Le bon rythme

Le Québec aurait intérêt à s’appuyer sur les travaux d’un politologue de l’Université de Harvard pour faire valoir son plan d’immigration, tant sur l’aspect économique que sur l’aspect social.

Photo : Daphné Caron pour L’actualité

Malgré quelques fluctuations de 2019 à 2022, le Québec aura admis annuellement 49 900 immigrants permanents en moyenne depuis 2008. Le gouvernement Legault désire conserver ce rythme pour les années à venir. En septembre dernier, dans une intervention qui manquait d’adresse, comme il l’a ensuite reconnu, il a mis les électeurs en garde contre un accroissement de l’immigration qui risquerait de nuire à la cohésion sociale. Certains ont cru détecter dans cette invitation à la prudence une attitude anti-immigration répréhensible. 

Cette interprétation n’est pas fondée. Au contraire, la position du gouvernement trouve appui dans les résultats de la recherche scientifique et dans les conséquences de la politique d’immigration très ouverte de la Suède au cours des 10 dernières années.

Une analyse fine publiée il y a 15 ans par le politologue Robert Putnam de l’Université Harvard, basée sur 41 villes américaines, a démontré que plus la diversité ethnoculturelle est prononcée, moins les gens font confiance à leurs voisins, quelle que soit leur appartenance ethnique. Cet expert mondialement reconnu de l’engagement civique et de la participation citoyenne a noté que dans une région très cosmopolite comme San Francisco, la population locale a deux fois plus tendance à se replier sur elle-même que dans un État beaucoup plus homogène comme le New Hampshire. Cette découverte lui a valu le prix Johan-Skytte, internationalement considéré comme le Nobel des sciences politiques.

Le résultat qu’il a mis au jour a une grande importance, parce que le progrès économique et social dépend non seulement du capital physique (usines, immeubles et machines) et du capital humain (éducation, formation et connaissances acquises), mais aussi du capital social de la collectivité, qui se mesure par le degré de réciprocité et de fiabilité des réseaux sociaux (les vrais, pas ceux du monde virtuel !). Or, comme Putnam le dit lui-même, ce que montrent les données américaines, c’est qu’à court terme (et seulement à court terme), l’immigration et la diversité entravent le développement du capital social. À ce diagnostic pessimiste, il accole heureusement un antidote : à plus long terme, les sociétés peuvent très bien réussir à surmonter cette difficulté, à condition que leur capacité d’absorption de nouveaux immigrants soit respectée à court terme et qu’on leur donne ensuite le temps de se construire peu à peu un « nous » plus large.

L’immigration est une œuvre de civilisation qu’on ne réussira pas si on en fait une course contre la montre.

C’est pour avoir mal évalué ce risque que la Suède se trouve aujourd’hui dans de mauvais draps. Ce pays, un peu plus populeux que le Québec, a accueilli en moyenne 54 000 immigrants par année sous un gouvernement conservateur de 2006 à 2013, soit deux fois plus que pendant la période sociale-démocrate antérieure, de 2000 à 2005. Revenus au pouvoir, les sociaux-démocrates ont ensuite amplifié l’ouverture à l’immigration en permettant la croissance du nombre annuel d’admissions jusqu’à 120 000 en 2016. Devant le haut-le-corps généralisé de la population, ils l’ont toutefois fait redescendre à 41 000 en 2022. Cumulativement, depuis 2000, le pourcentage de la population suédoise d’origine étrangère a presque doublé, passant de 11 % à 20 %.

Ce repli n’a cependant pas suffi à empêcher une montée de l’extrême droite et la défaite du gouvernement de la première ministre sociale-démocrate Magdalena Andersson. À la suite d’émeutes ayant eu lieu le printemps dernier, elle a reconnu l’échec de la politique d’immigration de son parti, déclarant sans détour : « L’intégration a été trop faible tandis que nous avons connu en même temps une immigration massive. Notre société a été trop inconséquente sur cette question… Une telle ségrégation s’est installée dans le pays que, désormais, la Suède est compartimentée en sociétés parallèles. Nous vivons dans le même pays, mais dans des réalités complètement différentes. » 

Voulant se montrer « ouverte et progressiste » — ce qui bien sûr l’honore —, la Suède a imprudemment dépassé sa capacité d’accueil. On peut y voir un exemple de l’effet négatif d’un accroissement excessif de la diversité sur le capital social, comme l’ont révélé les données américaines de Putnam.

Bien entendu, le Québec n’est pas la Suède. Mais les événements récents dans ce pays incitent à la prudence. Le Québec doit investir de façon à mieux intégrer et mieux franciser les immigrants et de sorte à créer de nouvelles formes de solidarité sociale sans risquer de tout compromettre en imitant l’expérience suédoise. L’immigration est une œuvre de civilisation qu’on ne réussira pas si on en fait une course contre la montre.

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