratiques et théoriques sont offerts dans deux établissements de Lévis, sur la Rive-Sud, près de Québec : le Centre de formation aux mesures d’urgence de l’Institut maritime du Québec, ainsi que le Centre de formation en mécanique des véhicules lourds de la commission scolaire des Navigateurs — qui a investi un million de dollars en équipement spécialisé. Grâce à des ententes avec des compagnies maritimes, les élèves peuvent aussi se frotter à de vrais navires. Apprentissage des nœuds et des épissures, entretien de l’accastillage, maintenance et réparations en plomberie et en électricité, simulateurs de navigation et d’embarcations de sauvetage… tout est fait pour mettre les élèves dans le bain. Les 735 heures de formation (de six à sept mois) incluent quatre certificats sanctionnés par Transports Canada (dont Secourisme élémentaire en mer).

Daniel Sauvageau, ex-restaurateur de Val-Bélair diplômé de la première cohorte, en a arraché un peu au début. « Le premier jour, j’étais pas mal essoufflé », dit l’homme de 52 ans en passant la main sur son crâne chauve. « J’ai arrêté de fumer le soir même ! »

En plus de renouveler la main-d’œuvre, l’industrie maritime souhaite attirer plus de femmes. Seule de la première cohorte, Delphine Jean, 24 ans, travaillait depuis trois ans pour le traversier Québec-Lévis, notamment à l’atelier de maintenance des bateaux. « Le DEP me permettra de progresser et de diversifier mes tâches », dit la nouvelle matelote, aussi menue que dégourdie. « Travailler avec des gars ne me fait pas peur. » Il vaut mieux : unique femme à bord, Delphine s’est embarquée fin juillet pour 45 jours sur le navire Cedarglen, de la Canada Steamship Lines (CSL), qui navigue sur la voie maritime du Saint-Laurent et les Grands Lacs. D’autres femmes entreront toutefois bientôt dans son sillage : sept sont inscrites dans les deux cohortes du DEP de matelotage qui a démarré à l’automne 2018.

Le métier est aussi un tremplin pour d’autres fonctions. Après six mois de service en mer, un matelot peut par exemple devenir timonier, à condition de réussir les examens de Transports Canada pour décrocher son brevet. « Diriger un bateau, commander directement la navigation, ça me fait rêver ! » dit Jérémie Brault, pour l’instant matelot de pont sur un navire de la CSL desservant les Grands Lacs. Son DEP de matelotage en poche, il ne regrette ni l’université ni la vie montréalaise. Un changement de cap prometteur.

L’industrie maritime en chiffres

13 200 travailleurs : Un tiers sur des navires et deux tiers sur la terre ferme

366 entreprises : 26 armateurs, 72 croisiéristes, 25 traversiers, 29 ports, 88 services portuaires et 126 services maritimes

(Source : Étude sectorielle sur les effectifs maritimes au Québec, Comité sectoriel de la main-d’œuvre de l’industrie maritime, 2013)


30 000 emplois d’ici 2030 ?

C’est pour donner un coup de barre à l’économie du Québec que la Stratégie maritime a été lancée par le gouvernement de Philippe Couillard en 2015. Le plan d’action vise la création de 30 000 emplois directs à l’horizon 2030. Jusqu’à présent, 323 initiatives ont vu le jour, pour un investissement total de 2,26 milliards de dollars, et quelque 10 531 emplois ont été « créés et consolidés ».

(Source : Étude d’impact économique pour le Québec de dépenses d’immobilisation soutenues dans le cadre de la mise en œuvre de la Stratégie maritime du Québec, juillet 2018)

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