Le chômage bondit au Québec : pas de panique

La hausse de 3,6 % du chômage en un mois est la plus forte jamais enregistrée depuis que la donnée est compilée, en 1976. Faut-il s’en inquiéter un peu, beaucoup, énormément ? La réponse de notre collaborateur.

Crédit : TheDigitalArtist / Pixabay

Jérôme Lussier est directeur associé de l’Institut du Québec, un institut de recherche et d’analyse en politiques publiques.

Sans surprise, le taux de chômage a bondi de manière importante dans les statistiques d’emploi publiées jeudi par Statistique Canada, et analysées par l’Institut du Québec dans son indice de l’emploi de mars 2020. De 4,5 % en février dernier, le taux de chômage officiel au Québec est passé à 8,1 % en mars — le chiffre le plus élevé depuis décembre 2011. La hausse de 3,6 points de pourcentage en un mois est la plus forte jamais enregistrée depuis que ces données sont compilées, en 1976.

C’était prévisible, le secteur de l’hébergement et de la restauration est le plus touché, avec une perte brutale de près de 25 % des emplois en un mois. C’est énorme. Plusieurs autres secteurs impliquant la proximité entre personnes — commerce de détail, culture et loisirs — sont aussi très affectés. Près de 35 % des emplois perdus étaient occupés par des travailleurs de moins de 25 ans. À court terme, la crise a eu l’effet d’une bombe pour certaines industries, et en particulier pour les travailleurs plus jeunes.

Quelques commentaires importants s’imposent toutefois.

Les bonnes et les mauvaises nouvelles

D’abord les mauvaises nouvelles : il est à peu près certain que le taux du chômage officiel ne reflète pas l’ampleur des pertes d’emploi réelles, entre autres pour deux raisons.

La première tient au moment choisi. L’enquête de Statistique Canada a été réalisée entre le 22 et le 31 mars, une semaine seulement après le début de la crise, quand il était encore envisageable que la « pause » soit brève. Il est raisonnable de croire qu’avec le prolongement et le resserrement des restrictions sanitaires, les pertes d’emploi ont augmenté depuis la fin mars, et qu’elles pourraient encore s’accélérer si la crise s’éternise. (Il est toutefois important de noter que les mesures de soutien économique d’urgence annoncées par les gouvernements fédéral et provincial ont aussi pu mitiger ou renverser certaines mises à pied.)

La deuxième raison est plus technique. Dans l’enquête de Statistique Canada, les personnes qui ne travaillent pas actuellement mais qui espèrent un emploi à moyen terme (notamment parce qu’elles s’attendent à être rappelées par leur employeur), ne sont pas considérées comme des chômeurs. Cette situation correspond à celle de plusieurs travailleurs récemment mis à pied au Québec. Selon les statistiques de mars, le nombre de personnes dans cette catégorie a bondi de 75 % depuis février.

Dans une large mesure, ces travailleurs ont probablement raison d’espérer retrouver leur poste à court ou à moyen terme. Dans un scénario optimiste, on peut imaginer que 10 % ou moins des gens mis à pied ne seront pas rappelés. Dans un scénario pessimiste, un pourcentage plus élevé d’emplois disparaîtront pour de bon. Une chose est toutefois claire : peu importe le scénario, ce ne sont pas 100 % des personnes en attente d’un rappel qui retrouveront leur emploi. Pour cette raison, le taux de chômage rapporté jeudi sous-estime vraisemblablement la situation réelle.

Maintenant, les nouvelles plus réjouissantes.

La première, c’est que le point de départ est important : juste avant la crise, le Québec enregistrait des taux de chômage à des planchers historiques, combinés à un enjeu persistant de pénurie de main-d’oeuvre (des sujets d’ailleurs bien documentés par l’IDQ). Dans ce contexte, le Québec sera probablement en mesure d’encaisser le choc économique sans pour autant se retrouver avec un taux de chômage catastrophique. Même si le taux de chômage se stabilisait autour de 9 ou 10 % dans quelques mois — pratiquement le double de ce qu’il était en janvier 2020 — il ne serait que légèrement supérieur à la moyenne des 20 dernières années. En outre, le vieillissement de la population exercera naturellement une pression à la baisse sur le taux de chômage pour encore plusieurs années.

Taux de chômage historique Québec 1980-2020

L’autre point positif, c’est que l’important redressement des finances publiques accompli au cours des dernières années permet au gouvernement du Québec d’intervenir vigoureusement, si nécessaire, pour stimuler la reprise économique. Bien sûr, il y aura des déficits et la dette s’alourdira. Mais le Québec a la marge de manoeuvre nécessaire pour rebâtir sans plomber inconsidérément ses finances publiques.

La crise et l’après-crise

Il faut prendre un peu de recul pour bien saisir la portée des données de cette semaine, qui présentent un portrait imparfait, d’un moment précis, dans une crise toujours en cours. Comme pour d’autres enjeux économiques liés à la pandémie, il convient d’analyser la situation de l’emploi en deux temps : la crise, et l’après-crise.

La crise, c’est maintenant : confinement des personnes et nombreuses entreprises et commerces en « pause ». Ici et ailleurs, guidés par les impératifs de santé publique, les gouvernements ont imposé une forme de coma économique temporaire pour freiner la propagation de la COVID-19. C’était la chose à faire, incluant au plan économique. Les gouvernements et les banques centrales ont multiplié les mesures d’urgence pour aider les travailleurs et les entreprises à traverser cette période de difficultés aiguës.

À bien des égards, toutefois, les questions les plus importantes concernent l’après-crise, soit la période qui commencera quand les entreprises et les commerces rouvriront, et que la vie reprendra son cours plus ou moins normal. Combien d’entreprises reprendront alors leurs activités comme avant ? Quelles industries auront été fragilisées par la pandémie ? Lesquelles feront face à un environnement économique transformé qui compromet leur avenir ? Et quels seront les impacts de cette économie post-covidienne sur le marché du travail du Québec et du Canada, à plus long terme ?

Si la pandémie constitue un choc brutal mais d’une durée relativement courte, qu’après la vaste majorité des entreprises et des secteurs reprennent leurs activités comme avant, les gouvernements pourront limiter leurs actions aux mesures de soutien économique temporaire aux entreprises et aux travailleurs en arrêt. La vie économique reprendra son cours et les interventions particulières ne sont plus nécessaires.

Si toutefois la crise laisse des séquelles durables — faillites, contraction ou disparition d’industries, chute des exportations et évolutions du marché —, les interventions des gouvernements deviendront plus importantes, et probablement de plus longue durée. Elles impliqueront aussi des choix : qui soutenir, sur quelles bases, à quelles conditions, et pour combien de temps ?

La bonne nouvelle, c’est que le Québec a aujourd’hui les moyens de faire face à la crise, même si celle-ci engendre une récession importante. Ne reste qu’à espérer que, quand viendra le moment de réfléchir et d’encourager la relance, le gouvernement s’engagera résolument dans la voie d’une économie durable et résiliente.

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Pas plus tard que ce matin, je regardais Guy Cormier président et chef de la direction de Desjardins qui se veut optimiste pour la suite des choses, tout en admettant simultanément qu’on ne reviendra pas au niveau d’activité de 2019 avant quelques années.

Dans le même temps Kristalina Georgieva la directrice du FMI, n’en passe pas par 4 chemins et évoque la perspective mondiale de la : « Grande dépression ». N’est-il pas un peu dérisoire — alors que nous ne sommes même pas sortis de la crise sanitaire -, de nous projeter dans un futur chimérique, qui placerait le Québec dans une classe à part ?

Quoique je n’aie nullement l’intention de rivaliser avec qui que ce soit au niveau de l’analyse, ce que je note des faits est tel que mon opinion rejoint celle de monsieur Cormier.

Ici, l’exercice proposé par monsieur Lussier, c’est de nous nous sur les données québécoises. Qu’en sera-t-il avec le Canada ? Quelle sera l’évolution pour l’ensemble des nations ? Il est assez facile de modéliser — à tout le moins dans nos esprits -, que la reprise variera d’un pays à l’autre, de régions par rapport à d’autres et d’une personne à l’autre.

Les préposés aux bénéficiaires ne sont certes pas bien rémunérés mais… ils n’ont aucun souci à se faire pour les 25 ou 30 prochaines années. Dans le meilleur des cas, ce seront des emplois plus valorisés. Qu’en sera-t-il pour tous ? De quelle manière sera contenue l’inflation ? Quelle incidence sur le pouvoir d’achat déjà faible de millions de familles modestes québécoises ?

Une des questions sous-jacente posée dans cet article, relève de la capacité financière de l’État québécois de pourvoir maintenir ses services, tout en faisant face à un accroissement de la dette, tout en supposant des aides qu’il faudra prodiguer à diverses entreprises pour leur permettre de reprendre ou de conserver leurs activités. Nous sommes dans l’inconnu.

L’autre aspect est disons-le plus idéologique. Ce que suggère l’auteur de cette rubrique, c’est de quelle façon « l’État providence » devrait se comporter. Or, je pose simplement la question : Qu’est-ce qui nous dit que ce ne sont pas les États providence qui perdurent depuis 1945, dépensent souvent à mauvais escient sans jamais devoir rendre des comptes, qui sont en partie la cause des problèmes actuels ?

Ainsi la solution préconisée au mal de siècle qui est la maladie de l’endettement ; c’est : de l’État, encore de l’État, plus d’État et toujours de l’État et encore plus d’État. — Ça se pourrait-tu qu’une société plus autogérée, plus solidaire, plus coopérative, fasse très bien la job, sans appel d’offre, toujours au plus bas prix ?

Si nous souhaitons vraiment plus de gens en activité, peut-être devrait-on regarder de ce côté-là.

**** Correction : « Ici, l’exercice proposé par monsieur Lussier, c’est de nous nous sur les données québécoises », je n’avais pas remanié ma phrase initiale adéquatement, j’aurais plutôt dû écrire ceci : « Ici, l’exercice proposé par monsieur Lussier, est basé sur les données québécoises. »

« La deuxième raison est plus technique. Dans l’enquête de Statistique Canada, les personnes qui ne travaillent pas actuellement mais qui espèrent un emploi à moyen terme (notamment parce qu’elles s’attendent à être rappelées par leur employeur), ne sont pas considérées comme des chômeurs. Cette situation correspond à celle de plusieurs travailleurs récemment mis à pied au Québec. » (Jérôme Lussier)

Quand il s’agit d’explication technique, je me méfie des assertions de Jérôme Lussier. Comme ce fut le cas lorsqu’il a voulu, dans un article passé, expliquer le PIB et la productivité, il est dans l’erreur. Voici la définition de chômeur tel que définit par Statistique Canada.

« Les chômeurs sont les personnes qui, au cours de la semaine de référence :

• n’avaient pas de travail, mais avaient cherché du travail au cours des quatre dernières semaines se terminant avec la période de référence et étaient disponibles pour travailler;

• AVAIENT ÉTÉ MISES À PIED TEMPORAIREMENT À CAUSE DE LA CONJONCTURE ÉCONOMIQUE, mais s’attendaient à être rappelées au travail et étaient disponibles pour travailler; ou

• étaient sans emploi, mais avaient un emploi devant commencer dans les quatre semaines à compter de la période de référence et étaient disponibles pour travailler. »

(Guide de l’Enquête sur la population active)