Le casse-tête du partage des dépenses familiales

Bien fait, il assure l’égalité dans le couple. Mal pensé, il peut carrément mettre un des conjoints sur la paille. Si seulement il existait une méthode infaillible pour trouver la bonne formule…

Illustration : Melanie Lambrick pour L'actualité

Décider d’habiter ensemble est une grande étape de la vie de couple qui s’accompagne d’un désagrément non négligeable : les factures. Si vous êtes à la recherche de LA meilleure méthode pour régler ces dernières à deux, Hélène Belleau, professeure à l’INRS, risque de vous décevoir : « Il n’y a pas de formule magique. » 

Même après avoir interrogé des milliers de Québécois à ce sujet, elle n’a pas trouvé deux couples qui géraient l’argent exactement de la même façon. Trois grandes catégories se dégagent néanmoins de ses travaux : la mise en commun des revenus et des dépenses (utilisée par 54 % des couples), le partage des dépenses seulement (37 %) et l’allocation (9 %), où l’un des deux conjoints verse à l’autre une somme pour couvrir les besoins du ménage (surtout chez les couples ayant un énorme écart salarial).

Ces modèles ne sont d’ailleurs pas fixés dans le temps, souligne la professeure. Un jeune couple peut commencer en partageant les dépenses 50-50, puis passer à la mise en commun lors de l’arrivée d’un enfant. Un autre peut opter pour l’allocation pendant quelques mois, advenant une perte d’emploi ou une maladie. 

Chaque approche a ses avantages et ses inconvénients. La mise en commun simplifie la gestion — pas besoin de calculer qui doit payer quoi ou combien —, mais des tensions peuvent survenir si l’un fait une dépense qui semble injustifiée à l’autre. L’allocation donne une certaine autonomie à la personne qui a peu ou pas de revenus, dans la mesure où la somme est réellement adaptée à ses besoins et à ceux du ménage. Et le partage des dépenses procure un sentiment d’indépendance, chacun ayant l’impression de contribuer équitablement, mais sa gestion est plus complexe. 

Le partage des dépenses, qu’il soit à 50-50, au prorata des revenus ou ajusté pour tenir compte du nombre d’enfants dans les familles recomposées, comporte également un risque caché : si on n’y prend pas garde, cette façon de faire peut mener à l’appauvrissement d’un des deux partenaires.

Prenez des amoureux qui partagent les dépenses moitié-moitié. Tant que leurs revenus sont semblables, pas de problème. Mais s’il y a un écart salarial, les choses peuvent se corser. « Le niveau de vie d’un couple est souvent basé sur le revenu le plus élevé », note Hélène Belleau. On se paie de meilleurs restaurants, on s’offre des vacances à l’étranger, on loue une plus grosse voiture. La personne qui gagne le moins risque alors d’« avoir de la difficulté à rembourser ses dettes ou à mettre de l’argent de côté. Elle pourrait devoir piger dans ses économies ou même s’endetter envers son conjoint ou sa conjointe. »

Dans le pire des cas, cela peut mener à l’insolvabilité. « Je le vois dans des dossiers », assure Guylaine Houle, vice-présidente de Pierre Roy & Associés, un cabinet de syndics en insolvabilité. « Les gens font vie commune, et la personne qui gagne le moins — c’est souvent madame — paie quand même la moitié des dépenses. La réalité, c’est qu’elle n’en a pas les moyens. »

Diviser les factures au prorata des revenus atténue ce risque, et c’est d’ailleurs l’avenue choisie par 57 % des couples qui partagent les dépenses. Sauf que le risque d’appauvrissement demeure malgré tout, « surtout pour les couples ayant un écart salarial important », dit Hélène Belleau. Pour savoir si c’est votre cas, faites le calcul et regardez combien d’argent il vous resterait à la fin du mois. Est-ce assez pour couvrir vos dépenses personnelles et votre épargne ? Qu’en est-il de votre partenaire ? Est-ce suffisant ? Surtout, est-ce équitable ?

Une autre source d’iniquité pour les conjoints qui partagent les dépenses au prorata des revenus est d’oublier… des dépenses ou des revenus. Deux exemples figurent sur votre talon de paie. Il y a les assurances collectives, qui, si elles couvrent l’ensemble de votre famille, devraient être considérées au moins en partie comme une dépense commune, même si elles sont prélevées sur le salaire d’une seule personne. Du côté des revenus, il y a les cotisations versées dans un régime de retraite ou un autre outil d’épargne collective, qui devraient être intégrées dans le calcul du prorata. 

L’autre défi, pour ceux qui optent pour le partage des dépenses, est de définir les catégories « dépenses communes » et « dépenses personnelles ». Disons qu’on vous demande d’y classer les éléments suivants : vêtements, connexion Internet, nourriture. Facile ? Il est pourtant fort probable que vos réponses diffèrent de celles d’un autre couple — ou même de celles de votre partenaire. 

Prenez les vêtements, qui sont souvent vus comme une dépense personnelle. « Je connais un couple qui a décidé de payer ensemble le linge de maternité », raconte la professeure Hélène Belleau.

Internet, tout le monde en profite. Sauf que « si une personne fait du montage vidéo à la maison pour son travail et qu’elle a besoin d’une énorme bande passante, ça ne devrait pas être entièrement commun », estime le planificateur financier Fabien Major, de Major Gestion Privée.

D’accord, mais la nourriture, dans un couple, elle est partagée, non ? Pas certain que vous tiendriez le même discours si votre partenaire avait trois ados affamés issus d’un mariage précédent…

Un autre risque dans la répartition des dépenses provient de ce qui n’en est pas tout à fait une : l’hypothèque. « Une hypothèque, c’est de l’épargne forcée », souligne la planificatrice financière Julie Gauthier, de Gestion financière MD. S’il y a un seul propriétaire, équilibrer les dépenses en donnant les factures à l’un et l’hypothèque à l’autre est la meilleure façon de s’appauvrir. S’il y a séparation, l’un repartira avec ses valises, tandis que l’autre aura encore la maison. 

Ce genre de situation arrive généralement lorsqu’une personne était propriétaire avant que le couple ne se forme. Il est normal de ne pas vouloir partager la propriété avec une nouvelle flamme, tout comme il est normal que cette dernière paie sa part pour se loger. « L’important, c’est de trouver un arrangement qui permet à celui qui n’est pas propriétaire d’épargner lui aussi », dit Julie Gauthier. Ce pourrait être, par exemple, en déterminant qu’une partie de l’épargne-retraite de la personne qui n’est pas propriétaire constitue une dépense commune. 

La morale de l’exercice, vous l’aurez compris, est que chaque situation est unique. Surtout, avant d’accepter qu’une dépense soit commune, demandez-vous qui dans le couple en bénéficiera réellement.

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Dans le cas d’un propriétaire unique, je pense que seule la part d’intérêts de l’hypothèque constitut la dépense de l’hypothèque car l’autre part est un remboursement de capital.