Le couple et l’argent, une vieille histoire

Le Québec formait déjà une société distincte, au 19e siècle, en matière de… gestion des finances du ménage! La loi canadienne-française de l’époque était très favorable aux Québécoises. Jusqu’à ce que, vers 1870, « les choses commencent à se gâter », dit Bettina Bradbury.


 

Directrice de l’École des études des femmes de l’Université York (Toronto), spécialiste de l’histoire des familles, Bettina Bradbury connaît bien les lois qui ont commandé l’ordre des mariages, héritages et finances, depuis les débuts du Canada. Avec son livre Familles ouvrières à Montréal. Âge, genre et survie quotidienne pendant la phase d’industrialisation (Boréal, 1995), elle remportait le prix Sir John A. Macdonald pour le meilleur livre d’histoire du Canada en 1993. Son prochain ouvrage traitera de mariage et de veuvage dans le Montréal du 19e siècle.

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Traditionnellement, dans les couples québécois, qui décidait de quoi en matière d’argent ?
— Il faut distinguer entre les pratiques et la loi, qui encadrait tout cela de façon draconienne. Les décisions quotidiennes sont difficiles à voir pour les historiens, puisqu’elles paraissent peu dans les archives. En gros, dans la classe ouvrière qui émerge au 19e siècle, les femmes achètent les petites choses de la vie, pendant que l’homme va travailler. Mais pour les grandes choses, ce sont les hommes qui décident… jusqu’aux années 1960 d’ailleurs ! Les biens appartiennent aux deux conjoints, mais sont gérés par les hommes.

Vous dites que le Québec forme déjà, sur ce point, une société distincte. En quoi ?
— Selon la loi anglaise, qui prévaut dans les autres provinces, la femme, en se mariant, cède tous ses biens à son mari, qui en devient propriétaire. Il peut les donner par testament à qui il veut : son aîné, sa concubine, etc. À la mort du mari, la veuve conserve cependant l’usufruit d’un tiers des biens, qu’elle passera aux enfants. Il est possible d’échapper à ce régime en signant un contrat de mariage. C’est ce que font des familles bourgeoise, dictant que certains biens soient séparés, même si l’épouse pourra rarement gérer les siens.

Au Québec, c’est plutôt la Coutume de Paris qui s’applique et les droits à la propriété sont différents. Les deux époux sont propriétaires des biens, moitié-moitié. L’homme demeure gestionnaire des biens mais la femme peut, comme son mari, laisser les siens en héritage, contrairement à ses voisines ontariennes. Et on peut facilement séparer les biens des deux époux par un contrat de mariage. On a retrouvé, par exemple, des contrats du début du 19e, dans lesquels le mari écrit : « Je donne à ma femme le droit de gérer ses biens. » La grande majorité des gens, qui arrivent au mariage avec peu de possessions, ne prévoient cependant rien de tel.

Dans quelle mesure ces lois différentes, d’origine britannique ou française, ont-elles influencé les pratiques ?
— Elles les ont même structurées : elles ont organisé les droits des époux, elles ont inscrit la famille dans la société. À la suite de la Conquête, les lois britanniques ont prévalu au Québec en matière criminelle. Mais en matière civile, on a gardé la Coutume de Paris (le Code Napoléon, adopté plus tard en France, ne s’est jamais appliqué au Québec), Coutume qui est devenue le Code civil en 1866.

Il faut se rappeler qu’au 19e siècle, il y a trois volets à l’identité canadienne : la langue, la religion et la loi. Cette loi était donc vue comme l’une des bases de l’identité canadienne-française. Et les autres Nord-Américains, Britanniques, Écossais, etc. la voyaient d’un très mauvais œil. Pour eux, elle « violait les droits des hommes britanniques » (sic) et donnait beaucoup trop de pouvoir aux femmes. On accuse les Québécoises de porter les culottes et de brimer les droits des hommes !

Est-ce de là que vient l’idée si populaire selon laquelle le Québec serait un matriarcat ?
— C’est une idée ridicule ! Il s’agissait simplement d’une autre forme de patriarcat. La femme mariée était soumise à son mari. Elle avait plus de droits veuve que mariée. Le mariage, comme dans la loi britannique, était sa mort civile.

Il reste que, dans le Québec de 1760 à 1870, la loi canadienne-française était plus favorable aux femmes qu’ailleurs en Amérique du Nord… Vers 1870, les choses commencent à se gâter. D’un système assez libéral et communautaire, on passe à des pratiques plus strictes. Les relations entre hommes et femmes durcissent, on voit de plus en plus les femmes comme les « anges de la maison », un rôle soutenu par l’Église catholique.

Paradoxalement, vers 1870, 1880, les lois commencent à changer au Canada anglais, pour reconnaître plus de droits aux femmes mariées. Une femme salariée pourra désormais y garder son salaire. Alors qu’au Québec on en reste à la communauté de biens et le salaire de l’épouse demeure sous le contrôle du mari.

Voyez-vous là une différence de valeurs entre le Québec et le reste de l’Amérique du Nord ?
— Oui, car la loi n’explique pas tout. Elle reflète et influence les valeurs, qui vont changer avec l’évolution et les pressions des premières féministes. C’est ce qui arrivera au Canada anglais, où les femmes feront changer les lois de la propriété vers 1880, alors qu’au Québec il faudra attendre plus longtemps. Le Québec, jusque-là en avance quant aux droits des femmes mariées, prendra du recul. Il faudra attendre 1989, par exemple, pour que la loi garantisse une part juste du patrimoine familial aux femmes au foyer, sans revenus personnels…

Dans les faits, qu’est-ce que cela provoque ? Est-ce que l’on cache des choses à l’autre conjoint ? Qu’est-ce que les journaux intimes ou les archives privées nous apprennent de la vie financière des couples ?
— Les hommes ont toujours plus caché de choses, forcément. Une femme du 19e siècle sait-elle ce que gagne son mari ? On connaît surtout les situations où le pourvoyeur garde beaucoup et ne donne pas assez pour les soins du ménage… La vraie question, c’est : comment les femmes ont-elles accès à l’argent ? À côté d’une minorité de femmes salariées, il y a des cultivatrices qui élèvent et vendent des poulets, qui font du beurre… Selon ce que l’on sait, si elles cachaient de l’argent, c’était pour nourrir leurs enfants, à cause d’un mari buveur ou chômeur…

Dans la bourgeoisie, l’accès à l’argent était plus facile. Les pratiques étaient-elles différentes ?
— Oui, les femmes de la classe moyenne avaient plus d’occasions de recevoir de l’argent en héritage, et plus de possibilité de le garder, de l’utiliser pour elles-mêmes ou pour leurs organismes charitables… En même temps, ces femmes étaient soumises à davantage de pressions sociales. Elles étaient plus encadrées par le mariage, vouées à la domesticité, empêchées de travailler à l’extérieur… On acceptait que les femmes pauvres travaillent à l’extérieur, puisqu’elles n’avaient pas le choix.

Vous mentionniez l’Église catholique. Quel est son rôle dans l’établissement de ces valeurs ?
— En général, les prêtres prêchaient en chaire la soumission des femmes aux hommes. En matière de fertilité, l’histoire est connue. S’il y avait des chicanes d’argent, la majorité des curés recommandaient là aussi l’obéissance au mari.

Est-ce que les querelles d’argent provoquaient des séparations ?
— Le divorce était interdit aux catholiques, mais les séparations étaient très fréquentes, contrairement à ce que l’on pourrait croire. Et c’est à ce moment-là qu’éclataient les discordes financières.

Est-ce que les Québécoises s’en tiraient bien, les époux étant propriétaires des biens moitié-moitié ?
— Non ! La séparation des biens à 50 % n’avait lieu qu’en cas de décès. En cas de séparation informelle, des traces écrites suggèrent que beaucoup de femmes sortaient sans rien. Certaines poursuivaient leur mari pour avoir failli à pourvoir à leurs besoins. En cas de séparation de corps et de biens établie devant la Cour, le juge ordonnait au mari d’assumer ses responsabilités… Comme pour les pensions alimentaires aujourd’hui, il y avait de bons et de mauvais payeurs. Autrement dit, le partage des biens n’était pas automatique : les femmes étaient aux mains des juges et des maris.

Aujourd’hui, la majorité des femmes ont un revenu autonome, 30 % d’entre elles gagnent autant ou plus que leur conjoint. Quel est l’impact de cette transformation sur le pouvoir économique des femmes et l’équilibre des couples ?
— C’est du jamais vu dans l’histoire humaine. L’accès des femmes au travail salarié, massif après les années 1970, a été un élément majeur. L’endettement, par contre, sévissait déjà au 19e siècle, pour d’autres raisons : la famille ouvrière de Montréal n’aurait pas survécu sans le crédit de l’épicier du coin… Mais, oui, cela a toujours été vrai : money matters, comme on dit. L’argent est au cœur même de la politique de la famille.

Le mariage — ou l’union amoureuse — est aussi une union économique…
— Cela a toujours été vrai ! Au 19e siècle, les familles bourgeoises arrangeaient des mariages, cherchaient de bons partis, riches ou nobles désargentés, pour leurs enfants. Et dans la classe ouvrière ou paysanne, où l’on avait besoin de tous les bras, on mariait une femme capable de travailler, et on louait les qualités d’une femme économe !

Il y a donc plus d’égalité financière dans les couples d’aujourd’hui, mais l’équilibre économique réel n’est pas atteint. Le sera-t-il un jour ?
— Il faudrait pour cela que l’égalité advienne sur tous les plans, en matière de conciliation travail-famille, par exemple. Ou dans la communication !

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