Le grand retour des manufactures: le Canada en profitera-t-il ?

Alors que les États-Unis rapatrient leurs activités de production au pays, le Canada ne semble pas encore avoir emboîté le pas.

Le conseiller en gestion Nigel Southway, un ingénieur en fabrication britannique basé à Oakville, en Ontario, a passé la plus grande partie des années 2000 en Chine, où il a aidé un client à organiser ses activités industrielles. C’était un mandat difficile, mais un lieu de travail stimulant, car de nombreuses entreprises manufacturières occidentales affluaient alors dans la province du Guangdong pour profiter des salaires peu élevés. Il s’est rendu compte des coûts de l’essor en Chine en revenant au pays en 2010.

Deux employés quittent l'usine Mabe. (Photo : Paul Chiasson/PC)
Deux employés quittent l’usine Mabe. (Photo : Paul Chiasson/PC)

« À mon retour, j’ai été horrifié de constater l’érosion du secteur manufacturier au Canada », dit-il. Depuis cet épisode révélateur, Nigel Southway, aujourd’hui président du chapitre de Toronto de la Société des ingénieurs en fabrication, est devenu le porte-parole de l’initiative Take Back Manufacturing. À ce titre, il sillonne le pays pour livrer un message doux-amer sur les dangers de la délocalisation en Chine et les possibilités offertes à ceux qui rapatrient leur production au pays.

Nigel Southway a de bonnes nouvelles pour les critiques de la mondialisation qui estiment que l’Occident a payé un prix excessif pour l’exportation de milliers d’emplois en Asie. En raison de l’augmentation des salaires et des frais de transport, la production délocalisée est beaucoup moins rentable qu’elle ne l’était en 2001 quand la Chine a joint l’Organisation mondiale du commerce. « Il est évident qu’un grand nombre d’entreprises et de chaînes d’approvisionnement vont revenir s’établir en Amérique du Nord », affirme le conseiller en gestion.

Aux États-Unis, le rapatriement de la production, ou « reshoring », est devenu une expression à la mode parmi les décideurs depuis deux ans. Ce terme fait référence aux entreprises qui reviennent exploiter des usines ou des activités au pays après avoir constaté que la délocalisation de la production dans les pays à faibles coûts n’était pas aussi profitable que prévu. Cette cause a obtenu une grande visibilité en janvier lorsque le président Obama, pendant son discours sur l’état de l’Union, a encensé Tim Cook, le chef de la direction d’Apple, pour avoir fait un grand pas en rapatriant certaines de ses activités aux États-Unis.

Tim Cook n’est pas le seul dirigeant en vue à avoir changé son fusil d’épaule. Ford, Google et Caterpillar ont aussi suivi le mouvement. General Electric a récemment transféré la fabrication d’une gamme de produits de la Chine au Kentucky. Lors d’une conférence organisée en février par le magazine The Atlantic, le président et chef de la direction de GE, Jeffrey Immelt, a admis que la recherche continuelle des salaires les moins élevés n’était peut-être pas la panacée espérée par les entreprises.

« Cette méthode n’a pas bien fonctionné pour plusieurs raisons, a expliqué Jeffrey Immelt. On pourrait mettre en cause la logistique ou le processus d’innovation, par exemple. Quand nous analysons tout ce que GE produit aujourd’hui, nous croyons qu’il est préférable de rapprocher la fabrication des personnes qui créent les produits et des marchés où nous les vendons. » L’entreprise a rapatrié la fabrication de certains produits, car, ajoute-t-il, « nous pensions que les profits seraient plus élevés si nous les fabriquions aux États-Unis. Et je crois que c’est le cas pour certains d’entre eux ».

Le retour au pays de General Electric a suivi l’appel de Harry Moser, un manufacturier aguerri de l’Illinois qui s’est posé comme le sauveur de l’industrie en fondant la Reshoring Initiative en 2010. Le groupe tient à jour une base de données d’études de cas et de statistiques, affirmant que des milliers d’emplois dans le secteur manufacturier ont été rapatriés de la Chine et d’autres pays en développement depuis 2010. Les entreprises qui reviennent en Amérique du Nord fabriquent principalement des électroménagers, du matériel de transport, de la machinerie et de l’équipement électronique. Et des 309 entreprises identifiées par Moser et son groupe, seulement 4 ont pris cette décision en réaction à une mesure incitative d’un État.

Pourquoi tout ce remue-ménage ? Selon Harry Moser, les entreprises qui souhaitaient réduire leur masse salariale et accroître leurs profits en s’installant en Asie n’ont pas tenu compte d’un certain nombre de coûts additionnels qui ont réduit la marge bénéficiaire de l’opération, notamment les coûts d’expédition en urgence, les risques de piratage et les frais de déplacement à l’étranger.

S’appuyant sur un sondage de 2009, qui révèle que 60 % des entreprises ont décidé de délocaliser leurs activités en se basant sur des estimations très sommaires des économies potentielles, Harry Moser encourage fortement les entreprises à utiliser un logiciel pour estimer le coût total de la propriété (CTP) et avoir un meilleur portrait de la situation. « Je n’ai pas inventé le CTP », admet-il volontiers en redonnant le mérite à W. Edwards Demming, le spécialiste des procédés considéré comme le père de la fabrication juste à temps. « Les gens en parlent depuis des décennies. »

Les conseillers en gestion en ont parlé. Mais leurs calculs n’étaient pas attrayants pour les dirigeants, qui voyaient plutôt que les travailleurs chinois gagnaient seulement 12 cents l’heure et que la Chine organisait les usines en grappes industrielles soutenues par des centres de formation et des ports à la fine pointe de la technologie. De nombreuses entreprises ont succombé à cette proposition de valeur. D’autant plus que la délocalisation en Chine était également une occasion de percer le marché chinois des biens de consommation, alors en pleine croissance.

« La stratégie chinoise a probablement été l’une des meilleures stratégies [industrielles] jamais réalisées, et les entreprises américaines ont débarqué en grand nombre », observe l’économiste Hal Sirkin, un associé principal au bureau de Chicago du Boston Consulting Group (BCG).

Depuis l’arrivée en masse des Occidendaux, ajoute Hal Sirkin, les salaires ont régulièrement augmenté alors que le taux de productivité n’a jamais atteint celui de l’Amérique du Nord. De plus, même s’il est immense, le bassin de main-d’œuvre en Chine tend à stagner en raison de la politique de l’enfant unique, ce qui signifie que la hausse des salaires n’est pas près d’être endiguée. À cela s’ajoutent d’autres facteurs macroéconomiques, comme l’appréciation du renminbi chinois par rapport au dollar américain, la baisse des prix du gaz naturel en raison de l’essor du gaz de schiste et la diminution prévue des salaires aux États-Unis à la suite de la crise financière. En considérant tout cela, le rapatriement de la production devient tout à coup très attrayant.

En tenant compte des écarts de productivité, Hal Sirkin estime que les salaires moyens du secteur manufacturier en Chine et aux États-Unis atteindront la parité en 2015. En avril 2012, un sondage de BCG a révélé qu’un tiers des manufacturiers américains dont le chiffre d’affaires dépasse le milliard de dollars pensaient à rapatrier certaines activités de production. De plus, BCG prévoit que, si c’était le cas, des millions d’emplois seraient créés aux États-Unis et au Mexique, et que les retombées de cette nouvelle équation financière en créeraient un autre million.

Illustrant cette situation avec des exemples recueillis par son groupe, Harry Moser estime qu’environ 50 000 postes ont été rapatriés depuis 2010, une nette augmentation par rapport aux résultats d’avant 2010, alors que le retour se faisait au compte-gouttes. Certaines entreprises ont décidé de « quasi-rapatrier » leurs opérations en s’installant au Mexique, qui offre encore des salaires concurrentiels et qui est plus accessible sur le plan logistique. Mais, selon Harry Moser, il y a encore beaucoup d’entreprises qui quittent les États-Unis, suffisamment du moins pour annuler la hausse créée par le rapatriement. « Le résultat est nul, dit-il. Mais je crois que la croissance du taux de délocalisation est en chute libre. »

Selon les acteurs du secteur manufacturier canadien, il semble que ce vent de changement ne souffle pas encore au nord de la frontière. « Bien que nous ayons vu ce scénario se réaliser aux États-Unis, à ma connaissance, rien de tel ne s’est encore produit dans le secteur automobile au Canada », affirme Stephen Rodgers, président de l’Association des fabricants de pièces d’automobiles. « Mais cela s’en vient », espère-t-il. Ni l’association Manufacturiers et exportateurs du Canada, ni le groupe représentant les fabricants de machinerie lourde n’ont pu donner d’exemple de rapatriement. Des entreprises comme Bombardier, Celestica et BlackBerry dépendent toujours grandement de la fabrication à l’étranger.

Nigel Southway n’est pas très optimiste quant au rapatriement des entreprises au Canada. Il explique que, devant les emplacements potentiels au Mexique et dans les États du sud des États-Unis où les lois sur le droit du travail affaiblissent les syndicats, « le Canada ne fait pas le poids ». Même si le taux d’imposition des sociétés est faible au Canada, la valeur élevée du huard demeure un frein important. « Nous n’avons pas de solution au désavantage que nous avons sur le dollar. »

Ces obstacles n’ont pas empêché Nigel Southway de soulever la question auprès de politiciens et de décideurs canadiens. Mais il reconnaît que le rapatriement de la production au Canada nécessitera des investissements majeurs tant pour la formation que pour les mesures incitatives.
Pendant le Pacte de l’automobile, les fabricants américains ont implanté des usines d’assemblage au Canada pour profiter d’une main-d’œuvre qualifiée ainsi que de salaires et d’avantages sociaux moins élevés. Si les principales activités manufacturières au Québec et en Ontario n’ont pas cessé au cours des années 2000, la tendance à la délocalisation et les répercussions de la récession de 2008 ont fait beaucoup de dégâts : le chiffre d’affaires dans ce secteur a reculé de 20 %, en dollars de 2002.

Depuis 2009, les ventes dans le secteur manufacturier ont augmenté, mais la reprise du cycle semble avoir plafonné à un niveau bien moins élevé qu’avant la crise. D’ailleurs, en décembre 2012, selon des données récentes de Statistique Canada, le chiffre d’affaires a connu sa plus forte baisse depuis mai 2009, lorsque les ventes sont tombées à leur plus bas niveau après la crise. L’industrie a enregistré une importante diminution dans les secteurs du matériel de transport, de la construction automobile et des produits chimiques, et les deux tiers de ces pertes ont affecté l’Ontario. Parallèlement, la main-d’œuvre manufacturière, qui compte 1,8 million de personnes, stagne au niveau de janvier 2012.

Pour Harry Moser et Hal Sirkin, il est clair que le Canada pourrait tirer profit du retour des chaînes d’approvisionnement en Amérique du Nord, car le rapatriement des emplois s’est fait surtout dans le Midwest américain, où les salaires sont similaires à ceux de l’Ontario. Selon Harry Moser, il est beaucoup plus logique pour les manufacturiers d’avoir leur chaîne d’approvisionnement à proximité de leur usine.

Article original publié dans Canadian Business, traduction de C’est-à-dire

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