Le géant québécois du farniente

L’un des 10 grands voyagistes au monde est québécois. Plus de 6 000 employés, des actifs dans huit pays. Et des projets jusqu’en Libye! Transat et ses fous de vacances se reposeront-ils un jour?

Faites le test. Demandez à quelqu’un ce qu’il pense de Transat. «Air Transat?» vous répondra-t-on une fois sur deux. Alors que la ligne aérienne ne constitue que l’une des 22 entreprises de la galaxie Transat!

Aujourd’hui, le géant peut conquérir un client au Canada, en France, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Italie, aux Pays-Bas, en Belgique. Il peut lui proposer un forfait vacances vers 60 destinations, l’y mener et, sur place, lui louer une voiture ou lui mitonner des excursions.

Bien sûr, Air Transat est toujours là. Avec ses 15 Airbus et ses 2,5 millions de passagers par an, c’est le plus important transporteur nolisé international au Canada. S’y sont greffées des entreprises dans huit pays, qui, ensemble, emploient plus de 6 000 personnes. Chiffre d’affaires en 2005: 2,4 milliards de dollars, l’équivalent de tout le Club Med! Transat est considéré comme l’un des 10 plus grands voyagistes du monde.

Transat se compose aujourd’hui de voyagistes (grossistes), d’agences de voyages, de prestataires de services à destination (des excursions, par exemple) et de services aéroportuaires. Et dire que tout ça a commencé par une agence de voyages pour étudiants. Tourbec, qui avait fait voyager des milliers de jeunes Québécois, agonisait quand Jean-Marc Eustache a décidé de la relancer à la fin des années 1970. C’est là, probablement, que s’est produite l’alchimie entre lui, Philippe Sureau et Lina De Cesare, donnant naissance au trio magique qu’il fallait pour créer de grandes choses. Les complices ont ensuite fondé Trafic Voyages, qui organisait des séjours en France pour des Québécois qu’ils faisaient voler sur Quebecair. À la mort de ce transporteur, Trafic s’est alliée à un groupe d’employés de la défunte ligne aérienne pour en créer une nouvelle, fin 1986. Mais c’est le vol inaugural d’Air Transat (Montréal-Acapulco), le 14 novembre 1987, qui a marqué la véritable naissance de l’entreprise.

Vingt ans plus tard, le trio est toujours là et ne dort pas sur la manette des gaz. «Nous sommes en développement», dit Jean-Marc Eustache, président de Transat. Dans sa mire, plusieurs cibles. Le Royaume-Uni, d’abord, où Air Transat vole depuis toujours, mais où Transat n’avait pas encore de pied-à-terre. C’est maintenant chose faite, grâce à l’acquisition d’un voyagiste. «L’été, le Royaume-Uni est le premier marché au Canada, dit Jean-Marc Eustache, et dans les deux sens: des Canadiens vont en Europe et des Britanniques viennent au Canada.»

L’autre grand projet du trio, c’est l’hôtellerie, à peu près la seule facette du voyage qui lui échappe encore. Pas question d’ouvrir des hôtels Transat, mais plutôt de devenir partenaire (à hauteur de 30% ou 35%) d’hôtels déjà établis. «Pour contrôler la qualité du produit, dit le PDG. Et ramener à nos actionnaires une partie de l’argent qu’on laisse actuellement à l’hôtelier.» Idée séduisante, quand on pense que l’hôtellerie dégage des marges bénéficiaires d’environ 20%, contre 3% ou 5% pour les voyagistes.

«On investirait dans les Caraïbes, poursuit le dirigeant, peut-être sur la Riviera Maya, à laquelle les Américains, qui ne connaissaient que Cancún dans cette région, commencent à s’intéresser.» L’entreprise lorgne donc les États-Unis — où elle n’a encore posé qu’un orteil —, pour y acquérir des voyagistes. Ce marché offre un potentiel énorme, mais il est encore largement fermé sur lui-même, car les Américains, dont la majorité n’ont pas de passeport, voyagent essentiellement à l’intérieur de leurs frontières.

Mais le ciel de Transat n’est pas uniformément bleu. Des nuages, il y en a toujours. La hausse du prix du carburant, qui gruge les profits; les ouragans de l’automne 2005, qui ont refroidi l’ardeur des consommateurs. Tout l’été et tout l’automne derniers, les clients ont attendu à la dernière minute pour réserver, forçant l’entreprise à réduire ses prix, érodant d’autant sa marge de profit, déjà petite dans ce secteur d’activité. Et pas de répit à l’horizon: cet hiver, la venue de deux nouveaux concurrents risque d’épicer la sauce. Vacances Maestro s’attaque au marché de la région de Québec, tandis que Sunwing débarque à Montréal et à Québec.

Inquiet, Jean-Marc Eustache? En tout cas, il n’en laisse rien voir.

«En 20 ans, des concurrents, nous en avons vu arriver plus d’un, dit-il. Ils ont tous disparu! Cette année, Sunwing ajoute 40 000 places d’avion aux quelque 600 000 que compte le marché québécois. C’est important. Mais pas dramatique. Disons que le consommateur aura un bon choix de dernière minute cette année… Mais ça ne m’empêche pas de dormir.»

Parmi les motifs possibles d’insomnie, le PDG parle plutôt des ouragans, des tsunamis, du prix du pétrole qui augmente.

Et des attentats. On raconte que, dans l’après-midi du 11 septembre 2001, Jean-Marc Eustache et sa garde rapprochée ont pris la décision la plus difficile de leur vie: mettre à pied près de 25% de leurs employés. «Après le 11 septembre, dit-il, les téléphones se sont tus. Et n’ont pas sonné pendant une semaine. En trois mois, nous avons perdu 40 millions de dollars.» Depuis, Jean-Marc Eustache, prudent, se garde des liquidités de 100 millions de dollars, au cas où…

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