Le Dow Jones est à 30 000 points, et alors ?

C’est avec grand bruit que plusieurs médias ont souligné un « exploit sans précédent » de l’indice boursier Dow Jones ces derniers jours, ayant franchi le cap des 30 000 points. Que signifie ce seuil pour l’économie réelle ? Pas grand-chose, en fait.

Jean-Martin Aussant (crédit : L'actualité)

L’auteur est économiste et chef de l’investissement au sein du cabinet de gestion patrimoniale CEOS Family Office. Outre une carrière internationale en finance, il a travaillé en politique comme député et chef de parti à l’Assemblée nationale. Son parcours inclut également la direction du Chantier de l’économie sociale ainsi que plusieurs implications auprès d’organismes à but collectif.

Les indices boursiers sont conçus pour refléter globalement la performance d’un groupe de titres qui en font partie, en pondérant la plupart du temps selon les capitalisations relatives de chaque titre. Exception à la règle, les titres présents dans le vénérable Dow Jones, plus vieil indice boursier au monde, qui sont étrangement pondérés selon le prix unitaire de leurs actions et non leur capitalisation boursière, ce qui fausse la donne.

On peut donc s’interroger sur la réelle signification des « records » et du fait que le Dow Jones dépasse pour la première fois la barre des 30 000 points.

Franchir ce beau gros chiffre rond peut représenter un seuil psychologique, mais fondamentalement, ça n’a pas plus d’importance en soi qu’un niveau de 28 473 (nombre pris au hasard). L’ampleur des réjouissances devrait simplement dépendre du niveau auquel on a investi au départ par rapport à celui auquel on vend.

Par ailleurs, le fait que plusieurs manchettes aient fait grand cas de ce qu’il s’agissait pour le Dow Jones d’une « première » masquait une réalité : les indices boursiers sont construits de sorte à toujours augmenter (à terme du moins, en empruntant parfois quelques détours sinueux). Jusqu’au président Trump qui se vantait de cet exploit en disant que personne ne pensait jamais voir ça. Pourtant, on peut d’ores et déjà prédire avec un assez bon niveau de certitude qu’un jour, « pour la première fois de l’histoire », le Dow Jones dépassera également les 35 000 points, puis les 40 000 points, et ainsi de suite. Nous atteindrons aussi, à un certain moment et pour la toute première fois de l’histoire, l’année 2025. « The Donald » s’en attribuera peut-être encore les mérites.

Quand les bonnes nouvelles se font rares, on en trouve comme on peut, quitte à les chercher un peu plus loin. Vous aurez ainsi peut-être vu que le Dow Jones rehaussait avec cette marque son niveau record pour une neuvième fois en 2020. Année spectaculaire, me direz-vous ? Eh bien non, plutôt ordinaire, en fait. Comme les indices ont dans leur nature de monter, ils ne cessent de battre leur propre marque à longueur d’année. Aussi le Dow Jones a-t-il atteint un « nouveau record » 23 fois en 2019, 15 fois en 2018 et un nombre mirobolant de 71 fois en 2017. Signalons que même en ayant battu 15 fois son sommet en 2018, l’indice avait terminé l’exercice avec un recul annuel de près de 6 %. Des données prises isolément peuvent être trompeuses.

Pendant ce temps, une déconnexion se poursuit.

C’est connu, la Bourse n’est pas l’économie. D’une part, les titres qui composent les indices ne sont qu’un sous-ensemble des plus grandes entreprises et excluent donc des milliers de PME qui, elles, sont le reflet de l’économie réelle, sans bulle technologique. D’autre part, les grandes tendances boursières peuvent être vues comme étant des précurseurs des cycles économiques, ce qui explique leur déconnexion temporaire. Les investisseurs miseront sur les entreprises dont les profits futurs leur semblent prometteurs, ou à l’inverse s’en éloigneront, ce qui fera chuter leur prix. Que la Bourse aille relativement bien alors que l’économie réelle est en difficulté n’est donc pas unique dans l’histoire, mais rarement la déconnexion a-t-elle été aussi forte.

En divisant la capitalisation boursière totale par rapport au PIB, on obtient un bon indicateur de long terme de la justesse de la valorisation boursière aux États-Unis, principal marché boursier mondial. Warren Buffett a rendu ce ratio célèbre au début du siècle en disant que c’était à son avis le meilleur indicateur d’un marché raisonnable ou trop cher. Historiquement, ce ratio s’est situé aux alentours de 80 %, c’est-à-dire que pour chaque tranche de 100 dollars de PIB, on trouvait 80 dollars de capitalisation boursière. Un sommet intenable avait été atteint juste avant l’éclatement de la bulle technologique avec un ratio gonflé à 141 %. Au moment d’écrire ce texte, le ratio de la capitalisation boursière sur le PIB se situait à plus de 180 %. On a bel et bien objectivement affaire à un marché boursier surévalué (certains gestionnaires d’actions auront toujours intérêt à vous dire le contraire pour ne pas vous décourager de leur confier des mandats).

Est-ce à dire qu’il y aura un effondrement prochain et subit de la Bourse ? Pas nécessairement. Mais il devra à terme y avoir un retour à une valeur boursière qui soit davantage en contact avec la réalité économique. Cette dernière se débat encore avec les conséquences d’une pandémie et de l’imposition de confinements douloureux pour l’emploi et la création de prospérité, sans oublier une deuxième vague d’infections au coronavirus qui fait craindre d’autres confinements avant l’arrivée d’un vaccin efficace.

Les éternels optimistes insisteront sur l’aspect prévisionnel du marché boursier pour justifier le ratio record de 180 % mentionné précédemment. Si c’était effectivement le cas et que les prix actuels incluaient déjà des profits qui ne se concrétiseront qu’à l’avenir, il faudrait que les nouvelles desdits profits en temps et lieu ne fassent pas bouger le prix des actions, puisqu’on aurait déjà déboursé dans le prix d’achat la portion correspondant aux profits futurs. Or, dans le monde financier actuel, il est évident que toute bonne nouvelle à venir aura un effet dopant sur les marchés boursiers. On se retrouve donc potentiellement dans une dynamique de constante surévaluation des titres boursiers, soulevés par des grands titres fracassants et de soi-disant « nouveaux records ».

Nonobstant la déconnexion Bourse-économie et les manchettes sensationnalistes, un certain espoir revient assurément avec les nouvelles liées aux vaccins en cours d’élaboration. On peut certes se réjouir de voir la société finir par tourner le coin, c’est de bon augure pour l’économie en général. Mais si la Bourse a déjà totalement intégré cette croissance future dans sa valorisation, elle devra ralentir la cadence pour ne pas surchauffer davantage.

Alors, un conseil si vous songez à baisser la garde : allez-y seulement un gant à la fois. Mieux vaut éviter le knock-out qui arrive souvent quand on est trop confiant.

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Comme c’est toujours le cas, monsieur Aussant explique bien des données financières et économiques qui sont souvent méconnues ou peu connues du public. Ici nous comprenons mieux que ce qui fait la nouvelle des TJ n’est pas si essentiel et déterminant au chapitre de la création de richesse et de bons emplois.

Tout cela est très éclairant effectivement. Merci.

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